1 (Modifié par juliloubie 10/12/2018 à 19:50)

Légitimité des études littéraires

Bonjour,
Je suis une élève de khâgne de 19 ans qui s'intéresse beaucoup au monde social, aux différences entre classes sociales et à l'injustice.
Aujourd'hui se produisent en France des évènements de type révolutionnaire.
Lorsque j'écoute mon prof de philo commenter les actions des gilets jaunes, avant de dire qu'il a peur que le mouvement dégénère en extrême droite, qu'il a voté Macron pour que le pays garde une forme de calme, puis qu'il reprend son cours en s'interrogeant sur l'intérêt de la métaphysique, je pense aux gens qui souffrent et qui galèrent, payés au SMIC pour 40h de travail physique par semaine, le corps épuisé par la charge de travail.
Je pense que ces deux mondes vivent de manière différente.
Pensez-vous qu'il est légitime d'étudier les sciences humaines enfermée dans une classe préparatoire pendant que les ouvriers et employés de France nous permettent de vivre, sans que leur soit apportée aucune reconnaissance ?
J'ai honte de faire des études, j'ai l'impression d'être paresseuse et inutile.

Légitimité des études littéraires

Bonsoir,

C'est une question compliquée. Qu'est-ce qui utile ? Je pense pas que partager la galère, ce soit utile. Certes, ça permet de gagner en empathie et en compréhension de ce qu'il se passe, mais pas d'améliorer la situation.

Les sciences sociales et humaines permettent-elles d'améliorer la situation ? Oui et non. Oui, il y a dans les sciences humaines un certain nombre d'intellectuels qui ont eu un impact sur le corps social, qui lui ont donné des outils pour penser la situation, voire qui lui ont permis de protester, de se révolter. Donc non, les sciences humaines ne sont pas nécessairement sans conséquence. Mais il faut également résister à la tentation inverse qui voudrait faire du philosophe le fer de lance du mouvement social. Penser le monde social, ça ne suffit pas à le changer.

Alors peut-être qu'au-delà de ton activité professionnelle - voire de ton activité académique - tu peux chercher d'autres formes d'activité. L'engagement dans un syndicat, un parti, une organisation quelle qu'elle soit, permet, je crois, de se sentir utile, et parfois même de l'être.

Quant à ton professeur, eh bien, tu as le droit d'être en désaccord avec sa vision politique. D'ailleurs, ça ne retire rien à la qualité de son cours sur la métaphysique. Ca ne veut pas dire que la philosophie ça ne soit que ça. Si tu as le temps, lis Les Chiens de garde de Paul Nizan !

Bon courage !

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Légitimité des études littéraires

Je suis tout à fait d'accord avec Artz.

En tant que prof de khâgne, d'une certaine manière je me pose les mêmes questions. Comment faire en sorte que nos élèves ne vivent pas leur prépa comme un enfermement, mais plutôt comme une ouverture sur le monde et un apprentissage pour mieux penser le monde et s'émanciper intellectuellement ? Comment justifier que nous chipotions sur la place de l'adjectif en anglais ou la structure d'une bonne introduction de dissertation, alors que tant de gens ont du mal à nourrir leur famille ? Cela peut sembler futile. Nous, enseignants, qui avons l'habitude d'avoir réponse sinon à tout, du moins à beaucoup, que dire ou ne pas dire sur ce mouvement qui nous dépasse complètement ?
Ce que je trouve le plus gênant, c'est le télescopage de deux, même trois temporalités contradictoires : celle du soulèvement social (urgente, collective, qui ne supporte plus l'attente), celle du concours, (urgente aussi mais au niveau individuel), et enfin celle de la formation, de la reflexion, forcément longue.
Tu es dans une période ou ces trois temporalités coexistent difficilement, ce qui créé chez toi (et chez moi !) une sorte de dissonnance cognitive. Mais ta formation littéraire, tu la garderas toute te vie comme socle sur lequel tu pourras te construire, construire ta pensée sociale, philosophique et politique. Donc à mon avis cela a du sens...

Légitimité des études littéraires

Pensez-vous qu'il est légitime d'étudier les sciences humaines enfermée dans une classe préparatoire

Les sciences humaines ou autre chose, oui, à ton âge il est légitime d'étudier.
Cela te forme et il est normal que l'actualité contribue à te former tout comme les études que tu poursuis.
Plus tard tu travailleras toi aussi. Pour l'instant, tu étudies, c'est légitime d'apprendre.
Des crises politiques il y en a eu à toutes les époques. On ne peut pas les ignorer bien sûr. On ne doit pas s'arrêter de vivre et de penser pour autant.
Artz et CCCC sont de bon conseil.

