Infinitif dans "Je me sentais troubler de ses transports"

Je me sentais troubler de ses transports, ses soupirs oppressaient mon cœur ; je partageais ses tourments en ne pensant que les plaindre.

Rousseau, La Nouvelle Héloïse, p. 149 (éd. Livre de Poche).

Je m'étonne de l'infinitif "Je me sentais troubler […]" et non "troublée […]". Quelle en est la raison?

Merci

Infinitif dans "Je me sentais troubler de ses transports"

Bonsoir, Soliat !

* Je me sentais troubler / troublée de ses transports.

Il faut d'abord se rappeler que :
1 l'infinitif n'a pas d'autre signification temporelle qu'une valeur d'aspect : le non accompli (troubler) et l'accompli (avoir troublé) ;
2 le participe passé a une valeur d'accompli (troublée) et, dans sa forme composée (ayant troublé), une valeur d'accompli et d'antériorité.

Avec "troubler", l'aspect est donc non accompli, en cours.
Avec "troublée", l'aspect est un accompli : la personne se sent déjà troublée ; et, prosaïquement, "troublée" est un attribut du COD "se".

Pour mieux vous faire comprendre qu'avec l'infinitif, la personne se rend compte d'un trouble qui n'en est qu'à son début, il suffit de remplacer "troubler" par un verbe du troisième groupe :
* Je me sentais souffrir / tressaillir / bouillir (!) / mourir / choir par le fait ou à cause de ses transports.
En quelque sorte, elle se sent mourir, mais elle n'est pas encore morte (au figuré, bien entendu).

3

Infinitif dans "Je me sentais troubler de ses transports"

Bonsoir Edy,

Mes insomnies me conduisent à croiser vos pas et à retrouver une discussion que nous avions poursuivie naguère.

Je reste hésitant sur cette formule du grand Rousseau.

Si j'admets sans coup férir vos explications avec les verbes du 3e groupe, il se trouve que tous ont pour sujet (ou origine) Julie. C'est Julie qui souffre, qui choit, qui meurt...

Avec troubler, cette affectation ne fonctionne pas. Ce sont les transports qui la troublent et je verrais volontiers un participe passé avec un complément d'agent, ces fameux transports qui à l'époque n'étaient pas en grève.

Amicalement.

Infinitif dans "Je me sentais troubler de ses transports"

Bonjour Edy et Jean-Luc,

Voici le contexte (page 101).

Lettre XXIX de Julie à Claire


Reste, ah! reste, ne reviens jamais: tu viendrais trop tard. Je ne dois plus te voir; comment soutiendrais-je ta vue?

Où étais-tu, ma douce amie, ma sauvegarde, mon ange tutélaire? Tu m'as abandonnée, et j'ai péri! Quoi! ce fatal voyage était-il si nécessaire ou si pressé? Pouvais-tu me laisser à moi-même dans l'instant le plus dangereux de ma vie? Que de regrets tu t'es préparés par cette coupable négligence! Ils seront éternels ainsi que mes pleurs. Ta perte n'est pas moins irréparable que la mienne, et une autre amie digne de toi n'est pas plus facile à recouvrer que mon innocence.

Qu'ai-je dit, misérable? Je ne puis ni parler ni me taire. Que sert le silence quand le remords crie? L'univers entier ne me reproche-t-il pas ma faute? Ma honte n'est-elle pas écrite sur tous les objets? Si je ne verse mon coeur dans le tien, il faudra que j'étouffe. Et toi, ne te reproches-tu rien, facile et trop confiante amie? Ah! que ne me trahissais-tu? C'est ta fidélité, ton aveugle amitié, c'est ta malheureuse indulgence qui m'a perdue.

Quel démon t'inspira de le rappeler, ce cruel qui fait mon opprobre? Ses perfides soins devaient-ils me redonner la vie pour me la rendre odieuse? Qu'il fuie à jamais, le barbare! qu'un reste de pitié le touche; qu'il ne vienne plus redoubler mes tourments par sa présence; qu'il renonce au plaisir féroce de contempler me larmes. Que dis-je, hélas! il n'est point coupable; c'est moi seule qui le suis; tous mes malheurs sont mon ouvrage, et je n'ai rien à reprocher qu'à moi. Mais le vice a déjà corrompu mon âme; c'est le premier de ses effets de nous faire accuser autrui de nos crimes.

