1 (Modifié par floreale 08/12/2018 à 16:40)

Le lai d'Éliduc de Marie de France : traduction annotée et petite étude.

TRADUCTION D’ÉLIDUC

Cette traduction ne cherche pas l’élégance, on s’en apercevra bien vite ; ce n’est pas non plus une traduction juxtalinéaire au sens strict. Elle vise avant tout à éclairer les agrégatifs sur les constructions grammaticales et le sens de chaque mot, y compris les « petits mots », souvent négligés dans les traductions. Elle leur fournit ainsi des matériaux à partir desquels ils pourront aisément élaborer leur propre traduction lors de leur préparation aux épreuves d’ancien français.


Important :

1) L’ordre des mots, ou plutôt l’ordre des syntagmes, n’a pas été conservé chaque fois que la traduction eût trop manqué de naturel en FM.

2) Les temps verbaux, dont on s’apercevra vite qu’ils sont employés assez arbitrairement, n’ont été conservés que si leur emploi ne violait pas la syntaxe moderne ; on est cependant assez souvent à la limite de l’acceptabilité, notamment dans le passage, souvent peu motivé, du système du présent (présent « de narration »/passé composé/futur) à celui du passé (passé simple).

D’une manière générale, je n’ai pas conservé :
- le passé simple dans les descriptions ou les portraits (cf. l’usage latin). Ex : v. 17-18,
- le futur dans une subordonnée dépendant d’une principale dont le verbe est au passé. Ex : v. 83-84,
- l’imparfait pour exprimer une action unique et ponctuelle. Ex : v. 1070.

3) La proposition conjonctive par que a été transformée en groupe infinitif si elle dépendait de deux verbes exigeant un mode différent. Ex. v. 230-1. J’ai également fait cette transformation dans le cas très particulier des v. 276-7. Ailleurs, elle a été conservée autant que possible, même dans le cas où son sujet et celui de la principale sont identiques.

4) Les pronoms personnels ont été remplacés par leur référent s’il y avait une ambiguïté manifeste, bien que l’AF s’accommodât de cet état de fait. Ex : v. 209, 408 surtout, ainsi que 412 et 654. 


Ouvrages utilisés et abréviations figurant dans les notes :

a) Éditions :

- Lais bretons (XIIème – XIIIème siècles). Marie de France et ses contemporains, édition bilingue établie, traduite, présentée et annotée par Nathalie Koble et Mireille Séguy, édition Champion  (Classiques du Moyen Age), 2011. KS.
C’est l’édition de référence du programme de l’agrégation. Quand un renvoi est effectué sans précision de titre, c’est à cette édition qu’il se rapporte.
Bien lire la copieuse introduction.

- Les lais de Marie de France, traduit en français moderne par Pierre Jonin, édition Champion, (Traduction des classiques français du Moyen Age), 2003.  J.
Excellente traduction faite par un grand nom des études médiévales.

Lais de Marie de France, traduits, présentés et annotés par Laurence Harf-Lancner. Texte édité par Karl Warnke, éd. Le Livre de Poche, coll. Lettres gothiques, 1990.  HLW.
Traduction de qualité variable.

- Les lais de Marie de France, publiés par Jean Rychner, Librairie Honoré Champion, 1983.  R.
Établissement du texte qui fait autorité. Surtout intéressant pour le glossaire qui termine l’ouvrage.

b) Dictionnaires :

- Dictionnaire de l’ancien français, Algirdas Julien Greimas, Librairie Larousse, 1980.  Gr.
Un incontournable. Donne l’essentiel des mots et présente très clairement leur sens. 

- Dictionnaire de l’ancienne langue française…, Frédéric Godefroy (1881), publié en ligne sur le site de Xavier Nègre ©Lexilogos, 2002-2008.  Go.
Ne pas oublier de consulter le complément si l’on ne trouve pas l’article dans le dictionnaire, ou si ce dernier est incomplet. Curieusement, certains mots courants ne figurent que dans ce complément. 

Très complet, mais privilégie souvent le moyen français. 

c) Ouvrages d’étude de la langue :

- Syntaxe de l’ancien français, Philippe Ménard, édition Bière, 1988.  M.
Un incontournable, mais peut-être difficile à trouver. Présentation extrêmement claire.

- Grammaire de l’ancien français, Gérard Moignet, édition Klincksieck, 1979.  Mo.
Comprend la morphologie et la syntaxe. Assez complet.

