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Narrateur et focalisation dans le Père Goriot

Bonjour,
je suis une étudiante et je voudrais vous poser des questions concernantes l'ouvre de Balzac "Père Goriot".
En premier lieu je sais qu'il y a un narrateur omniscient avec une focalisation zéro mais je n'arrive pas à comprendre parce que Balzac introduit des commentaires personnels et des observations ironiques. Notre prof a souligné que Balzac appartient au réalisme objective où objectivité = impersonalité et la réalité est décrite avec un détachement total donc je ne comprends pas pourquoi il fait ça   
Merci à tous.

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Narrateur et focalisation dans le Père Goriot

Bonjour,

Le réalisme de Balzac n'est pas totalement objectif parce qu'il veut rendre compte d'une totalité (la comédie humaine), qu'il garde des liens avec le romantisme (dynamisme, énergie, mythe napoléonien, fantastique, mysticisme...), que Balzac a une affinité pour le journalisme...
https://www.academia.edu/29873242/Le_r% … hez_Balzac
Il reste bien différent de celui de ses successeurs : Flaubert, Goncourt... en particulier réducteur et marqué par le pessimisme.

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Narrateur et focalisation dans le Père Goriot

Bonjour,
Balzac mêle objectivité et subjectivité dans le roman le Père Goriot.
D'une part, il s'agit d'un point de vue impersonnel car, selon l’avant propos de la comédie humaine, il est "l'archéologue du mobilier social", "l’historien des mœurs". Ces expressions montrent qu'il relate des faits. Il faut évidemment le mettre en relation avec le réalisme (néanmoins, il n'est pas un écrivain réaliste, juste un réaliste visionnaire)
D'autre part, il fait preuve d'une certaine subjectivité. Il présente une vision pessimiste de la société puisque cette même vision, comme la comparaison du monde avec un "bourbier", est partagée par différents personnages (Mme de Beauséant et Vautrin). De plus, cette subjectivité tient à l'essence même du roman, écrit par un humain, qui ne peut donc être totalement objectif. les interventions du narrateur et son ironie témoignent de ceci. Cependant, je ne sais si cela est à relier à son romantisme : bien qu'il mystifie certains personnages (Vautrin assimilé au diable lors de son arrestation, Père Goriot présenté comme un martyr lors de son agonie), ce n'est pas pour cela qu'il induit une subjectivité. En effet, nous pouvons voir en son romantisme son style (forme) et non le traitement du fond.
J'espère avoir pu vous aider.

4 (Modifié par Formalismeféministe 03/08/2019 à 11:30)

Narrateur et focalisation dans le Père Goriot

J'ajouterais que votre professeur décrit l'idéal du réalisme (détachement, objectivité, impersonnalité), mais que cet idéal ne correspond pas aux textes empiriques. Qu'il s'agisse de textes de Balzac, de Stendhal, de Flaubert, de Zola ou de Maupassant, le narrateur y laisse toujours des traces.

Dans Le Père Goriot c'est encore plus flagrant, car le roman joue beaucoup sur le terrain des émotions, et l'intrigue a une force pathétique incontestable. L'incipit lui-même est une apostrophe directe au lecteur, à son empathie, chose qu'aucun naturaliste n'oserait faire.

C'est que Balzac n'a pas de projet commun avec qui que ce soit d'autre, et qu'aucun auteur n'a véritablement appartenu à une école dite réaliste, aux balises bien définies : le "réalisme" est une construction de la deuxième moitié du XIXe siècle, décrivant l'inclination de certains romanciers pour l'analyse sociale ; c'est une étiquette collée sur des auteurs rétrospectivement, et sur laquelle se fonderont les naturalistes, eux auto-désignés comme tels.

Cela dit, la notion d'analyse sociale, de macrocosme (on analyse non pas les âmes individuelles, contrairement aux romantiques, mais le fonctionnement de la société tout entière, et la place d'individus donnés dans cette dynamique sociale) est assez commune à tous ces auteurs. Le roman est alors senti comme le lieu privilégié de l'observation sociale, puis deviendra, chez les naturalistes, une sorte de laboratoire des classes, analysant le déterminisme des milieux sur les individus.

Sur un plan formel, ça donne, certes, des descriptions plutôt que des perceptions, du détachement plutôt que du lyrisme, des narrateurs extra plutôt qu'intra, de la focalisation zéro plutôt qu'interne, etc. Mais pas toujours.

Il ne faut pas s'attendre à une adéquation complète entre critères du réalisme et textes rattachés à ce courant, car celui-ci n'est qu'une catégorie, en partie arbitraire, qui sert à penser les textes collectivement, donc en sacrifiant un peu de leur différence.