L’élision

Une contribution de Michel.

Je renvoie à la page « L’apostrophe ».

L’élision vise à éviter un hiatus derrière un a, un i, ou un e non muets.
Il y a élision du i de si devant il et ils. Il y a élision du a de la devant une voyelle ou un h muet.
L’adjectif démonstratif ce ne s’élide pas devant un mot commençant par une voyelle ou un h muet. Il est remplacé par cet.

Devant les formes conjuguées du verbe être commençant par un e à la troisième personne, c’est-à-dire devant est, était, étaient, eut été, eurent été, eût été, eussent été, ainsi que devant en, l’élision du ela de cela est possible, et l’élision du e du pronom démonstratif ce est de règle. Exceptionnellement, il y a élision devant d’autres formes verbales. Ainsi lit-on :

« Nous regardons ces confessions de nos péchés, suivies de quelques satisfactions légères qu’on nous a imposées, comme autant de justices envers Dieu ; mais Dieu nous fera voir que ç’ont été d’énormes injustices » (Bourdaloue, Sermon Sur la sévérité de la pénitence, 21 décembre 1670), « Elle [Mme de Warens] n’osait m’exhorter à retourner à Genève ; dans sa position c’eût été un crime de lèse-catholicité » (2, page 88), « En effet, la grande-duchesse Eudoxie […] ne la laissait venir que de très bonne heure, quand l’Altesse n’avait auprès d’elle aucun des amis à qui il eût été aussi désagréable de rencontrer la princesse que cela eût été gênant pour celle-ci » (Proust, Sodome et Gomorrhe), « Puis se moquer de lui devint une mode comme ç’avait été de l’admirer » (Proust, Le Temps retrouvé).

Les pronoms ce et cela peuvent s’élider devant en, mais pas devant le pronom ou adverbe y :

« Vous regarderez cela comme un songe, si c’en peut être un. (La Fontaine, Lettre à St-Évremond, datée du 18 décembre 1687), « Ce fut une joie sensible pour Alasinthe et Bélénie ; c’en aurait été une pour moi si j’en avais été capable » (Mme de La Fayette, Zaïde), « Je ne trouve pas, très bon-papa, que vous ayez interprété ni bénignement ni raisonnablement la raison de décence et de modestie qui m’empêcha de vous offrir mon portrait, et qui m’empêchera toujours de l’offrir à personne. Cette raison n’est point, comme vous le prétendez, un cérémonial, mais une convenance tirée de la nature des choses, et qui ne permet à nul homme discret de porter ni sa figure ni sa personne où elles ne sont point invitées, comme s’il était sûr de faire en cela un cadeau ; au lieu que c’en doit être un pour lui, quand on lui témoigne là-dessus quelque empressement » (Rousseau, lettre datée de mars 1763), « Elle avait une âme qui, pour remplir de pareils devoirs, n’avait pas besoin de songer que c’en étaient pour elle » (2, page 175), « Il fallait que ces entretiens et la lecture leur plussent beaucoup : nous avons eu souvent chez nous les fils des meilleurs habitants pour domestiques ; et lorsque leurs parents leur demandaient la raison, qui leur faisait désirer avec tant d’ardeur d’entrer dans notre maison, ils n’en donnaient pas d’autre, que la lecture et les entretiens du soir. Si mon père avait été capable de politique, c’en aurait donc été une excellente que de tenir cette conduite » (Restif de la Bretonne, La Vie de mon père), « C’en devient insupportable » (Vercors, Chevaux du temps).

L’élision du e de je, me, te, se, le, de, ne, que, jusque quand ils sont suivis d’une voyelle ou d’un h muet, est systématique, avec toutefois les réserves suivantes :

  1. il n’y a pas d’élision de je, quand il suit le verbe dans les interrogations (« Suis-je arrivé ? ») ;
  2. l’élision de de ou que est rare devant les adjectifs numéraux un(e), huit, onze ; en voici un exemple : « Il était sans doute plus d’onze heures » (15, chapitre 10) ;
  3. l’élision ne se pratique pas devant les cardinaux un (« le un de l’avenue Foch »), huit et onze (« Il n’y a que huit participants à cette réunion, alors que l’on y en attendait plus de onze ») ;
  4. l’élision du e de le ou de (ou du a de la) ne se pratique ni devant les adjectifs huitième, onzième, énième, ni devant les mots ouistiti, uhlan, ululer, ululement, ululation ;
  5. l’élision du e de le ou de (ou celle du a de la), ne se pratique pas devant la plupart des mots commençant par un y. Toutefois, elle se pratique devant l’adverbe ou pronom y, ainsi que devant yeux, yèble, yeuse, ypérite, ypréau, ytterbium, yttrium (et ses dérivés), Yonne, York, Ypres, Yser, Yverdon.

Rappelons que des se transforme souvent en de devant un adjectif. Ceci explique l’élision dans des phrases telles que « d’obscurs nuages traversaient le ciel » ou « d’autres me l’ont déjà dit ».