- Petite syntaxe de l’ancien français, Lucien Foulet, Librairie Honoré Champion, 1980.  F.
Un classique, mais un peu vieilli (peu de choses sur la syntaxe de la phrase) et touffu.     




D’un très ancien lai breton
je vous dirai le récit et tout le déroulement(1),
dans la mesure où je perçois
la vérité, comme je le crois.   4

En Bretagne, il y avait un chevalier
valeureux et bien appris, hardi et plein d’assurance ;
il avait nom Éliduc, à ce que je crois.
Il n’y avait homme d’aussi grande valeur dans le pays !   8
Il avait une épouse(2) pleine de mérite et avisée,
de haute origine, d’illustre lignage.
Ils furent ensemble longuement,
Ils s’aimèrent très loyalement.   12
Mais par la suite, il advint, à cause d’une guerre,
qu’il partît chercher du service ;
là, il aima une jeune fille ;
elle était fille de roi et de reine.   16
La demoiselle avait nom Guilliadon,
dans le royaume, il n’y en avait pas de plus belle !
La femme, pour sa part(3), était appelée
Guildeluëc en sa contrée.   20
D’elles deux le lai a pour nom :
« Guildeluëc et Guilliadon ».
Il fut d’abord nommé « Éliduc »,
mais à présent le nom est modifié,   24
car c’est par les dames qu’est arrivée 
l’aventure(4) dont le lai naquit.
Telle qu’elle arriva, je vous la conterai,
je vous en dirai la vérité.   28

