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Je m'interroge sur la pertinence du passé simple

Bonjour.
J'ai écrit un roman dont la relecture me pose problème. Le premier chapitre est au présent, puis les suivants sont au passé, un flash back peu éloigné dans le temps (15 jours environ) et c'est ce qui me pose problème. Au premier jet, j'ai employé le passé composé tout naturellement, car le roman est contemporain et du genre familier, mais ce temps est un peu monocorde et sonne bizarre . On a l'impression que les événements s'enchaînent telle une liste de courses : j'ai fait ci, j'ai fait ça ...
La narratrice est aussi l'héroïne et parle à la première personne, d'où mon choix du passé composé. Cependant, en essayant d'écrire un passage au passé simple, je m'aperçois que c'est plus joli, plus littéraire, ça "coule" mieux. Alors je suis dubitative et bloquée. Peut-on, à votre avis, employer le passé simple pour une action si proche et une narration à la première personne ?
Merci de vos avis. Je vous copie un extrait pour que vous vous fassiez une idée.

Il est arrivé par derrière tandis que je cherchais son short de nuit sous son oreiller.
    -Mummmmm…a-t-il fait-il en connaisseur. On s’est embellie pour s’offrir à son maître?
    Je me suis retournée et il m’a contemplée des pieds à la tête en répétant son murmure de satisfaction.
    -J’ai bien fait de revenir, a -t-il annoncé simplement.
    Il avait juste sa serviette de toilette enroulée autour de ses hanches et la vue de son torse m’a fait défaillir.
    « Qu’est- ce qu’il est sexy! Je vis avec un homme super sexy…et gentil…et… »
    Je crevais de désir et je me retenais pour ne pas lui sauter dessus.
J’ai voulu le toucher. Il m’a pris la main pour arrêter mon geste.
    -J’aimerais entendre de ta bouche les mots que tu ne m’as jamais dit, m’a-t-il prévenue.
    Je l’ai regardé interloquée. Pourquoi voulait-il que je lui formule la phrase la plus imprononçable du monde? Pourquoi?
    Pour faire diversion, j’ai vaguement retapé le lit, puis j’ai tenté une nouvelle approche.
A mon grand étonnement, il m’a encore repoussée, gentiment certes, mais repoussée quand même.
    -Clarisse, si tu convoites un câlin, il faut me dire ce que je veux entendre de ta bouche.
    -Qu’est-ce qui te fait croire que je cherche à avoir un câlin?
    Ma question était stupide, j’en étais consciente. Je n’avais pas enfilé cette tenue de luxure pour me coucher sagement auprès de lui et m’endormir immédiatement. Mais j’avais honte qu’il apprenne combien j’étais folle de son corps et comme j’allais être frustrée s’il s’obstinait à résister à mon déshabillé prometteur…
Ses yeux brillaient de malice. Il m’a éloignée de lui à une distance d’un bras pour mieux me détailler.
    -Tu es superbe! Tu es vraiment une très belle femme. Tu fais de moi un homme heureux.
    Moi aussi je le trouvais superbe, mais je ne le lui ai pas avoué. Certaine de ma victoire, je me suis précipitée sur lui pour l’embrasser et la chaleur de son corps m’a donné le vertige. Il s’est exécuté, plutôt consciencieusement d’ailleurs, malgré ses mains qui restaient sagement derrière lui. Les miennes s’égaraient dans son dos, sur ses fesses, sur ses cuisses et le désir commençait à chatouiller mon ventre, par vagues de plus en plus mouvantes, laissant échapper de ma bouche des petits murmures évocateurs. Malgré toute la peine que je me donnais, il s’est détaché à nouveau de moi pour me faire languir. Il se tenait debout, face à moi, le torse nu, m’interdisant toute caresse.

Je m'interroge sur la pertinence du passé simple

Bonjour Katarina,

N’étant pas un littéraire, je me bornerai à quelques rappels grammaticaux pour alimenter votre réflexion.

Le passé simple et le passé composé ont la même valeur temporelle : un événement qui s’est terminé dans le passé.
* Un cheval passa ; les poules suivirent, remplies d’espoir. (Giraudoux)
* Il mourut le 31 décembre pour ne pas avoir à payer d’étrennes.
* Il m’aima pendant quarante jours et quarante nuits. Un déluge !

Le passé simple ne convient guère pour un passé très proche.
* ? Ce matin, j’appris qu’il s’appelait Noé.
Un passé de quinze jours, tel que vous l’indiquez, n’est pas un passé disons historique.