Les mots moi et toi s’élident à l’impératif devant le pronom ou adverbe y et devant le pronom personnel en, quand le sens s’y prête. On écrit donc « Rends-t’y et prends-m’en » ; on écrit « Envoyez-m’y chercher » quand la phrase correspondante à l’indicatif est « Vous m’y envoyez chercher (par quelqu’un) », mais on écrit « Envoyez-moi y chercher » quand la phrase correspondante est « Vous m’envoyez pour chercher là-bas ». Bien entendu, on écrira « Envoyez-moi en toute hâte les renforts que vous m’avez promis, et tout d’abord le régiment des dragons du Roi » (J.-A. Dulaure, Histoire des cent-jours). Par contre, le mot lui ne s’élide pas.

Comme on l’a dit, l’élision est systématique derrière jusque. On trouve, en conséquence : « Jusqu’alors je n’avais connu que des sentiments élevés, mais imaginaires » (2, page 42), « Je l’avais même laissée […] aller jusqu’auprès de Balbec » (Proust, La Prisonnière).

L’élision du que de aussitôt que, dès que, parce que, etc., ayant pour dernier mot que, est systématique devant une voyelle ou un h muet. Ainsi lit-on :

« Nous étions dans une voiture qu’on appelait la Voiture à douze, parce qu’en effet elle contenait douze personnes » (4, page 39), « Il s’emportait dans des accès de colère pour une question et parfois parce qu’aucune ne lui était posée » (Stevenson, L’Île au trésor, chapitre 1), « Il se sentait anxieux parce qu’Odette avait causé avec un invité plus qu’avec un autre » (Proust, Du côté de chez Swann), « Parce qu’apparentée aux mêmes personnes que sa nièce, elle avait les mêmes deuils à porter, les mêmes visites de famille à faire » (Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs), « Je ne serais pas étonné, dit-il, si nous prenons quelques sayres ce soir, parce qu’aujourd’hui, c’est l’automne » (14, chapitre 7).

Presque n’est élidé que dans le mot presqu’île. Ainsi lit-on :

« Un bien fort médiocre à partager ayant réduit presque à rien la portion de mon père, il n’avait pour subsister que son métier d’horloger, dans lequel il était à la vérité fort habile » (2, page 34), « Elle avait mis le cap presque en plein sud, embardant bien entendu sans cesse » (Stevenson, L’Île au trésor, chapitre 24), « C’était presque un déménagement » (14, chapitre 29).
La citation suivante n’est donc pas conforme à la norme : « Il était vraiment presqu’aussi épais qu’un tuyau de poêle » (15, chapitre 26).

Quelque ne s’élide que dans quelqu’un et quelqu’une. Ainsi lit-on : « La seule idée de tant de convenances, dont je suis sûr d’oublier au moins quelqu’une, suffit pour m’intimider » (2, page 160), « Quand je devenais amoureux de quelque autre, cela faisait distraction, je l’avoue, et je pensais moins souvent à elle » (2, page 202), « Si quelque audacieux m’adressait la parole, je feignais de tomber du haut de la Science » (14, chapitre 28), « Il attribuait cette sévérité nouvelle de la saison au passage de quelque invisible comète. (15, chapitre 6).

Les choses se compliquent avec lorsque, puisque, quoique. La règle traditionnelle veut que, dans ces trois mots, le e final ne s’élide que devant un petit nombre de mots. Les grammairiens s’entendent pour inclure dans cette liste les mots il, ils, elle, elles, on, un et une ; plusieurs considèrent que puisque s’élide devant en. Pour les autres mots, les avis divergent.
Plusieurs reconnaissent que cette règle imprécise est souvent enfreinte (même dans les exemples des dictionnaires) et que la tendance de l’usage est vers une généralisation de l’élision sur le modèle de que. Cette généralisation est même recommandée par l’Académie française (dans sa Grammaire de 1932), par le Bon Usage de Grevisse et Goose et par l’Office québécois de la langue française.

On trouvera ci-après quelques citations avec lorsque, puisque, quoique :

« Lorsque au-dessus de ces mêmes nuages on découvrait la cime des rochers et les sommets chevelus des sapins, on eût cru voir de petites iles flottantes dans les airs » (Chateaubriand, Révolutions anciennes), « Tout s’annonçait donc le mieux du monde, lorsqu’au petit matin du 28 février, elle fut réveillée par quelques douleurs » (13, chapitre 3), « Lorsqu’elle allait au marché, elle me laissait au passage dans la classe de mon père » (13, chapitre 5), « Je cherchai des yeux une pierre pointue, lorsqu’une voix s’éleva » (13, chapitre 15), « Mais j’étais fier de mon succès de cabotin, et je me proposais d’en donner une représentation après le dîner, lorsqu’en traversant la salle à manger, pour aller me laver les mains à la cuisine, j’eus une admirable surprise » (13, chapitre 20), « J’allais faire part à Lili de ma science réconfortante, lorsqu’à ma gauche, au fond de la pinède, dans la brume, une ombre assez haute passa rapidement sous les branches pendantes » (14, chapitre 13), « Cependant, l’indignation générale se calma, lorsqu’on apprit que cet Oliva n’était pas un traître, puisqu’il venait aussi d’une école primaire » (14, chapitre 28), « Je tremblais d’émotion lorsqu’avant mon départ elle nettoyait elle-même mon visage et mon cou avec un tampon de coton trempé d’eau de Cologne » (15, chapitre 20), « J’allais certainement le piétiner, lorsqu’Oliva et Nelps me prirent chacun par un bras » (15, chapitre 36).