Éliduc avait un seigneur,   
roi de Petite-Bretagne,
qui l’aimait et le chérissait beaucoup,
Et lui, il le servait loyalement.   32
En quelque lieu(3) que le roi dût(5) voyager, 
il avait à veiller sur le domaine.
Pour sa vaillance, le roi le garda près de lui ;
à cause de cela, il lui vint beaucoup d’avantages :   36
dans les forêts, il pouvait chasser ;   
il n’y avait forestier si hardi
qui osât s’y opposer
ou en murmurât une seule fois.   40
A cause de la jalousie envers ses mérites(6),
comme il arrive souvent à d’autres,
il était calomnié auprès de son seigneur,
dénigré et mis en cause,   44
de sorte que celui-ci le bannit de sa cour
sans lui donner de raison.
Éliduc ne savait pourquoi ;
à plusieurs reprises, il requit du roi   48
qu’il consentît une procédure de justification(7)
et qu’il n’accordât pas foi à la calomnie :
il l’avait servi de très grand cœur !
Mais le roi ne lui répondit pas.   52
Puisqu’il ne voulait absolument pas l’entendre,
il fallut alors, pour cette raison(8), qu’Éliduc partît.
Il s’en est allé en sa demeure ;
il a alors fait venir tous ses amis ;   56
il les entretint du roi, son seigneur,
et du ressentiment que celui-ci avait envers lui :
il l’avait servi(9) selon ses possibilités,
jamais il n’aurait dû recueillir de l’ingratitude !   60
Le paysan dit par proverbe,   
quand il s’en prend à son aide,
qu’ « amour de seigneur n’est pas fief » ;
celui-là est sage et avisé   64
qui garde sa loyauté envers son seigneur,
et son amitié envers ses bons voisins.
Il ne veut pas demeurer au pays,
mais traversera, dit-il, la mer :   68
il ira au royaume de Logre,
y séjournera quelque temps.
Il laissera sa femme au domaine ;
a ses vassaux, il recommandera   72
de veiller sur elle loyalement
et tous ses amis pareillement.
A cette décision il s’est arrêté ;
Alors il s’est somptueusement équipé.   76
Ses amis furent très affligés
du fait qu’il se sépara d’eux.
Il emmena avec lui dix chevaliers,
et sa femme l’accompagna(10).   80
Elle manifeste à l’extrême une grande douleur
au départ de son époux ;
mais(11) il lui donna l’assurance, pour sa part,
qu’il lui témoignerait une solide fidélité.   84
Il se sépara d’elle alors.
Il suit sa route tout droit,
parvient à la mer ; alors il a fait la traversée,
et il est arrivé à Totness.   88
Il y avait plusieurs rois dans la contrée,
entre eux ils étaient en conflit et en guerre.
Du côté d’Exeter, en ce pays,
demeurait un homme très puissant.   92
C’était un homme âgé et de l’ancien temps ;
il n’avait pas d’héritier mâle issu de son sang.
Il avait une fille à marier.
Parce qu’il ne voulait pas la donner   96
à un pair à lui ; alors celui-ci lui faisait la guerre,
lui ravageait toute sa terre.
Il l’avait assiégé dans un château.
Il n’y avait dans le château d’homme si audacieux   100
que celui-ci(12) osât sortir à sa rencontre, 
engager un combat singulier ou une bataille.
Éliduc en entendit parler ;
iI ne voulait aller plus avant ;   104
puisqu’il a trouvé là une guerre,
il veut rester dans la contrée :
le roi, qui était fort accablé,
fort mis à mal et fort en péril(13),   108
il voudra l’aider selon ses possibilités
et rester à son service.
Il lui(14) envoya ses messagers
et, par ses lettres, lui fit savoir   112
qu’il était parti de son pays
et qu’il s’en était venu à son aide :
à présent, qu’il lui fasse connaître en retour sa volonté,
et, s’il ne voulait pas le retenir,   116
qu’il lui donne une escorte sur sa terre ;
il irait plus loin demander du service.
Quand le roi vit les messagers,
il les apprécia beaucoup et les tint pour estimables.   120
Il a appelé son connétable
et a aussitôt ordonné
qu’il lui prépare une escorte
et qu’il amène le vaillant chevalier(15),   124
qu’il lui fasse aussi préparer des logements
où ils puissent s’installer ;
qu’il leur fasse livrer et remettre autant
qu’ils voudront dépenser dans le mois.   128
L’escorte fut préparée
et envoyée à destination d’Éliduc.
Il fut reçu avec grand honneur ;
Il fut vraiment très bien accueilli  chez le roi !   132
Son logement était chez un bourgeois
qui était très sage et très bien appris.
C’est sa belle chambre garnie de tentures
que l’hôte lui a libérée.   136
Éliduc se fit bien servir ;
à son repas il faisait venir
les chevaliers dans le besoin
qui étaient logés dans le bourg.   140
A tous ses hommes, il défendit   
qu’il y en eût de si hardi
qu’il acceptât, les quarante premiers jours,
une rémunération en vivres ou de l’argent.   144
Le troisième jour qu’il demeurait là,
le bruit s’éleva dans la cité