Non, non, jamais il ne fut capable d'enfreindre ses serments. Son coeur vertueux ignore l'art abject d'outrager ce qu'il aime. Ah! sans doute il sait mieux aimer que moi, puisqu'il sait mieux se vaincre. Cent fois mes yeux furent témoins de ses combats et de sa victoire; les siens étincelaient du feu de ses désirs, il s'élançait vers moi dans l'impétuosité d'un transport aveugle, il s'arrêtait tout à coup; une barrière insurmontable semblait m'avoir entourée, et jamais son amour impétueux, mais honnête, ne l'eût franchie. J'osai trop contempler ce dangereux spectacle. Je me sentais troubler de ses transports, ses soupirs oppressaient mon coeur; je partageais ses tourments en ne pensant que les plaindre. Je le vis, dans des agitations convulsives, prêt à s'évanouir à mes pieds. Peut-être l'amour seul m'aurait épargnée; ô ma cousine! c'est la pitié qui me perdit.

Si l'on considère que c'est Julie qui est troublée par les transports de son amant, l'infinitif est difficilement acceptable (je suis d'accord avec Jean-Luc).
Mais si l'on considère qu'elle se sent responsable (comme elle le dit plus haut dans le texte) des transports de son amant, l'infinitif pourrait se comprendre, comme dans :
Je me sentais troubler (certains, l'ensemble...) de ses transports.

On dit bien :
- Je me sentais prendre de ses manies, de ses goûts.
- Je me sentais vouloir de ces pommes.
- Je me sentais désirer de son pardon.
- Je m'imaginais désirer de ses faveurs.

Muriel

Infinitif dans "Je me sentais troubler de ses transports"

Bonsoir, Muriel et Jean-Luc !

* Je me sentais TROUBLER de ses transports.
Ce n’est pas une erreur de copiste ; il va donc falloir justifier l’infinitif de Rousseau.

J’admets volontiers que mes paraphrases n’étaient pas adéquates et je vous remercie de votre vigilance.

Je vous en propose d’autres, en faisant un crochet par le passé composé :
* Je me suis senti ÉMOUVOIR / ATTENDRIR / SURPRENDRE PAR ses transports (qui n’étaient pas un service minimum…).
Invariabilité du participe passé : « me » est le COD de l’infinitif.
→ Je me sentais ÉMOUVOIR...
A l’inverse je dirais :
* Je me suis sentiE RENAÎTRE / DÉFAILLIR.
Accord du participe passé : « me » est l’agent-sujet de l’infinitif.
→ Je me sentais DÉFAILLIR.

C’est toute la différence d’aspect qui existe entre :
* Je me suis VUE TOMBER. Je me voyais TOMBER. (Chute en cours.)
* Je me suis VUE TOMBÉE. Je me voyais TOMBÉE. (Dans la position de celle qui est « par terre ».)
Dans les deux énoncés, j’accorde le p.p. : dans le premier, c’est elle qui tombe ; dans le second, le p.p. est attribut du COD.

Je pense que vous pourriez vous rallier à cette analyse et qu’ensemble nous devrions donner un... satisfecit à Rousseau.

Bien amicalement,
Edy

Infinitif dans "Je me sentais troubler de ses transports"

Bonsoir Edy,

Vous avez écrit :
C’est toute la différence d’aspect qui existe entre :
* Je me suis VUE TOMBER. Je me voyais TOMBER. (Chute en cours.)
* Je me suis VUE TOMBÉE. Je me voyais TOMBÉE. (Dans la position de celle qui est « par terre ».)
Dans les deux énoncés, j’accorde le p.p. : dans le premier, c’est elle qui tombe ; dans le second, le p.p. est attribut du COD.

* Je me suis VUE TOMBER. Je me voyais TOMBER. (Chute en cours.)

Je comprends : (chute en cours) donc : je tombe, c'est moi qui tombe, je suis en train de tomber...

C'est là que j'ai du mal (des transports) à faire le parallèle avec la phrase de Rousseau :

- Je me sentais TROUBLER de ses transports. = Je trouble (en cours de faire l'action de troubler, c'est moi qui trouble...).
- Je me sentais TROUBLÉE de ses transports. = Je suis troublée par... (dans la position de celle qui est "objet du trouble").

