Le présent de l’indicatif

Une contribution de Michel.

Rappelons que le moment présent est, dans le langage écrit au style indirect, celui où le supposé narrateur écrit, et que, dans le langage oral, c’est celui où le locuteur s’exprime.

Le présent de l’indicatif marque surtout que l’évènement (action ou état) se réalise au moment présent :

« Les dangers de l’île de Chypre n’étaient rien, si on les compare à ceux dont vous ne vous défiez pas maintenant » (Fénelon, Les Aventures de Télémaque, livre 6), « Nous disions que vous êtes l’orateur le plus éminent du diocèse » (A. France, L’Orme du Mail), « Je suis sûre qu’il veut sortir » (chapitre 3), « Qu’est-ce qu’il fait à la Préfecture ? — Il est sous-chef de bureau. Il gagne deux cent vingt francs par mois, et il a de petites rentes qui lui viennent de sa famille » (chapitre 7).

Le présent de l’indicatif peut exprimer aussi :

  • des faits habituels ou répétitifs : « Tandis que les maçons, ils prennent les pierres comme elles viennent, et ils bouchent les trous avec des paquets de mortier » (chapitre 1), « Parfois, le soir, je l’appelle, mais il ne vient pas. Il doit être encore dans les Amériques » (chapitre 4), « Elle se lève chaque jour de bonne heure » ;
  • des vérités durables : « Les deux hommes avaient quitté Courmayeur le matin même, à l’heure où la rosée nocturne s’évapore en fumées bleues des lourds toits de lauzes grises. Marchant à grands pas, ils atteignaient et dépassaient le petit bourg montagnard, encore assoupi dans sa conque verdoyante. Le sentier du Col du Géant s’amorce là entre deux murettes de pierres sèches et court à la diable d’un lopin de terre à l’autre » (Frison-Roche, Premier de cordée, chapitre 1) ;
  • des proverbes, des maximes, des pensées morales : « Telle est la faiblesse de notre raison : elle ne sert le plus souvent qu’à justifier nos croyances » (chapitre 2), « Il énonça, comme une règle de vie : “Quand on n’a pas de chien, il faut avoir des enfants !” »(chapitre 32).

Le présent de l’indicatif peut aussi faire référence au futur ou au passé :

  • derrière « si », le présent hypothétique introduit une proposition dont la réalisation présente ou future paraît plus plausible que si le verbe, dans l’hypothèse, était à l’imparfait : « Si tu ne nous fais trouver ton maître tout à l’heure, nous allons faire pleuvoir sur toi une ondée de coups de bâton » (Molière, Les Fourberies de Scapin, acte III, scène 2), « Mais si tous ces faits sont constants, si vous n’avez aucune de ces lois que vous demandez, et que je viens de parcourir, ou si, en les ayant (et faites bien attention à ce que je dis), ou si, en les ayant, vous n’avez pas celle qui force à les exécuter, celle qui en garantit l’accomplissement et qui en maintient la stabilité, définissez-nous donc ce que vous entendez par le mot de Constitution » (Lally-Tollendal, Discours du 15 juin 1789 dans la chambre de la noblesse), « Tu dis toujours que tu veux être millionnaire. Si tu n’entres pas au lycée, tu ne le seras jamais » (14, chapitre 9), « Si je le scie en tranches, tu as vingt douzaines d’anneaux de rideaux » (chapitre 10), « Vous y passerez votre jeudi après-midi, mais il faut que le problème soit fait ce soir. Et si jamais il n’est pas fait, ah ! s’il n’est pas fait ! Tenez, j’aime autant ne pas penser à ce qui pourrait vous arriver » (M. Aymé, Le Problème) ;
  • le présent prophétique introduit une action du futur proche : « Hâtez-vous de vous mettre en tenue. Nous attelons dans un instant » (Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, chapitre 16), « Tant que je suis instituteur, nous sommes en vacances » (14, chapitre 30), « J’arrive dans cinq minutes » ;
  • le présent de l’indicatif peut se référer à des faits futurs, présentés comme une conséquence inévitable d’un autre fait, comme déjà réalisés en quelque sorte : « Deux mots de plus, duègne, vous êtes morte ! » (Hugo, Hernani, acte I, scène 1), « Eh bien ! prends Narbonne, et je t’en fais bailli » (Hugo, La Légende des siècles, « Aymerillot ») ;
  • le présent de l’indicatif peut se référer à un passé proche : « Mon père ne pourra vous recevoir : il sort à l’instant » ;
  • le présent historique ou de narration introduit une action passée, que l’on place dans le présent pour la rendre plus vivante : « Rien n’échappa au rapide coup d’œil du jeune prosélyte ; car je devins à l’instant le sien, sûr qu’une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d’une main tremblante, l’ouvre, jette un coup d’œil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne, qu’elle lit tout entière, et qu’elle eût relue encore si son laquais ne l’eût avertie qu’il était temps d’entrer » (2, page 84) ;
  • chez les poètes, le présent peut se trouver dans des propositions subordonnées relatives dépendant d’une principale au passé, alors que les faits sont simultanés : « Je voulais retenir l’âme qui s’évapore ; / Dans son dernier regard je la cherchais encore ! / Ce soupir, ô mon Dieu ! dans ton sein s’exhala ; / Hors du monde avec lui mon espoir s’envola » (Lamartine, Méditations poétiques, « L’Homme »), « C’est alors qu’apparut, tout hérissé de flèches, […] Superbe, maîtrisant son cheval qui s’effare, / Sur le ciel enflammé, l’Imperator sanglant » (Heredia, Les Trophées, « Soir de Bataille »).

