Le texte poétique

Francis Ponge (1899-1988), Pièces (1962), « L’Appareil du téléphone »

 (Autre)

Lorsqu’un petit rocher, lourd et noir, portant son homard en anicroche, s’établit dans une maison, celle-ci doit subir l’invasion d’un rire aux accès argentins, impérieux et mornes. Sans doute est-ce celui de la mignonne sirène dont les deux seins sont en même temps apparus dans un coin sombre du corridor, et qui produit son appel par la vibration entre les deux d’une petite cerise de nickel, y pendante.

Aussitôt, le homard frémit sur son socle. Il faut qu’on le décroche : il a quelque chose à dire, on veut être rassuré par votre voix.

D’autres fois, la provocation Du latin vocare, « appeler ». vient de vous-même. Quand vous y tente le contraste sensuellement agréable entre la légèreté du combiné et la lourdeur du socle. Quel charme alors d’entendre, aussitôt la crustace Néologisme. détachée, le bourdonnement gai qui vous annonce prêtes au quelconque caprice de votre oreille les innombrables nervures électriques de toutes les villes du monde !

Il faut agir le cadran mobile, puis attendre, après avoir pris acte de la sonnerie impérieuse qui perfore votre patient Patior, celui qui souffre, qui subit., le fameux déclic qui vous délivre sa plainte, transformée aussitôt en cordiales ou cérémonieuses politesses… Mais ici finit le prodige et commence une banale comédie.

Francis Ponge est proche des surréalistes. Il veut rénover la langue et refuse un langage purement instrumental, celui qui consiste à la simple désignation des choses. Il est par ailleurs fasciné par l’aspect visuel et sonore des mots. Pour lui, les mots sont des choses : son travail consiste à produire des objets de langage qui soient analogiques aux objets du monde réel. Chez Ponge, le fonctionnement du langage est particulier : le mot n’est pas inséré dans le texte en fonction de son référent mais en fonction des liens graphiques, phonétiques et sémantiques qu’il entretient avec les autres signes. Ponge est un poète artisan.

Étude du poème

Le texte est un poème en prose, structuré en paragraphes. Le texte est surprenant par le registre métaphorique qui concerne un objet banal : le téléphone.

  • La métaphore filée est celle du rocher, du homard (métaphore maritime), de la sirène. Les motifs de la métaphore sont le rocher / le socle, le homard et le combiné (→ voir aussi « Le Téléphone-homard » de Dalí (1936) sur Tate.org.uk), la sirène (créature fabuleuse / sonnerie) et l’hyperbole de la sonnerie. Le terme « appareil » (= assemblage de pièces) dans le titre du poème rappelle aussi le sens premier du mot et connote la pompe, le cérémonial. Par ailleurs, les termes « charme » et « prodige » tissent le réseau lexical du merveilleux. Nous avons ici affaire à une célébration du téléphone. Le « rocher » est le centre d’un jeu phonétique (cf. décrocher) avec « en anicroche  » (« sans anicroche » = sans problème) ; la métaphore est ici activée par la fausse dérivation rocher → décrocher = enlever du rocher.
  • Le couple sirène / homard (homard / homme) évoque une relation de séduction observable par le champ lexical du sensuel : « appel », « seins », « frémir », « provocation », « charme » et « agréable ». Cet aspect rappelle évidemment la propriété du téléphone : celle de mettre en relation. Les termes « agir » / «  patient » et « dire » / « être rassuré  » suggèrent tour à tour la voix active et la voix passive.
  • On observe par ailleurs un autre champ lexical : il s’agit de la métaphore guerrière du téléphone : « invasion », « accès », « provocation », « impérieuse », « prendre acte », « perforer », « patient » et « plainte ».
  • La dernière phrase de notre texte évoque la comédie humaine : à la fin du poème, ce dernier se désigne lui-même.
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En conclusion, on peut dire que la tentative de Ponge est de faire correspondre la chose évoquée au verbe poétique (les mots « ressemblent » à la chose) au moyen d’un jeu sur la fausse étymologie et sur la fausse dérivation. Il faut noter l’humour présent dans notre texte qui procède d’un travail ludique sur le langage (cratylisme = le signifiant est capable de représenter le signifié dans sa substance), par la promotion d’objets insignifiants (ici, le téléphone) et par la mise en parallèle téléphone / femme.

« Texte de Saint-John Perse Texte de Breton »

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