que leurs ennemis étaient venus
et qu’ils s’étaient répandus par tout le pays ;   148
ils voudront bientôt attaquer la ville
et venir jusqu’aux portes.
Éliduc a entendu le tumulte
du peuple qui est frappé de stupeur.   152
Il s’est armé ; en la circonstance(16), il ne s’attarde plus,
et ses compagnons de même.
Il y avait quatorze chevaliers pourvus d’une monture
de valides(17) dans la ville ;   156
Il y en avait beaucoup de blessés
et il y avait bon nombre de prisonniers.
Ceux-là virent Éliduc monter à cheval.
Dans leur logement ils vont s’armer ;   160
hors de la porte ils sortirent avec lui,
sans qu’ils eussent attendu d’ordre formel.
« Seigneur, disent-ils, nous irons avec vous
et ce que vous ferez, nous le ferons. »   164
Il leur répond : « Merci à vous !
Y aurait-il quelqu’un(18) ici, parmi vous
qui connaîtrait un passage difficile ou un défilé
où l’on pût les surprendre(19) ?   168
Si(20) nous les attendons ici,
peut-être les affronterons-nous, 
mais cela ne mène à aucun avantage
au cas où(21) quelqu’un connaîtrait un autre plan. »   172
Ceux-là lui disent : « Sire, par notre foi,
près de ce bois, dans ce fourré(22),
il y a là un chemin étroit
par où ils s’en reviennent chez eux(23).   176
Quand ils auront pris leur butin,
alors ils retourneront par là ;
désarmés, sur leurs chevaux de marche,
ils s’en reviennent souvent :   180
qui se mettrait dans un risque
consistant à(24) mourir tout net
pourrait bien vite leur causer du tort,
les déshonorer et les mettre à mal. »   184
Éliduc leur a dit : « Amis,
je vous en donne ma parole :
qui ne va pas souvent en tel lieu
où il pense être défait sciemment   188
ne gagnera jamais beaucoup
ni n’accédera à une grande renommée.
Vous êtes tous de vassaux du roi,
aussi devez-vous lui manifester une grande fidélité.   192
Venez avec moi là où j’irai,
puis faites ce que je ferai.
Je vous en fais le serment loyalement,
jamais vous n’aurez là de dommage,   196
pour autant que je puisse apporter mon secours.
Si nous pouvons avoir quelque succès,
il nous sera compté comme un grand mérite
de causer des dommages à nos ennemis. »   200
Ceux-là ont reçu sa promesse,
puis l’ont mené jusqu’au bois.
Près du chemin ils se sont embusqués,
jusqu’à ce que les autres soient revenus.   204
Éliduc leur a bien montré,
enseigné et expliqué
de quelle manière ils s’élanceront sur eux
et comment ils les défieront(25).   208 
Quand les ennemis furent entrés dans l’étroit passage,
Éliduc les a défiés ;
il appela tous ses compagnons ;
il les a exhortés(26) à bien se comporter(27).   212
Ils frappèrent là(28) rudement
et ne les épargnèrent nullement.
Ceux-là étaient complètement(29) désemparés :
iIs furent bientôt rompus et dispersés ;   216
en peu de temps, ils furent vaincus.
Les autres ont fait prisonnier leur connétable(30)
et tant d’autres chevaliers !
ils en chargent(31) complètement leurs écuyers ;   220
vingt-cinq étaient ceux de ci,
trente ils prirent parmi ceux de là(32) !
ils prirent une partie de l’(33) équipement de très bon cœur :
c’est un prodigieux butin qu’ils ont fait là !   224
ils s’en sont retournés tout joyeux :
ils avaient fort bien réussi !
Le roi se tenait sur une tour.
Pour ses hommes il a grand peur,   228
il se plaignait vivement d’Éliduc,
car il croyait, et aussi craignait
d’avoir exposé au danger
ses chevaliers, par trahison.   232
Ceux-là s’en reviennent en bon ordre,
tout chargés et tout encombrés.
Ils étaient plus à revenir
qu’ils n’étaient à sortir de là ;   236
à cause de cela, le roi ne les reconnut pas,
aussi fut-il dans la crainte et la défiance.
Il ordonne de fermer les portes
et à ses gens de monter sur les murailles   240
pour tirer sur eux et leur lancer des traits.
Mais ils n’en auront nul besoin ;
ceux-là avaient envoyé en avant
un écuyer, piquant des deux,   244
qui leur expliqua l’aventure
et qui, s’agissant du guerrier étranger(34), conta au roi(35)
comment il avait vaincus ceux de là-bas,
et comment il s’était comporté :   248
jamais il n’y eut tel chevalier !
Il a fait prisonnier leur connétable,
pris vingt-neuf des autres,
en a beaucoup blessé et beaucoup tué.   252
Le roi, quand il entendit la nouvelle,
s’en réjouit prodigieusement.
Il est descendu au bas de la tour
et venu à la rencontre d’Éliduc.   256
Il lui rendit grâce pour son exploit
et lui livra les prisonniers ;
aux autres, il distribue l’équipement.
Pour son usage, il ne garde que les trois   260
chevaux qui lui avaient été alloués(36) ;
il a entièrement distribué et donné
sa propre part, indistinctement,