Dans certaines expressions, comme est-ce que, c’est que, si ce n’est, toujours est-il, on ne peut mieux, comme il faut, peu s’en faut, n’importe, etc., on a parfois un présent figé :

« Le maître à peine est sur l’arbre monté, / Que le valet embrasse la maîtresse. / L’époux qui voit comme l’on se caresse / Crie, et descend en grand’hâte aussitôt. / Il se rompit le col, ou peu s’en faut, / Pour empêcher la suite de l’affaire » (La Fontaine, Contes, « La Gageure des trois commères »), « Il n’y avait à l’Assemblée nationale qu’à peu près trois cents membres véritablement hommes probes, exempts d’esprit de parti, […], prêts à embrasser la proposition la plus juste et la plus utile, n’importe de qui elle vînt et par qui elle fût appuyée » (Marquis de Ferrières, Mémoires, livre 7), « […] au lieu d’avoir, comme dans une régence ordinaire, un Roi muet qui ne parlât jamais que par l’organe du Régent, il y avait à Paris un Roi qui, n’importe par quelle cause, parlait, agissait et ordonnait, en sens inverse du Prince lieutenant général […] » (4, page 224), « Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on ne voyait plus rien de vivant, – si ce n’est des poissons quelquefois, qui volaient au ras de l’eau… » (Loti, Pêcheur d’Islande, partie 2, chapitre 9), « On avait frappé, est-ce que ce pouvait être un autre ! » (ibidem, partie 5, chapitre 10), « Au lieu de nous conduire hors de la ville vers les allées et les routes toujours animées de promeneurs, ce fut du côté du grand jardin de la Marine, lieu plus comme il faut, mais solitaire tous les soirs après le soleil couché » (9, chapitre 37), « Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les années » (11).

Voici un texte dont une partie est au présent historique :

Cette courtisane, qu’on appelait alors mademoiselle Lange, vivait avec un des hommes les plus corrompus de la capitale, le vicomte du Barry. On le désignait par cet infâme titre de roué, que le régent avait imaginé pour ses compagnons de débauche, et que la corruption du langage et des mœurs avait maintenu dans quelques sociétés, pendant que le bon sens et l’honneur le proscrivaient dans d’autres. Sa dernière ressource était de tenir une maison de jeu. Pour en augmenter la célébrité, il y produisait mademoiselle Lange, dont la beauté avait le plus grand éclat, malgré une prostitution précoce. Le valet de chambre à qui le roi avait longtemps confié la direction d’un harem trop peu clandestin, communiqua, dit-on, à du Barry l’embarras où il était de satisfaire un maître que l’âge et la satiété rendaient difficile sur ses plaisirs. Du Barry vit dans cette confidence le présage de la plus haute fortune. Il vanta les charmes de mademoiselle Lange. Le valet de chambre fut enchanté en la voyant ; et quoique sa mission lui prescrivît plus de réserve dans ses choix, il hasarda celui-là pour vaincre la langueur du monarque. Mais lui-même fut étonné, et en quelque sorte confus, de l’ivresse que le roi montra en sortant des bras d’une femme qui n’empruntait rien de la pudeur pour embellir la volupté. Louis n’est contenu dans l’avilissante fureur de son nouveau goût ni par les conjectures qu’il doit former, ni par les révélations qu’on lui fait. À tous les moments il veut voir celle qui rajeunit ses sens et dégrade son âme. Il produit sa honteuse extase à tous ses familiers. Aucun d’eux cependant ne peut croire à la durée de ce caprice, et les plus complaisants n’osent encore feindre du respect pour une femme longtemps exposée au mépris. Quelques-uns d’entre eux, tels que le spirituel duc d’Ayen, tâchent de rompre, par des plaisanteries, l’enchantement de leur maître. Le maréchal de Richelieu seul montre pour elle une admiration sans réserve, et paraît convaincu que nul genre d’honneur n’est au-dessus de tous les charmes. Bientôt la nouvelle favorite change de nom. Un pacte infâme lui a donné le titre de comtesse du Barry. Le vicomte de ce nom a trouvé dans son frère un homme assez vil pour épouser une telle femme à de telles conditions. La cour se peuple de nouveaux hôtes qu’on est étonné d’y voir ; tous les lieux où s’entretient la corruption d’une grande capitale les y envoient. Dans un séjour où la licence et la débauche même se voilent sous des expressions qui ne blessent point la pudeur, on entend un langage plus cynique même que celui du temps de la régence, et qui suppose un commerce plus habituel avec des êtres dégradés. Louis, jusque-là de tous les monarques le plus fidèle à la décence extérieure, applaudit aux obscènes saillies de sa maîtresse, à des apostrophes qui seraient un crime dans toute autre bouche ; enfin, beaucoup de courtisans vicieux sont étonnés de voir le vice dans une telle nudité. Ceux qui ont fléchi vingt ans devant madame de Pompadour résistent à ce nouvel avilissement ; le peuple insulte à la faiblesse du souverain ; tous les refrains qu’il chante sont une allusion à ces amours scandaleux. Louis peut apprendre, par vingt libelles, les noms de ceux qui ont souillé cette conquête à laquelle il attache un si grand prix. Ces libelles sont forgés dans son palais. La police est même soupçonnée de propager les écrits, les chansons qui avilissent le souverain.


Charles Lacretelle, Histoire de France pendant le XVIIIe siècle, livre 13.

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