« J’étais tout à fait hors de sens : je me raffermis, je m’endurcis, je fis le fier, et je répondis arrogamment que puisqu’on m’avait donné mon congé, je l’avais pris » (2, page 143), « Il n’est guère possible de méconnaître à ces détails quelque terre de l’Amérique du Nord vers les 49 degrés de latitude, puisque au jour le plus court de l’année, noté par les voyageurs, le soleil resta huit heures sur l’horizon » (Chateaubriand, Voyage en Amérique), « Les vrais héros étaient les soldats plébéiens, puisqu’aucun intérêt personnel ne se mêlait à leur sacrifice » (Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe), « En tout cas, puisqu’une petite sœur venait de naître, c’était le moment d’ouvrir les yeux et les oreilles, et de percer le grand secret » (13, chapitre 9), « Puisqu’il faut tout vous dire, je vais vous apprendre une bonne chose » (14, chapitre 22).

Malgré tout mon amour, si je n’ai pu vous plaire,
Je n’en murmure point ; quoiqu’à ne vous rien taire,
Ce même amour peut-être, et ces mêmes bienfaits,
Auraient dû suppléer à mes faibles attraits.
(Racine, Bajazet, acte V, scène 4)

« Il me confessa impudemment qu’il avait toujours pensé de même, et que, sa sœur ayant une fois violé les lois de son sexe, quoique en faveur de l’homme qu’il aimait le plus, il ne s’était réconcilié avec elle que dans l’espérance de tirer parti de sa mauvaise conduite » (1, page 68), « Toutefois, pressé par M. de Pontverre, par la faim qui me talonnait, bien aise aussi de faire un voyage et d’avoir un but, je prends mon parti, quoique avec peine, et je pars pour Annecy » (2, page 82), « Enfin, suffisamment instruit et suffisamment disposé au gré de mes maîtres, je fus mené processionnellement à l’église métropolitaine de Saint-Jean pour y faire une abjuration solennelle et recevoir les accessoires du baptême, quoiqu’on ne me baptisât pas réellement » (2, page 107), « J’avais été dans le cas d’en user avec le comte de Castellane, ambassadeur à Constantinople, comme avec le marquis de l’Hôpital, quoiqu’en chose moins importante » (Rousseau, Confessions, livre 7), « Elle employa pour cette recherche la Roche, son valet de chambre et son homme de confiance, qui fit de vaines perquisitions et ne trouva rien, quoique au bout de douze ou quatorze ans seulement, si les registres des Enfants-Trouvés étaient bien en ordre, ou que la recherche eût été bien faite, ce chiffre n’eût pas dû être introuvable » (Rousseau, Confessions, livre 11), « Dans cette situation, la fenêtre nous servait de table, nous respirions l’air, nous pouvions voir les environs, les passants ; et, quoique au quatrième étage, plonger dans la rue tout en mangeant » (Rousseau, Confessions, livre 8), « Quoique aucune pause ne soit commandée dans le cours d’un répons, on en doit faire dans le Salve Regina » (Chateaubriand, Vie de Rancé), « Pendant ce temps, l’Assemblée avait reçu le rapport de son Comité diplomatique sur l’office de l’Empereur, et le public avait eu connaissance par ce rapport d’une quantité de pièces qui, quoique officielles, n’avaient jamais été communiquées officiellement au Gouvernement français, parce qu’elles étaient toutes dirigées contre lui » (4, page 296), « L’après-midi était déjà bien avancée, quoique encore chaude et ensoleillée » (Stevenson, L’Île au trésor, chapitre 22), « Quoique ayant grandement récupéré, il avait encore besoin de repos » (ibidem, chapitre 34), « Mais de même que Balbec ou Florence, les Guermantes, après avoir déçu l’imagination parce qu’ils ressemblaient plus à leurs pareils qu’à leur nom, pouvaient ensuite, quoique à un moindre degré, offrir à l’intelligence certaines particularités qui les distinguaient » (Proust, Le Côté de Guermantes), « Elle avait l’air parfaitement reboutonnée, quoiqu’un peu pâle » (13, chapitre 9), « Paul se mira, et s’admira quoiqu’il ne lui restât plus qu’une frange sur le front » (15, chapitre 2), « Sa candidature fut longuement examinée et, quoique externe, il fut initié » (16, chapitre 1).

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Conseils de lecture

Grammaire Le français de A à Z
Grammaire, Le Robert et Nathan.
Pratique du français de A à Z, Hatier.

Voir aussi

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