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Légitimité des études littéraires

Je pense que cette dissonance est très sensible quand on est à la fois touchés par le social et intéressé par la connaissance. Il n'est qu'à voir le conflit latent qui a toujours existé entre les personnalités de Simone Weil et son frère, André. Ils ont tous deux reçu une formation importante dans un cursus élitiste comme le tien. André a choisi de poursuivre sur cette voie, c'est devenu l'un des grands mathématiciens de son temps. Ce conflit que tu ressens, c'est celui que Simone vivait pendant ces mêmes années de son éducation. Elle a grandi dans un milieu bourgeois mais a toujours eu une forme de sympathie pour les gens modestes et les travailleurs. Plus qu'une sympathie, c'est même devenu une passion. A tel point qu'elle a voulu s'engager à leurs côtés, et partager leurs difficultés. Est-ce la meilleure solution ? Elle était guidée par une forme de mysticisme qui l'accompagnait chaque jour durant. Elle s'est battue aux côtés des plus pauvres. Son action était noble, mais peut-être aurait-elle pu rester dans un entre-deux qui l'eût davantage préservée ? Elle est morte pendant la guerre. Elle avait rejoint Londres en espérant pouvoir agir aux cotés de la résistance. Son frère ne répondait pas à ses injonctions. Malraux et le haut-comité ont évité le "cas" Simone, la prenant pour une femme bien gentille mais délurée.. Alors que faut-il faire ? L'action acharnée est-elle la réponse au sentiment de culpabilité de l'intellectuel dans son drap blanc ?
Si vraiment tu cherches à t'engager, et je pense que c'est ce qu'il faut, ne pas rester croupir dans un bureau ; alors cherche un moyen terme. Simone passait son temps hors des cours à donner des rudiments d'enseignement dans des associations ou des bourses de quartier, à Paris. Ainsi elle a eu l'impression, un temps, qu'elle servait à quelque chose. Mais elle en a trop voulu. Et on ne peut lui en vouloir. On peut seulement espérer être moins fantasque pour tenir sur la durée. Car on sera toujours plus utiles ainsi. Mais que faire donc, là où tu es ? Peut-être ton devoir le plus important est d'apprendre à penser, car c'est un long travail, mais aussi de chercher à le transmettre, et pourquoi pas participer à une action politique, syndicale.
On a l'impression qu'on aurait davantage notre place en ce monde à "mettre les mains dans le cambouis", mais l'action n'est-elle pas de plus grande envergure si elle s'effectue en amont ?
Et je veux dire, participer ainsi à la transformation des esprits. Le temps de Simone, par certains aspects, n'est plus le nôtre. Elle-même, aujourd'hui, aurait-elle pu juger différemment du sort de sa vie. L'important, c'est de penser que ce que tu fais a un sens, un vrai sens. Peut-être que divaguer pendant deux semaines sur la métaphysique n'est pas le meilleur moyen pour agir, mais qu'attends-tu alors pour proposer d'autres pistes ? Pour lancer le cours sur d'autres voies, qui te paraissent intéressantes ? La khâgne devrait être un lieu d'action, éminemment. 
Dis-toi que partout où tu passes, tu veux faire avancer les choses. Mais pour cela, il faut penser. Et c'est rarement par la violence que le monde bouge, au fond.

Légitimité des études littéraires

La seule chose qui n'est pas légitime ici, c'est la remarque de votre professeur qui va à l'encontre de son obligation de neutralité.

Personne ne remet en cause la nécessité des études (vous n'êtes d'ailleurs qu'en deuxième année...), y compris longues et difficiles. L'hostilité aux élites n'est d'ailleurs pas la caractéristique première du mouvement des gilets jaunes (c'est un mouvement avant tout pour le pouvoir d'achat et contre les taxes, pas contre les "riches" et encore moins contre les savants). Par ailleurs chacun a ses contraintes d'emploi du temps (ce qui explique la démographie du mouvement et les pics de participation le week-end), et les vôtres sont évidemment très fortes (moi-même je n'ai participé que brièvement à une seule des manifestations).

Vous êtes probablement à votre place dans ce que vous faites, concentrez-vous là-dessus cette année, c'est la meilleure chose que vous pouvez faire pour vous-même, pour votre famille et pour les autres. Et puisque vous semblez vous intéresser aux questions d'environnement, cela peut aussi être l'occasion de vous intéresser et de remettre en cause certaines (pré)conceptions sur les conséquences sociales des politiques écologiques.