J'aurais moins de problèmes si Rousseau avait écrit :
- Je me sentais me troubler de ses transports... parce qu'en fait, il y a "troubler" et "se troubler"...

Il est possible que je ne sois pas très claire...

Muriel

Infinitif dans "Je me sentais troubler de ses transports"

Bonsoir, Muriel !

* Je me sentais TROUBLER DE ses transports.

Je reviens sur le sujet après l’avoir laissé mijoter : il y va de l’honneur de Rousseau…
Ce sera plus clair si nous changeons la préposition :
* Je me sentais TROUBLER PAR ses transports.

Je refais un détour par le participe passé, mon meilleur allié :
* Je me suis SENTIE TOMBER. (C’est elle qui tombe. Action en cours.)
* Je me suis SENTI AGRESSER. (C’est elle qu’on agresse. Action en cours.)

Je dois donc pouvoir écrire :
* Je me suis SENTI AGRESSER PAR ses transports.
→ Je me SENTAIS TROUBLER PAR ses transports.

J’admets que la dernière phrase est équivoque si on la limite à :
* Je me SENTAIS TROUBLER.
car on peut croire en effet que c’est elle qui sent QU’ELLE TROUBLE.

mais cette équivoque disparaît si nous remettons le complément d’agent :
* Je me SENTAIS TROUBLER PAR ses transports.
→ Ses transports la troublaient, et elle le sentait…

Une fois de plus, la distinction N’EST PAS ACADÉMIQUE : la syntaxe débouche en effet sur deux significations.
* Je me SENTAIS TROUBLÉE PAR… (Les transports ont eu lieu, si j’ose dire ; elle en est troublée. (C’est un état résultant d’une action accomplie.)
* Je me SENTAIS TROUBLER PAR… (Les transports redoublent de plus belle ; et son trouble suit la même courbe. (C’est une action en cours, un non-accompli.)

Je trouve d’ailleurs dans le Grevisse :
* Il SE SENTAIT ENVAHIR PAR une tristesse mortelle.
Lorsque le verbe de perception est à la forme pronominale, l’agent de l’infinitif est introduit par une des prépositions PAR ou DE. (Tiens, voilà le DE de notre ami Rousseau !)
Vous aurez noté l’emploi d’un infinitif d’action en cours, suivi d’un complément d’agent. Comme chez Rousseau !

Riegel, de son côté :
* Elles ne SE SONT pas ENTENDU APPELER.
* Elle S’EST VU OFFRIR le premier rôle.
Deux infinitifs sans complément d’agent.

Vous ne pensez pas cette fois que la bonne cause de Rousseau est entendue ?
J’espère que Jean-Luc reviendra voir la suite (je n’ose dire la fin) d’une joute commencée il y a pas mal de temps.

Infinitif dans "Je me sentais troubler de ses transports"

Bonsoir Edy,

Il est tard, je vais faire comme vous,  laisser mijoter... comme le bourguignon : c'est meilleur le lendemain, réchauffé !

Bonne nuit à vous et à Méchoui !

Muriel

Infinitif dans "Je me sentais troubler de ses transports"

Bonne nuit aussi, chère Muriel !

En voici quelques autres :

Le mouton
* Il y a deux sortes de bergers parmi les pasteurs de peuples : ceux qui s'intéressent au gigot et ceux qui s'intéressent à la laine. Aucun ne s'intéresse aux moutons. (HENRI DE ROCHEFORT)
* Le berger avec ses moutons a l’air d’une église avec son village. (JULES RENARD. JOURNAL)
* Les moutons : Méé ! Méé ! Méé ! - Le chien de berger : Il n'y a pas de mais ! (JULES RENARD. HISTOIRES NATURELLES)
* Il est inutile pour le mouton de militer en faveur du régime végétarien aussi longtemps que le loup sera d’une opinion différente. (WILLIAM INGE)
* On trouve de la laine vierge sur le dos des brebis qui courent plus vite que les bergers. (COLUCHE)
* Il vaut mieux perdre la laine que le mouton. (PROVERBE ITALIEN)
* Cinquante brebis sans un berger ne font pas un troupeau. (PROVERBE RUSSE)

Infinitif dans "Je me sentais troubler de ses transports"

Bonsoir !

J'ai une telle envie de convaincre que je fais remonter le sujet, à l'intention notamment de Muriel et de Jean-Luc.

Merci déjà !