Bac de français 2012, séries S et ES

Corrigé du commentaire - Paul Verlaine, « L’Enterrement ».

Je ne sais rien de gai comme un enterrement !
Le fossoyeur qui chante et sa pioche qui brille,
La cloche, au loin, dans l’air, lançant son svelte trille1,
Le prêtre en blanc surplis2, qui prie allègrement,

5 L’enfant de chœur avec sa voix fraîche de fille,
Et quand, au fond du trou, bien chaud, douillettement,
S’installe le cercueil, le mol éboulement
De la terre, édredon du défunt, heureux drille3,

Tout cela me paraît charmant, en vérité !
10 Et puis, tout rondelets, sous leur frac4 écourté,
Les croque-morts au nez rougi par les pourboires,

Et puis les beaux discours concis, mais pleins de sens,
Et puis, cœurs élargis, fronts où flotte une gloire,
      Les héritiers resplendissants !


1 Trille : note musicale, sonorité qui se prolonge.
2 Surplis : vêtement à manches larges que les prêtres portent sur la soutane.
3 Drille : homme jovial.
4 Frac : habit noir de cérémonie.

Ce corrigé a été rédigé par Jean-Luc.

Introduction

Paul Verlaine est un poète français de la seconde moitié du XIXe siècle, dont les contemporains ont salué le génie en le sacrant « prince des poètes » peu avant sa mort. En 1866, il publie son premier recueil, Poèmes saturniens, qui regroupe des pièces de jeunesse. Placés sous le signe de Saturne, ces poèmes élégiaques célèbrent malheur, mélancolie et solitude.
Le sonnet « Enterrement », qui a pu être rattaché abusivement à ce recueil sur les recommandations d’un ami du poète, Edmond Lepelletier, s’éloigne par sa gaieté de la tristesse saturnienne. Il s’agit de l’évocation comique et satirique d’une inhumation. Le poète y montre son éloignement du Parnasse pour, à la suite de Baudelaire, cultiver des provocations modernistes.
Nous verrons comment Verlaine peint à grands traits une scène réaliste, qui se révèle être un éloge paradoxal avant de s’achever en satire provocante.

Développement

I. Une scène réaliste

Ce sonnet apparaît à première vue comme une scène réaliste à la manière de Gustave Courbet qui peint son Enterrement à Ornans.

Le choix d’une inhumation

Par le titre déjà, le lecteur sait qu’il va participer à une cérémonie funèbre. Le poème le confirme par les termes de « fossoyeur » et de « cercueil ». De plus le sujet relève de la veine réaliste. En effet une telle scène n’a pas été très courante dans le genre poétique classique jusqu’alors, mais de plus Verlaine l’a traitée de manière bien particulière.

Une accumulation d’objets et surtout de personnes

Verlaine se contente d’évoquer cette mise en terre en accumulant objets et personnes, selon des expressions nominales, par petites touches, si bien que le regard ne sait plus très bien où se poser. Cette accumulation est sur la fin renforcée par l’anaphore des « et », eux-mêmes soulignés par l’adjonction de « puis ». Ils fonctionnent à la manière d’additions pour produire un inventaire hétéroclite.

Des détails prosaïques

Le poète s’inscrit aussi parfois dans cette volonté réaliste qui consiste à dépoétiser une scène par le recours à des détails prosaïques. Ainsi il met en évidence une « pioche », le « trou », puis un « éboulement » de terre. Les objets sont considérés comme aussi importants que les personnes. Le regard est ainsi, à plusieurs reprises tiré vers le bas.

II. Un éloge paradoxal

Cette scène réaliste se démarque pourtant du recours fréquent à la vulgarité, à la laideur et au pessimisme que les critiques du temps reconnaissaient volontiers aux artistes réalistes. D’ailleurs l’œuvre de Courbet citée précédemment n’échappa pas à ces attaques. Verlaine nous surprend en effet en traitant la cérémonie sous forme d’éloge paradoxal.

La gaieté contre toute attente

Habituellement les cérémonies funéraires sont traitées sur le mode mineur de la douleur et de la tristesse, c’est du moins ce qu’exige la bienséance sociale. Verlaine provoque son lecteur en bouleversant le code couramment admis. Dès le début le poète affirme avec force : « Je ne sais rien de gai comme un enterrement ! » La gaieté superlative est reprise à la rime sémantique par « allègrement ». Le « défunt » est affublé de l’attribut familier « heureux drille ». Nous assistons malgré nous à une joyeuse fête de famille.

Un traitement poétique

En plus de cette gaieté iconoclaste, Verlaine réserve un traitement « poétique » à la scène. Notons la présence d’un environnement musical : « Le fossoyeur […] chante », « La cloche […] lanç[e] son svelte trille ». Cette musique est soulignée par les I sonores, doux et légers du premier quatrain. Le poète embellit la réalité : La vulgaire « pioche […] brille», Verlaine ne distingue chez le « prêtre » que le « blanc surplis » qui se marie si bien avec la « fraîche[ur] » de l’« enfant de chœur ». Ces notations mélioratives sont résumées au début du premier tercet : « Tout cela me paraît charmant, en vérité ! » où le terme « charmant » signifie sans doute plaisant mais a gardé aussi un peu de son sens fort étymologique de captivant, ensorcelant.

