Diderot, Le Rêve de d’Alembert - Le grand travail de la nature

Bonjour ! Voici le texte que je dois préparer pour mon oral de français :


Qui sait si la fermentation et ses produits sont épuisés ? Qui sait à quel instant de la succession de ces générations animales nous en sommes ? Qui sait si ce bipède déformé, qui n’a que quatre pieds de hauteur, qu’on appelle encore dans le voisinage du pôle un homme, et qui ne tarderait pas à perdre ce nom en se déformant un peu davantage, n’est pas l’image d’une espèce qui passe ? Qui sait s’il n’en est pas ainsi de toutes les espèces d’animaux ? Qui sait si tout ne tend pas à se réduire à un grand sédiment inerte et immobile ? Qui sait quelle sera la durée de cette inertie ? Qui sait quelle race nouvelle peut résulter derechef d’un amas aussi grand de points sensibles et vivants ? Pourquoi pas un seul animal ? Qu’était l’éléphant dans son origine ? Peut-être l’animal énorme tel qu’il nous paraît, peut-être un atome, car tous les deux sont également possibles ; ils ne supposent que le mouvement et les propriétés diverses de la matière… L’éléphant, cette masse énorme, organisée, le produit subit de la fermentation ! Pourquoi non ? Le rapport de ce grand quadrupède à sa matrice première est moindre que celui du vermisseau à la molécule de farine qui l’a produit ; mais le vermisseau n’est qu’un vermisseau… C’est-à-dire que la petitesse qui vous dérobe son organisation lui ôte son merveilleux… Le prodige, c’est la vie, c’est la sensibilité ; et ce prodige n’en est plus un… Lorsque j’ai vu la matière inerte passer à l’état sensible, rien ne doit plus m’étonner… Quelle comparaison d’un petit nombre d’éléments mis en fermentation dans le creux de ma main, et de ce réservoir immense d’éléments divers épars dans les entrailles de la terre, à sa surface, au sein des mers, dans le vague des airs !… Cependant, puisque les mêmes causes subsistent, pourquoi les effets ont-ils cessé ? Pourquoi ne voyons-nous plus le taureau percer la terre de sa corne, appuyer ses pieds contre le sol, et faire effort pour en dégager son corps pesant ?… Laissez passer la race présente des animaux subsistants ; laissez agir le grand sédiment inerte quelques millions de siècles. Peut-être faut-il, pour renouveler les espèces, dix fois plus de temps qu’il n’est accordé à leur durée. Attendez, et ne vous hâtez pas de se prononcer sur le grand travail de nature. Vous avez deux grands phénomènes, le passage de l’état d’inertie à l’état de sensibilité, et les générations spontanées ; qu’ils vous suffisent : tirez-en de justes conséquences, et dans un ordre de choses où il n’y a ni grand ni petit, ni durable, ni passager absolus, garantissez-vous du sophisme de l’éphémère…

Denis Diderot, Le rêve de d’Alembert.

J'ai eu beaucoup de mal à le trouver sur internet. Le problème c'est que notre professeur nous a fait "étudier " ce texte en nous souhaitant :
- "j'espère sincèrement que vous n'y tomberez pas à l'oral du bac !"
Pourriez-vous m'aider à avoir une explication de ce texte digne de ce nom s'il vous plaît car mon cours n'est pas complet. La première partie est plutôt bien : un ton mi-didactique, mi-onirique où l'on parle du désir de Diderot d'écrire un texte bien structuré avec des arguments solides.
Deuxième partie : des théories évolutionnistes et anti-créatrionnistes.
Pouvez-vous m'expliquer cette partie ? merci d'avance...

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Diderot, Le Rêve de d’Alembert - Le grand travail de la nature

Bonsoir Dana,

Ce qu'il faut que tu comprennes, c'est que ce texte n'a pas été publié du vivant de Diderot à la demande de Julie de Lespinasse, mise en scène dans ce dialogue, parce qu'elle a considéré les idées émises dans ce texte comme trop provocantes.

En cette fin du XVIIIe siècle, la pensée dominante est le catholicisme. Diderot en philosophe militant s'inscrit dans une pensée athée (alors que Voltaire est déiste) et matérialiste. Ses positions en rupture avec son temps sont donc choquantes et en opposition frontale avec les valeurs admises.
Alors que le catholicisme défend l'idée d'un Dieu créateur qui insuffle en particulier l'esprit dans l'homme, Diderot voit la matière comme l'origine de tous les êtres et de toutes les choses. De cette "soupe" primordiale sont nées (ou naîtront) toutes les créatures par assemblage et complexification des atomes basiques initiaux. De même Diderot est prêt à renoncer à l'inscription de la nature dans le temps, sa permanence devenant voisine de l'éternité (attribut que le catholicisme reconnaît à Dieu seul).

Les positions de Diderot sont donc anti-créationnistes puisqu'elles ne font plus appel à un Dieu créateur, origine de tout. Elles sont aussi évolutionnistes puisque les formes sont une recomposition permanente à partir de la "soupe" originelle. Le monde forme un tout matériel et sensible, composé de formes diverses issues de combinaisons de matière provisoires et susceptibles d’évoluer. L’homme n’est plus l'achèvement de la création comme dans la pensée chrétienne mais seulement un accident (résultat) momentané.