aux prisonniers et aux autres combattants(37).   264
Après ce fait que je vous dis,
le roi l’aima beaucoup et le chérit.
Il l’a pris à son service une année entière
ainsi que ceux qui sont venus avec lui.   268
par suite(38), il reçut de lui un engagement de fidélité,
il en fit le gardien de sa terre.
Éliduc était bien appris(39) et avisé,
beau chevalier, valeureux et généreux.   272
La fille du roi l’entendit nommer
et raconter ses mérites.
Par l’intermédiaire d’un chambellan particulier qu’elle avait,
elle l’a sollicité, prié et requis   276
de venir auprès d’elle se divertir,
parler et bien lier connaissance :
elle s’étonnait très vivement
qu’il ne se rendît pas chez elle.   280
Éliduc répond qu’il ira
et qu’il liera volontiers connaissance avec elle.
Il est monté sur son cheval de combat,
avec lui, il emmena un chevalier ;   284
il va parler à la jeune fille.
Quand il fut sur le point d’entrer dans la chambre,
il envoya le chambellan au-devant
et il resta(40) quelque peu en arrière   288
jusqu’à ce qu’il fût de retour.
Avec un air doux, avec un visage affable,
avec un maintien très noble
il parla avec beaucoup de grâce   292
et remercia la demoiselle,
Guilliadon, qui était très belle,
de ce qu’il lui avait paru bon de lui demander
qu’il vînt converser avec elle.  296
Celle-là l’avait pris par la main,
sur un lit ils étaient assis(41). 
Ils ont parlé de nombreuses choses.
Elle l’a beaucoup regardé,   300
son visage, son corps et son apparence ;
elle se dit qu’en lui il n’y a pas de défaut(42),
elle l’estime vivement en son for intérieur.
Amour lui lance son message   304
qui l’exhorte à l’aimer,
il la fit pâlir et soupirer ;
mais elle ne veut pas lui en faire confidence,
de peur qu’il ne le lui impute à faute.   308
Il demeura là un long moment,
puis il prit congé, et s’en alla alors ;
et elle le lui accorda bien à contrecœur,
mais, malgré cela, il est parti.   312
Il s’en est allé à son logis.
Il est tout triste et tout affligé,
Pour la belle il est en émoi,
la fille de son seigneur le roi,   316
qui le convia(43) avec tant de douceur,
du fait aussi qu’elle soupira.
Il se tient vraiment pour très malheureux
qu’il soit tant demeuré dans le pays   320
et qu’il ne l’ait pas vue fréquemment.
Quand il a dit cela, alors il se repent :
il lui souvint de sa femme
et de la manière dont il lui donna l’assurance   324
qu’il lui témoignerait une solide fidélité
et se comporterait loyalement.
La jeune fille qui l’a vu
voudra faire de lui son ami :   328
jamais elle n’a autant estimé quelqu’un(44) !
si elle peut, elle le retiendra auprès d’elle(45).
Toute la nuit, elle veilla ainsi,
ne se reposa ni ne dormit.   332
Le lendemain, elle est levée de bon matin ;
elle est allée à une fenêtre ;
elle a appelé son chambellan,
elle lui a révélé toute sa situation :   336
« Par ma foi, fait-elle, cela va mal pour moi(46),
je suis tombée dans une mauvaise affaire !
J’aime le nouvel homme de guerre(47),
Éliduc, le vaillant chevalier.   340
Jamais de la nuit je n’en eus le repos
ni ne fermai les yeux pour dormir.
S’il veut m’aimer d’amour
et m’assurer de sa personne,   344
je ferai absolument tout son bon plaisir ;
ainsi peut-il lui en advenir un grand bien :
de cette terre il sera roi.
Il est si parfaitement avisé et bien appris   348
que, s’il ne m’aime pas d’amour, 
il me faut mourir dans une grande souffrance. »
quand elle eut dit ce qui lui semblait bon,
le chambellan qu’elle avait appelé   352
lui a donné un conseil loyal :
on ne doit pas le lui imputer à mal.
« Dame, fait-il, puisque vous l’aimez,
envoyez-lui quelque chose(48), et ainsi, faites-le lui savoir.   356
Envoyez-lui une ceinture, un lacet ou un anneau ;
ainsi, cela lui sera agréable.
S’il le reçoit  de bonne grâce
et qu’il est joyeux du message,   360
soyez assurée de son amour.
Il n’y a empereur sous la voûte céleste,
si vous vouliez l’aimer,
qui n’en dût être tout heureux ! »   364
La demoiselle répondit,
quand elle eut entendu son conseil :
« Comment saurai-je, par mon présent,
s’il a le désir de m’aimer ?   368
Jamais je ne vis chevalier,
qui se fît prier(49),
s’il aimait ou détestait,   
pour retenir de bon cœur   372
le présent qu’on lui envoyait(50).
Je souffrirais(51) beaucoup qu’il se moquât de moi !
Mais cependant, par son attitude,
on peut le connaître quelque peu.   376
Préparez-vous, et allez à lui !
- Je suis tout prêt, dit-il.
- Vous lui porterez un anneau d’or
et lui donnerez ma ceinture.   380
Mille fois vous le saluerez pour moi. »
Le chambellan s’en est allé.
