Nathalie Sarraute (1900-1999)

Martereau (1954), incipit

Nathalie Sarraute Rien en moi qui puisse la mettre sur ses gardes, éveiller tant soit peu sa méfiance. Pas un signe en moi, pas le plus léger frémissement quand elle frétille imperceptiblement et dit sur un ton ironique, en plaçant entre guillemets « gens importants », « grands manitous1 » : Nous étions obligés de recevoir des tas de « gens importants ». Nous étions reçus chez des tas de « grands manitous ». J’observe scrupuleusement les règles du jeu. Je me tiens dans la position voulue. Je la regarde sans broncher même dans ces moments où l’on a un peu honte, un peu chaud, et où l’on détourne les yeux malgré soi pour qu’ils ne s’aperçoivent pas qu’on voit ; même dans ces moments-là je la regarde bien droit d’un regard innocent et approbateur.
Aussi avec moi elle peut s’en donner à cœur joie. Ils peuvent tous s’en donner à cœur joie avec moi. Je n’oppose jamais la moindre résistance. C’est cela sans doute, cette étrange passivité, cette docilité que je ne suis encore jamais parvenu à bien m’expliquer qui les excite, qui leur fait irrésistiblement sécréter à mon contact une substance pareille au liquide que projettent certains animaux pour aveugler leur proie… « Des tas de gens “importants”, de grands “manitous”. Un tel… vous le connaissez ? Vous en avez sûrement entendu parler. J’ai dîné avec lui l’autre jour… il m’a raconté… »


1 Manitou : « Dieu ou esprit chez les Indiens Algonquins d’Amérique du Nord. » (TLFi). Par analogie : « personnage haut placé, puissant, influent ou dont le nom fait autorité. » (Grand Robert de la langue française).

Pour l’étude de l’incipit…

Il s’agit ici d’un incipit très déstabilisant : il pose des problèmes. Le texte est aux antipodes du roman balzacien. On note le système de discours : déictiques (emploi de la première personne), présent de l’énonciation. Les premières phrases sont nominales d’où un lien avec une certaine oralité. Il s’agit d’une structure d’un monologue de conscience. Il n’y a jamais d’identification : les pronoms « elle », « ils » sont « anonymes ». Le personnage est un effet de voix : il se révèle par sa voix. Le ton est ironique : le mécanisme citationnel (ici, les guillemets) est à la base de l’ironie. Les guillemets permettent une prise de distance par rapport au vocabulaire ; ils fonctionnent ici comme un signal de connotation autonymique (ou modalisation autonymique).

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Martereau L’Ère du soupçon
Nathalie Sarraute, Martereau
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