Saint-John Perse (1887-1975), Éloges (1911)

III

Saint-John Perse … Puis ces mouches, cette sorte de mouches, et le dernier étage du jardin… On appelle. J’irai… Je parle dans l’estime.

— Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ?

Plaines ! Pentes ! Il y

avait plus d’ordre ! Et tout n’était que règnes et confins de lueurs. Et l’ombre et la lumière alors étaient plus près d’être une même chose… Je parle d’une estime… Aux lisières le fruit

pouvait choir

sans que la joie pourrît au rebord de nos lèvres.

Et les hommes remuaient plus d’ombre avec une bouche plus grave, les femmes plus de songe avec des bras plus lents.

… Croissent mes membres, et pèsent, nourris d’âge ! Je ne connaîtrai plus qu’aucun lieu de moulins et de cannes, pour le songe des enfants, fût en eaux vives et chantantes ainsi distribué… À droite

on rentrait le café, à gauche le manioc

(ô toiles que l’on plie, ô choses élogieuses !)

Et par ici étaient les chevaux bien marqués, les mulets au poil ras, et par là-bas les bœufs ;

ici les fouets, et là le cri de l’oiseau Annaô Hapax, mot qu’on ne rencontre qu’une seule fois dans la langue. - et là encore la blessure des cannes au moulin.

Et un nuage

violet et jaune, couleur d’icaque Une prune (fruit de l’icaquier)., s’il s’arrêtait soudain à couronner le volcan d’or,

appelait-par-leur-nom, du fond des cases,

les servantes !

Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ?…

Étude du texte

Notre texte est une célébration de l’enfance. On dit souvent que Saint-John Perse (en réalité Alexis Leger) et Francis Ponge s’opposent car le premier a une conception très haute du langage poétique alors que le second conçoit plutôt le poète comme un artisan.

La disposition du poème est particulière. On ne peut pas parler de vers à proprement parler mais plutôt de versets. À l’origine, les versets sont les divisions numérotées des paragraphes dans la Bible. Les versets se définissent comme étant toute étendue de discours poétique délimitée par l’alinéa mais dont la longueur empêche qu’elle soit considérée comme un vers.

Le travail sur le rythme est évident : le verset métrique repose sur l’emboîtement des cellules métriques ; la base est de six syllabes / quatre syllabes. Les assonances soulignent le retour de la cellule métrique. On observe par ailleurs la nécessité d’une diction particulière (avec le maintien de l’e muet) ce qui n’est pas sans lien avec la dimension processionnelle, incantatoire du poème. La langue s’écarte manifestement de la prose, elle est travaillée : on constate des inversions, des figures (anacoluthe à la fin du poème par exemple), des rejets et des contre-rejets. La forme figée « appelait-par-leur-nom » insiste sur l’importance de la nomination. Le refrain « sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ? » présente un polyptote (« avait » / « a ») et installe le présentatif qui est la clef du texte : le refrain fait miroiter la perte, celle d’un présent décevant et d’un passé plus riche → nostalgie, désir du retour.

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Le travail sur le lexique : l’écriture est fondée sur l’énumération d’objets dans un certain désordre. Notre texte présente la réalité antillaise et met en valeur le caractère exotique de l’enfance (champ lexical). « L’oiseau Annaô » n’existe pas : s’agit-il d’une onomatopée, du cri de l’enfant ? On constate ici l’importance de la nomination qui crée (lire l’étymologie du terme poésie) les éléments d’un monde. L’emploi du terme « chose » couvre les éléments disparates convoqués dans le poème. Les choses sont d’ailleurs évoquées dans le désordre ; cependant, cette évocation suit un principe de structuration : le poète nomme, distribue : il ordonne le monde. « Et tout n’était que règles et confins de lueurs » présente des métaphores, celles du royaume solaire (l’espace de l’enfance) ; règne vient du latin regnum et signifie « royaume » et confins signifie « ce qui est aux extrémités ». Par ailleurs, l’incipit et l’explicit présentent des points de suspension : ce poème est relié à d’autres. Cette célébration n’est ainsi qu’une partie de l’immense célébration que fait le poète.

Le travail sur la répétition : les versets 3 et 10 (« Je parle dans l’estime ») sont des séquences qui se ressemblent mais qui ne sont pas identiques : il s’agit d’une parole de célébration, on l’a déjà dit, mais aussi d’une parole de l’éloge qui valorise les choses rapportées (« estime » = estimation). Les versets 13 à 15 présentent la reprise du mot « ombre » (verset 8) et l’on comprend que les hommes parlent d’une chose que les enfants ne comprennent pas (paroles obscures) : le poème restitue au plus juste les perceptions de l’enfant.

Pour conclure, notre texte présente une langue qui est soumise à un ordre, avec une syntaxe particulière et une diction soutenue. La progression du texte s’appuie sur le signifié et le signifiant : le mot crée la chose. Il y a un travail très riche sur les sons (retour des sonorités) et un travail subtil sur la polysémie. Il s’agit d’une tentative d’exploration intérieure : le poète est guidé par les mots.

« Texte de Supervielle Texte de Francis Ponge »

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