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Légitimité des études littéraires

juliloubie a écrit :

je pense aux gens qui souffrent et qui galèrent, payés au SMIC pour 40h de travail physique par semaine, le corps épuisé par la charge de travail.

Tu crois qu'il n'y a que deux sortes de gens ? Ceux qui se la coulent douce dans un bureau et ceux qui font un travail éreintant à longueur de semaine, à longueur de vie.
Figure-toi que c'est beaucoup plus compliqué que ça. Il y a des gens qui se crèvent la vie dans des bureaux, qui en viennent à pleurer (je l'ai vu). D'autres, des ouvriers, qui vivent bien (j'ai fait du boulot d'ouvrier, avec des ouvriers).

juliloubie a écrit :

Je pense que ces deux mondes vivent de manière différente.

Merci : grâce à toi, j'apprends un truc que je n'avais jamais remarqué.

juliloubie a écrit :

Pensez-vous qu'il est légitime d'étudier les sciences humaines enfermée dans une classe préparatoire
pendant que les ouvriers et employés de France nous permettent de vivre, sans que leur soit apportée aucune reconnaissance ?

On n'est pas enfermé parce qu'on est dans une prépa.
Il n'y a pas que les ouvriers qui aident les autres gens à vivre.
Aucune reconnaissance ? Il y a des intellos qui vivent dans des bouis-bouis et des ouvriers dans des pavillons avec jardin.

juliloubie a écrit :

J'ai honte de faire des études, j'ai l'impression d'être paresseuse et inutile.

Alors arrête.
Si tous les élèves littéraires pensaient comme toi, on aurait l'air fin : dans quelques années il n'y aurait plus de nouveaux profs littéraires pour remplacer ceux qui partent en retraite. Ou alors des profs ratés, ou des profs dans ton genre (pas la joie, si tu ne te ressaisis pas).
Alors les méchants parents riches se débrouilleraient pour que leurs enfants se débrouillent quand même. Mais pour les enfants de gentils parents en gilet jaune…

Et que penses-tu des élèves "enfermés" dans des prépas scientifiques ? C'est mieux ?

8 (Modifié par Jehan 11/12/2018 à 19:50)

Légitimité des études littéraires

[Hippo, sans vouloir Paul et Mickey, je trouve ta réponse un peu abrupte.  ]

Les questions de juliloubie me paraissent légitimes et montrent une prise de conscience que d'autres étudiants n'ont pas forcément.
Il n'y a pas de réponse simple à un tel questionnement et les pistes proposées avec prudence, clairvoyance et bienveillance par Artz, CCCC, Laoshi, Xipheras et Arthur méritent d'être creusées. 

9 (Modifié par mikomasr 11/12/2018 à 22:24)

Légitimité des études littéraires

juliloubie a écrit :

Pensez-vous qu'il est légitime d'étudier les sciences humaines enfermée dans une classe préparatoire pendant que les ouvriers et employés de France nous permettent de vivre, sans que leur soit apportée aucune reconnaissance ?
J'ai honte de faire des études, j'ai l'impression d'être paresseuse et inutile.

Déjà, ce n'est pas ta faute si les ouvriers et employés de France sont malheureux. En tant que jeune de 19 ans, tu es bien parmi les derniers dans la société française à qui la responsabilité de cette misère pourrait être imputée.

Pour ce qui est du sentiment d'inutilité : n'oublie pas que la vie en société implique des spécialisations. C'est le cas chez les termites, les fourmis, les abeilles... et les humains. Si on était une masse informe, une bouillie indistincte de clones faisant tous exactement la même chose, je ne pense pas qu'on serait allés sur la Lune. Donc il nous faut des ouvriers spécialisés mais il nous faut aussi des lettrés spécialisés, et il n'y a aucune raison que tu n'en fasses pas partie si c'est ton penchant naturel.
De manière générale, tout ce qui est véritablement inutile (et pas seulement imaginé comme tel) finit par disparaître. Si tu as des profs de lettres, des profs de philo et de socio qui te donnent des cours et qui sont payés pour ça, c'est que leur utilité est certaine, même si à 19 ans tu n'en es pas encore tout à fait consciente.

Tu dis que les ouvriers nous font vivre, mais est-ce que vivre se limite à subvenir à des besoins matériels ? C'est ça la question implicite que tu poses, et ça m'étonnerait que ta réponse soit « oui », vu ton parcours.

10 (Modifié par Hippocampe 11/12/2018 à 23:16)

Légitimité des études littéraires

freddy.lombard a écrit :

[Hippo, sans vouloir Paul et Mickey, je trouve ta réponse un peu abrupte.  ]

Eh bien ne Paul et Mickons pas ! 
Tu as sans doute raison.