Diderot s'inspire à la fois de la philosophie de Spinoza et d'une tradition ancienne (Épicure, Lucrèce). Il y puise son matérialisme vitaliste ainsi que l'ontologie de la nature une et autonome. Le matérialisme du siècle des Lumières trouve dans le développement des sciences expérimentales une base scientifique. D'ailleurs la pensée visionnaire de Diderot trouve aujourd'hui des confirmations.

Critiquant les notions philosophiques d'Individu et d'Essence (= ce qui fait qu'un être est), ce passage de 1769, témoignant de l'impact de la BIOLOGIE sur la pensée des Lumières, nous présente les propos de d'Alembert, rêveur dont les incertitudes et les hésitations sont autant de signes d'une pensée en pleine élaboration. Le côté frondeur et paradoxal du texte vient de sa remise en cause de préjugés ; une remise en cause d'autant plus gênante qu'elle se développe en une démonstration convaincante, dont la thèse centrale plaide en faveur de l'unité de la matière.
Diderot, par la mise en exergue du mouvement et de la durée, abolit les frontières entre chaque strate du vivant et montre la solidarité générale de tous les organismes.
Cette juxtaposition des "espèces" se convertit en une perméabilité universelle de la matière qui assimile les êtres dans un unique mouvement de régénération et de transformation permanente. Il y a là quelque chose de BAROQUE qui ruine la stabilité CLASSIQUE.
Rien n'est immuable ni éternel ; "tout est en un flux perpétuel…"
Cet extrait d’un rêve où la ponctuation (points de suspension, points d'interrogation) simule une pensée qui se crée ou le langage hésitant de l’inconscient n'est pas une divagation, mais bien la construction naissante d'une conception philosophique qui n’est « une folie » que pour l’auditrice, Mlle de Lespinasse, laquelle représente non le personnage historique mais l’opinion communément admise à l’époque.

Un philosophe spiritualiste d'aujourd'hui critiquerait la pensée de Diderot en montrant ses limites  : l'impossibilité de créer les états supérieurs à partir d'états inférieurs, l'impossibilité de créer le plus à partir du moins. Le changement de nature chez l'homme, le passage de la matière à l'esprit ne peut résulter que d'une intervention extérieure.

J'espère que mes explications t'auront permis de comprendre des notions philosophiques ardues.

Diderot, Le Rêve de d’Alembert - Le grand travail de la nature

Merci beaucoup pour cette réponse bien construite et qui va m'aider à (mieux) comprendre ce texte ! A bientôt !

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Diderot, Le Rêve de d’Alembert - Le grand travail de la nature

Tout est en un flux perpétuel… Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. Il n’y a rien de précis en nature… Le ruban du père Castel… Oui, père Castel, c’est votre ruban et ce n’est que cela. Toute chose est plus ou moins une chose quelconque, plus ou moins terre, plus ou moins eau, plus ou moins air, plus ou moins feu ; plus ou moins d’un règne ou d’un autre… Donc rien n’est de l’essence d’un être particulier… Non, sans doute, puisqu’il n’y a aucune qualité dont aucun être ne soit participant… et que c’est le rapport plus ou moins grand de cette qualité qui nous la fait attribuer à un être exclusivement à un autre… Et vous parlez d’individus, pauvres philosophes ! laissez là vos individus ; répondez-moi. Y a-t-il un atome en nature rigoureusement semblable à un autre atome ?… Non… Ne convenez-vous pas que tout tient en nature et qu’il est impossible qu’il y ait un vide dans la chaîne ? Que voulez-vous donc dire avec vos individus ? Il n’y en a point, non, il n’y en a point… Il n’y a qu’un seul grand individu, c’est le tout. Dans ce tout, comme dans une machine, dans un animal quelconque, il y a une partie que vous appellerez telle ou telle ; mais quand vous donnerez le nom d’individu à cette partie du tout, c’est par un concept aussi faux que si, dans un oiseau, vous donniez le nom d’individu à l’aile, à une plume de l’aile… Et vous parlez d’essences, pauvres philosophes ! laissez là vos essences. Voyez la masse générale, ou si, pour l’embrasser, vous avec l’imagination trop étroite, voyez votre première origine et votre fin dernière… Qu’est-ce qu’un être ?… La somme d’un certain nombre de tendances… Est-ce que je puis être autre chose qu’une tendance ?… non, je vais à un terme… Et les espèces ? Les espèces ne sont que des tendances à un terme commun qui leur est propre… Et la vie ? La vie une suite d’actions et de réactions… Vivant, j’agis et je réagis en masse… mort, j’agis et je réagis en molécules… Je ne meurs donc point ? Non, sans doute, je ne meurs donc point en ce sens, ni moi, ni quoi que ce soit… Naître, vivre et passer, c’est changer de formes…

Si j'ai bien compris, chaque chose peut être remplacée par une autre... , chaque individu est divisible... et rien n'est éternel?
Et c'est la nouvelle conception de l'homme et du monde de l'époque?
Merci