Sous cette réserve, le passé simple convient fort bien aux narrations romancées.
* Un plat de champignons me laissa seul au monde. (Sacha Guitry)
Notamment à des faits passés successifs.
* D’abord, il avait pensé à se marier avec une veuve, mais il s’aperçut à temps que, si elle avait perdu son mari, elle avait conservé son amant. La seconde fois, avec une jeune fille du meilleur monde, mais, en causant avec elle, il découvrit que, pendant leur nuit de noces, elle aurait trop de choses à lui apprendre. (Alfred Capus)

A l’inverse, l’imparfait convient mieux pour exprimer la continuité ou pour faire la description du décor ou le commentaire des faits.
* J’aperçus ma maîtresse qui était au bras de son mari.

Dans un contexte présent, il donne une dimension historique au fait.
* On prétend que Pénélope fut la dernière épreuve d’Ulysse. (D’après Cocteau)

Comme l’indicatif présent, il peut exprimer des vérités intemporelles.
* Les mots historiques sont des mots que de grands personnages prononcèrent après leur mort. (Prévot)
* Entre Bacchus et le sacré vallon, toujours on vit une étroite alliance. (La Fontaine)

En raison de l’étrangeté de ses formes, il disparaît progressivement du langage parlé au profit du passé composé. Même à l’écrit, on ne l’emploie plus guère qu’à la troisième personne.
* Oui, dès l’instant que je vous vis, / Beauté féroce, vous me plûtes : / De l’amour qu’en vos yeux je pris, / Sur-le-champ, vous vous aperçûtes. (Alphonse Allais à Jane Avril) (Par dérision...)

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Je m'interroge sur la pertinence du passé simple

Bonjour Edy.
Moi non plus, je ne suis pas une littéraire, je travaille à l'intuition. Pour moi aussi, le passé simple est réservé aux beaux textes et au passé historique, mais quand je feuillette les centaines de romans à ma disposition dans une bibliothèque, quels qu'ils soient, ils sont écrits à l'imparfait et au passé simple, éventuellement au présent pour les plus contemporains. Je n'ai pas d'exemples de romans écrits au passé composé et je ne voudrais pas être dans l'erreur, c'est déjà tellement difficile de trouver un éditeur !
Est-ce que mon extrait à l'imparfait et au pc est choquant ? Si on ne fait pas attention, ça roule, je le laisserai ainsi.
Merci de votre attention en tout cas.

Je m'interroge sur la pertinence du passé simple

Il me semble que ça passe mieux sans passé simple.

De toute manière, il n'y aurait pas tellement de changements à faire dans votre extrait, si l'on considère que les temps des dialogues doivent être maintenus et qu'il en est de même pour les imparfaits de description et de durée.

Je souhaite que Jean-Luc, qui est, entre autres, un vrai littéraire, puisse venir vous donner son avis. Eventuellement, envoyez-lui un message privé.

Bonne chance avec les éditeurs ! (Je sais ce que c'est.)

Cordialement vôtre,
Edy

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Je m'interroge sur la pertinence du passé simple

Bonsoir Katarina,

Edy se minimise. Il vous a tout dit.
Que pourrais-je ajouter à son expertise de linguiste ?
D'abord que vous avez raison de vous fier à votre intuition. Il me semble qu'un véritable écrivain est celui qui choisit judicieusement et personnellement dans les ressources langagières.
J'ai l'impression que l'extrait que vous nous avez proposé est bien rédigé au passé composé (hormis les imparfaits qui s'imposent) et non au passé simple.
Compte tenu du faible éloignement dans le temps, de l'aspect achevé du procès (action), de la modernité (du sujet et du ton), il me semble que le passé composé s'impose.

Votre intuition ne vous a pas trompée : vous avez bien fait de choisir le passé composé plutôt que le passé compassé.

Je vous souhaite le succès que vous espérez.

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Je m'interroge sur la pertinence du passé simple

Bonjour Jean - Luc et Eddy

Merci de tout coeur pour vos avis que je vais suivre. Cela me rassure et je vais enfin pouvoir continuer la correction de mon texte. Une petite question cependant : vous connaissez des romans rédigés au passé composé, c'est juste pour ma culture ?
En tout cas, je suis ravie d'avoir trouvé ce forum littéraire plein de richesses et de gens doués. J'adore la langue française et je me régale d'apprendre, jour après jour, toutes ses subtilités, Je découvre, hélas, cette passion sur le tard. J'aurais tellement aimé faire des études littéraires !
Je viendrai souvent m'enrichir de votre savoir, même si je ne participe pas. Comment le pourrais-je ?

katarina

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Je m'interroge sur la pertinence du passé simple

Bonjour Katarina,

Merci pour les compliments.

Quant à vos regrets, réjouissez-vous plutôt d'avoir découvert enfin la beauté et la subtilité de notre langue. "Vieux motard que jamais" disait un de mes amis qui aimait les contrepèteries.

Comme le temps perdu ne se rattrape jamais, heureusement ! (notre faim risquerait d'y perdre de son avidité) lisez donc les maîtres : Flaubert, Stendhal, Balzac, Hugo, Mérimée, Huysmans, Barbey d'Aurevilly, Villiers de l'Isle-Adam… Proust, Duhamel, Camus, Malraux… J'en oublie sans doute. C'est à leur contact que vous affinerez votre sensibilité et votre tour de main...

Allez voir l'Etranger de Camus et vous constaterez  justement combien l'emploi du passé composé contribue à l'insignifiance absurde des événements qui tissent le destin de Meursault…

"L'asile est à deux kilomètres du village. J'ai fait le chemin à pied. J'ai voulu voir maman tout de suite. Mais le concierge m'a dit qu'il fallait que je rencontre le directeur. Comme il était occupé, j'ai attendu un peu. Pendant tout ce temps, le concierge a parlé et ensuite, j'ai vu le directeur : il m'a reçu dans son bureau. C'est un petit vieux, avec la Légion d'honneur. Il m'a regardé de ses yeux clairs. Puis il m'a serré la main qu'il a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la retirer. Il a consulté un dossier et m'a dit : «Mme Meursault est entrée ici il y a trois ans.Vous étiez son seul soutien.» J'ai cru qu'il me reprochait quelque chose et j'ai commencé à lui expliquer. Mais il m'a interrompu : «Vous n'avez pas à vous justifier, mon cher enfant. J'ai lu le dossier  de votre mère. Vous ne pouviez subvenir à ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus heureuse ici.» J'ai dit: «Oui, monsieur le Directeur.» Il a ajouté : «Vous savez, elle avait des amis, des gens de son âge. Elle pouvait partager avec eux des intérêts qui sont d'un autre temps. Vous êtes jeune et elle devait s'ennuyer avec vous.»
C'était vrai. Quand elle était à la maison, maman passait son temps à me suivre des yeux en silence. Dans les premiers jours où elle était à l'asile, elle pleurait souvent. Mais c'était à cause de l'habitude. Au bout de quelques mois, elle aurait pleuré si on l'avait retirée de l'asile. Toujours à cause de l'habitude.C'est un peu pour cela que dans la dernière année je n'y suis presque plus allé. Et aussi parce que cela me prenait mon dimanche - sans compter l'effort pour aller à l'autobus, prendre des tickets et faire deux heures de route".

Ou

"...La brûlure du soleil gagnait mes joues et j'ai senti des gouttes de sueur s'amasser dans mes sourcils. C'était le même soleil que le jour où j'avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un mouvement en avant. Je savais que c'était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d'un pas. Mais j'ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever l'Arabe a tiré son couteau qu'il m'a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l'acier et c'était comme une longue lame étincelante qui m'atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d'un coup sur les paupières et les a recouvertes d'un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J'ai secoué la sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été heureux. Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur".

Convaincue ?

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Je m'interroge sur la pertinence du passé simple

J'ai "L'étranger", mais je l'ai lu il y a tellement longtemps que je ne me souvenais pas qu'il était rédigé au pc. Oui, effectivement, c'est édifiant. Merci pour tous ces conseils de lecture et au plaisir de vous rencontrer à nouveau sur ce forum.
Katarina

Je m'interroge sur la pertinence du passé simple

Katarina

Le vieil amoureux du français que je suis ne voit pas l'intérêt qu'il y aurait à passer votre texte au passé simple: à mes yeux il y prendrait une consonance "précieuse" qui friserait le ridicule.
Votre texte est bien tel qu'il est.
De plus, je ressens le passé simple comme montrant une action qui s'est déjà déroulée, certes, mais qui insiste sur la brièveté de l'action par rapport aux autres évènements du texte.
Bon courage

Je m'interroge sur la pertinence du passé simple

Katarina, dans mon dernier message, j'ai oublié ceci: si dans votre texte vous introduisez quelques verbes au passé simple, ils donneront au texte un meilleur relief quand à la durée relative des évènements. Ainsi auriez-vous pu écrire
" je le regardai, interloquée. (passé simple) si cet acte a très peu duré, de fait,
à la place de
" je l'ai regardé, interloqué" qui semble rapporter un évènement qui a duré un certain temps.