Apprivoiser la mort

Le poète saturnien veut enchanter la mort pour l’apprivoiser, lui faire perdre son caractère effrayant. La terre réputée froide et repoussante en ces instants de deuil devient « chaud[e] » et « douillette », elle est métaphoriquement un « édredon ». Ce lit transforme la mort en simple sommeil réparateur. On peut ajouter que la forme pronominale préférée à la voix passive dans « S’installe le cercueil » confère comme une forme de vie propre à la boîte funéraire. Tout nous indique que les objets et les personnes participent à une réjouissante célébration de la vie.

III. Une satire provocante

Ce spectacle gai et enjoué devient peu à peu dans les tercets une satire des acteurs.

Une esthétique post-baudelairienne

Remarquons d’abord que Verlaine marque sa rupture avec le courant classique parnassien en utilisant une forme irrégulière du sonnet.
Les deux quatrains n’obéissent pas exactement à la construction française des deux rimes embrassées ABBA ABBA puisque nous observons ABBA BAAB.
De même le poème reprend trois enjambements romantiques (dont un rejet) pour se démarquer du classicisme : vers 6/7/8, 10/11, 13/14.
Quant au sens nous ne notons aucune structure d’opposition, tout le sonnet décrivant la scène en continuité. Notons enfin que le dernier vers du sonnet qui doit proposer une pointe ou une chute rassemblant la visée du poème, ou soulignant un détail inattendu est bien présent mais que l’alexandrin attendu est devenu un octosyllabe.
Ce refus partiel de l’académisme contribue à mettre le sonnet au service de la célébration du « mauvais goût », ou plutôt pour employer des termes baudelairiens d’un « beau bizarre ».

Une veine issue des fabliaux

Verlaine se sert surtout de cette forme poétique très connue pour reprendre des clichés ou se moquer de certains assistants. Il se livre à quelques traits caricaturaux selon une tradition qui remonte aux fabliaux du Moyen Âge. On trouve donc le prêtre qui, en priant « allègrement », expédie la cérémonie comme dans les « Trois Messes basses » de Daudet. L’enfant de chœur est efféminé ; le travailleur, insouciant ; les « croque-morts », nom donné par moquerie à ceux qui transportent les corps au cimetière, ivrognes.
Le poète, pour créer la gradation, se sert d’un rythme qui se ralentit progressivement. On peut décompter deux hémistiches pour le fossoyeur et sa pioche, un vers pour la cloche, un vers pour le prêtre, un vers pour l’enfant de chœur, trois vers pour le défunt, deux vers pour les croque-morts, trois vers pour la famille. Ainsi Verlaine attire notre attention en s’attardant à certains personnages sur lesquels il exerce sa verve.
Les porteurs sont caricaturés par deux traits incisifs : leurs vêtements prêts à craquer qui soulignent leur gourmandise, voire leur décompensation éthylique, et leur nez rubicond à cause des « pourboires », terme qui doit être compris dans son sens littéral.
Le dernier groupe que Verlaine tympanise par l’ironie est celui de la famille qui se réjouit  du départ du défunt. La moquerie va croissant. Le poète emploie d’abord l’antiphrase perceptible par l’exagération pour qualifier « les beaux discours concis, mais pleins de sens ». Non seulement Verlaine veut nous faire comprendre le contraire, mais il pointe du doigt l’insupportable suffisance bourgeoise qui ne sait pas cacher sa stupidité et son intéressement. Les traits de la fin achèvent ce portrait grotesque et odieux. Les « cœurs » sont « élargis » non par l’affliction mais par la perspective de l’héritage ; les « fronts » rayonnent d’« une gloire » qu’il convient d’interpréter. En littérature le terme désigne la splendeur, l’éclat ; en peinture, l’auréole lumineuse enveloppant tout le corps du Christ ou le faisceau de rayons dorés autour du triangle symbolisant la Trinité, soit autour d’un ovale entourant la colombe du Saint-Esprit ou l’image d’un saint. Là encore cette « gloire » qui nimbe les « fronts » connote l’ironie religieuse. Verlaine dénonce les sots satisfaits, la religion de l’or chez les « héritiers resplendissants ». Cette charge contre une bourgeoisie insupportable est soulignée par la rupture de rythme d’un octosyllabe succédant à des alexandrins qui crée une fin bancale.

Conclusion

Dans « Enterrement », le spectacle de la mort a perdu tout caractère morbide. Cette scène d’abord enjouée, puis grinçante est avant tout une critique des vivants. Verlaine ne se contente pas d’y caricaturer les participants selon les clichés conventionnels de la tradition réaliste médiévale. Il réserve ses attaques les plus mordantes à une bourgeoisie qu’il abhorre.
À la suite de Baudelaire, il crée un effet de modernité par un détournement encore timide de la forme académique du sonnet en introduisant plusieurs irrégularités. Sa recherche de nouvelles beautés bizarres par l’incongruité du sujet comme par son traitement continue l’esthétique provocatrice baudelairienne. Au même moment un autre poète, Arthur Rimbaud prend ses distances à l’égard du Parnasse qui l’a dédaigné en composant une « Vénus anadyomène » sacrilège. Quelques mois plus tard ils vont se rencontrer pour défrayer la chronique. Pourtant, seul Rimbaud osera pousser l’aventure poétique profanatrice à son terme en inventant une nouvelle forme d’expression déroutante.

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