Agrippa d’Aubigné (1552-1630), Les Tragiques

Préface, vers 133 à 186

Agrippa d’AubignéJe cerchois de mes tristes yeux
La Verité aux aspres lieux,
Quand de cette obscure tasniere
Je vis resplendir la clarté
Sans qu’il y eust autre lumière :
Sa lumière estoit sa beauté.

J’attache le cours de mes ans
Pour vivre à jamais au dedans :
Mes yeux, de la première veüe,
Bien que transis et esplorez,
L’eurent à l’instant recognuë
A ses habits tout dechirez.

« C’est toi, di-je, qui sceus ravir
Mon ferme cœur à te servir ;
A jamais tu seras servie
De luy, tant qu’il sera vivant.
Peut-on mieux conserver sa vie
Que de la perdre en te servant ?

« De celuy qui aura porté
La rigoureuse Verité
Le salaire est la mort certaine :
C’est un loyer bien à propos :
Le repos est fin de la peine,
Et la mort est le vray repos. »

Je commençois à arracher
Des cailloux polis d’un rocher,
Et elle tordoit une fonde ;
Puis nous jettions par l’univers,
En forme d’une pierre ronde,
Ses belles plaintes et mes vers.

Quelquefois, en me proumenant,
La Verité m’alloit menant
Aux lieux où celle qui enfante,
De peur de se perdre se perd,
Et où l’Eglise qu’on tourmente
S’enferma d’eau dans le desert.

O desert promesse des cieux,
Infertile, mais bien-heureux !
Tu as une seule abondance,
Tu produis les celestes dons,
Et la fertilité de France
Ne gist qu’en espineux chardons.

Tu es circuï, non surpris,
Et menacé sans estre pris :
Le dragon ne peut et s’essaie :
Il ne peut nuire que des yeux.
Assez de cris et nulle plaie
Ne force le destin des cieux.

Quel chasteau peut si bien loger ?
Quel roy si heureux qu’un berger ?
Quel sceptre vaut une houlette ?
Tyrans, vous craignez mes propos,
J’auray la paix en ma logette,
Vos palais seront sans repos.

Pour le commentaire…

Agrippa d’Aubigné est réputé être un poète écorché vif, très passionné. Dans notre extrait, il est question d’une illumination et le poète en est ravi. Nous sommes ici dans la préface (vers le milieu de celle-ci) des Tragiques : le poète pose sa voix avant de commencer. Il s’agit d’un récit de la vocation du poète. La préface se distingue sur le plan formel des sept Chants qui composent les Tragiques, lesquels sont constitués d’alexandrins. Agrippa d’Aubigné a écrit Les Tragiques entre 1577 et 1616, au cours d’une retraite à La Rochelle, d’où l’allusion au « désert », c’est-à-dire l’éloignement du poète par rapport à la cour. Le sens de « désert » est en l’espèce une étendue sauvage, la campagne au sens de « désert d’hommes ». Il y a aussi une assimilation symbolique avec le désert de la Bible.

Forme

La vocation prophétique du poète

En évoquant sa retraite (« désert »), d’Aubigné cherche à asseoir son ethos (image morale) de serviteur modèle en utilisant de nombreuses figures dont les principales sont l’antithèse, le paradoxe et l’hyperbole. Les Tragiques ont une dimension rhétorique : il faut convaincre que les protestants sont des victimes. On peut donc dire qu’il s’agit de poésie militante.

1re strophe

Elle retrace l’illumination du poète, il y a apparition de la vérité. On note le contraste entre l’obscurité (la « tanière » a une connotation animale ; on a de prime abord l’impression que la lumière est le propre de la tanière, mais ce n’est pas le cas) et la lumière (beauté de la vérité, qui est liée à Dieu). L’antithèse est présente dans la Bible. Le jeu des temps est important : l’imparfait de l’indicatif est le temps de la recherche, et le passé simple est le temps de l’illumination (en l’occurrence).

2e strophe

Elle est au discours direct (avec passage au présent de l’indicatif). On relève l’alternance futur / passé / présent, alternance qui est propre au prophète : il est capable de prédire l’avenir, revenir dans le passé et dire le présent. Le prophète vit avec les hommes et avec Dieu.

3e et 4e strophes

On y relève une rhétorique de la pointe → paradoxe. On note aussi la paronomase (« conserver » / « servant ») avec une idée de vocation dans « servant ». Le jeu sur les rimes est important : la chaîne mélodique souligne le caractère inéluctable des notions.

5e et 6e strophes

Il y a immersion dans une durée longue. L’évocation des cailloux qu’on jette avec la fronde est la métaphore des pamphlets écrits contre les convertis au catholicisme. Le « je » du poète se confond avec la vérité.

7e strophe

Passage du récit au discours. On note un paradoxe : le désert est présenté comme une promesse alors que, dans l’Évangile, le désert est une épreuve ; la terre promise vient ensuite.

Strophes 8 et 9

Les strophes 8 et 9 ont une dimension polémique. Il y a attaque des rois du passé et du présent (Charles IX, Henri III, Henri IV — de prime abord ami de d’Aubigné mais Henri IV s’est converti au catholicisme — et Louis XIII).

Conseils de lecture

Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques
Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques.