Le texte poétique

Baudelaire (1821-1867), Les Fleurs du Mal

LXXVI — Spleen

1 J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
5 Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
— Je suis un cimetière abhorré1 de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
10 Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

15 Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
— Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
20 Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.


1 Éprouver de l’aversion pour quelque chose ou quelqu’un, détester, exécrer.

Baudelaire Quatre textes portent, dans Les Fleurs du Mal, le titre « Spleen ». Il s’agit de l’allégorie de l’état spleenétique qui est une humeur noire.

Nous avons ici affaire à un empilement de métaphores. On trouve de prime abord une comparaison au vers 5 (« mon triste cerveau ») et une métaphore au vers suivant (« C’est une pyramide » + « un immense caveau »). Nous avons affaire en l’occurrence à des métaphores in praesentia.

Les métaphores de notre texte

  • Vers 8, vers 11
  • « tu n’es plus […] qu’un granit […] un vieux sphinx ignoré »
  • → Le manque de variété sur le plan de la structure métaphorique crée un effet d’accumulation (hyperbole).
  • Le sujet veut dire quelque chose de lui-même : dans notre poème, celui qui parle se sert de comparants pour parler de lui. Il s’agit ici de métaphores réifiantes (latin res, rei, fém. : « chose ») : le sujet se compare à des choses.
  • Les sèmes communs sont la vieillesse, l’Antiquité. On appelle motif de la métaphore ce qui fonde l’analogie (c’est-à-dire les sèmes communs) : il s’agit en l’occurrence des sèmes suivants :
    • pyramide
    • vieux boudoir
    • vieux sphinx
    • cimetière
    • etc.
    • → Il n’y a pas de gradation vers l’horreur. Les sèmes communs sont tous des contenants lourds, imposants, minéraux. Ces derniers sont saturés d’objets (« qui contient plus de morts que… », « plein de », etc. → il y a prolifération inquiétante de la matière.
  • Les contenus, eux aussi, évoquent la saturation : « lourds cheveux » / « lourds flocons » (vers 4 et 16) : le décor posé n’a rien de réaliste, il est déformé par la subjectivité du poète.
  • L’évocation de la mort se fait par l’euphémisme : « roses fanées », « flacon débouché » (vers 11 et 14).
  • L’image du sphinx, aux vers 22 et suivants, est l’ultime image de soi : cette image rappelle la lourdeur, la vieillesse, la mort.

Les métonymies

La métonymie est un trope (figure de substitution) : il s’agit d’un rapport de contiguïté entre deux objets.

On trouve plusieurs métonymies dans notre texte :

  • « fouillis de modes surannées » → vêtements
  • « les pâles Boucher » (13) → tableaux de Boucher
  • « un granit » (20) → synecdoque de la matière (monument de granit = un sphinx)
  • « une vague épouvante » (20) → espace qui cause l’épouvante (métonymie : l’espace pour la cause)
  • → La métonymie condense la signification.

Les figures de diction ou de son

  • La rime
    • Rimes plates aux vers 15, 16, 17, 18
    • Rime « cerveau » / « caveau » (5-6) : cette rime motive l’intégralité du poème
    • Rime « romances » / « quittances » (3-4) : dissonance (réseau de l’argent / réseau amoureux → dissonance ironique)
  • Allitérations en [R] : vers 1 à 11.
  • Le terme « vers » (vers 9) fait référence à l’animal qui ronge le cadavre et, bien sûr, à la poésie → il y a un jeu sur l’homonymie qui prépare la dernière image du vers 24 : la figure de l’Antiquité (Égypte) chante au coucher du soleil (le chant du spleen) → il s’agit donc d’une poésie crépusculaire, malade. Le lien est par ailleurs évident avec un autre poème intitulé « La Cloche fêlée ».

En conclusion, ce poème repose essentiellement sur les figures et c’est ce qui rattache Baudelaire à la tradition rhétorique. Le texte présente un empilement de métaphores dont la construction ne semble pas rationnelle. Il s’agit d’une projection de soi dans un univers énigmatique avec une disparition du réel (rêverie). Enfin, il existe un jeu sur les sens équivoques : le langage poétique s’appuie sur la matière même du mot.

Conseils de lecture

Baudelaire, Les Fleurs du Mal Étude sur Les Fleurs du Mal Baudelaire, Le Spleen de Paris
Baudelaire, Les Fleurs du Mal
Étude sur Les Fleurs du Mal de Baudelaire
Baudelaire, Le Spleen de Paris

Liens Internet