Elle reste là, de telle manière
que peu s’en faut qu’elle ne le rappelle.   384
Et néanmoins elle le laisse aller.
Alors, elle commence à se lamenter :
« Lasse ! Comme mon cœur est entrepris(52)
par un homme d’un autre pays !   388
Je ne sais s’il est de haute naissance ;
voilà qu’il s’en ira promptement,
je demeurerai comme une femme qui souffre.
C’est follement que j’ai engagé ma pensée !    392
Jamais je ne lui parlai excepté hier,
et à présent, je le fais prier d’amour !
Je crois qu’il me blâmera ;
s’il est noble de cœur, il m’en saura gré.   396
à présent, la chose(53) est entièrement dans les mains du destin !
et s’il n’a cure de mon amour,
je me tiendrai vraiment pour infortunée :
jamais je n’aurai de joie en ma vie. »   400
Tandis qu’elle se lamentait(54),
le chambellan se hâta fort.
Il était venu auprès d’Éliduc.
En privé, il lui a exprimé le salut   404
que la jeune fille lui adressait,
et lui a présenté l’anneau ;
il lui a donné la ceinture.
Le chevalier a remercié la demoiselle(55),   408
il mit l’anneau d’or à son doigt,
ceignit la ceinture autour de lui ;
ni le serviteur ne lui en dit plus
ni Éliduc ne lui demanda quoi que ce soit   412
excepté qu’il(56) lui offrit de son argent.
Celui-là n’en prit rien ; ainsi est-il parti.
Il revient à sa demoiselle ;
il la trouva dans sa chambre ;   416
il la salua de la part de l’autre
et la remercia du présent.
« Dites donc, fait-elle, ne me le cachez pas !(58)
Veut-il m’aimer d’amour ? »   420
Il lui répond : « M’est avis que
le chevalier n’est pas frivole ;
Je le considère comme bien appris et avisé,
car il sait bien dissimuler ses sentiments.   424
Je le saluai de votre part
et lui présentai vos présents ;
il se ceignit de votre ceinture,
sur ses flancs il s’en étreint bien,   428
et il mit l’anneau à son doigt.
Je ne lui dis pas plus, ni lui à moi.
- N’a-t-il pas reçu cela(59) comme gage d’amour ?
Peut-être suis-je trahie ! »   432
L’autre lui a dit : « Par ma foi, je ne sais.
Écoutez à présent ce que je dirai :
s’il ne vous voulait pas un très grand bien,
il n’aurait rien voulu(60) venant de vous.   436
- Tu parles(61), dit-elle, pour te moquer !
Je sais bien qu’il ne me hait pas ;
jamais je ne lui fis tort en quoi que ce soit,
à part le fait que je l’aime passionnément ;   440
et si malgré tout il veut me haïr,
alors il est digne de mourir.
Jamais par toi ou par quelqu’un d’autre,
jusqu’à ce que je m’entretienne(62) avec lui,   444 
je ne voudrai lui demander quoi que ce soit ;
je veux lui faire voir moi-même
comme l’amour de lui me tourmente.
Mais je ne sais s’il demeure. »   448
Le chambellan a répondu :
« Madame, le roi l’a retenu à son service
jusqu’au terme d’une année, par serment
de le servir loyalement.   452
Vous pourriez bien avoir le loisir
de lui révéler vos désirs. »
Quand elle entendit qu’il demeurait,
elle s’en réjouit très vivement ;   456
elle était très joyeuse de ce séjour(63) ;
elle ne savait(64) rien de la douleur
dans laquelle il était depuis qu’il l’avait vue(64). 
Jamais il n’eut joie ni plaisir   460
excepté quand il pensait(64) à elle.
Il se tenait pour bien infortuné,
car il avait promis à sa femme,
avant qu’il ne parte de son pays,   464
qu’il n’aimerait qu’elle(65).
A présent, son cœur est en extrême captivité(66) !
Il voulait sauvegarder sa loyauté,
mais il ne peut en rien s’empêcher(67)   468
d’aimer la demoiselle,
Guilliadon, qui tant était belle,
de la(68) voir et de lui parler,
de l’embrasser et de l’étreindre ;   472
mais jamais il ne pourra lui demander un amour
qui tourne pour lui au déshonneur,
autant pour sauvegarder sa fidélité envers sa femme,
autant parce qu’il est au service du roi (69).   476
Éliduc était en grande peine.
Il est monté à cheval, ne tarde pas plus,
appelle à lui ses compagnons,
va au château parler au roi.   480
Il verra la jeune fille s’il peut,
c’est la raison pour laquelle il se met en route. 
Le roi s’est levé de table,
il est entré dans les appartements de sa fille ;   484
il commence à jouer aux échecs
avec un chevalier d’outre-mer(70) ;
de l’autre côté de l’échiquier,
il devait apprendre à sa fille(71).   488
Éliduc s’est avancé ;
le roi lui fit très bon visage,
à côté de lui il le fit asseoir.
Il interpelle sa fille, et alors il lui dit :   492
« Demoiselle, avec ce chevalier
vous devriez bien faire connaissance
et lui faire très grand honneur :
parmi cinq cents, il n’y a pas meilleur ! »   496
Quand la demoiselle eut entendu
ce que son père avait commandé,
la jeune fille en fut très joyeuse !
Elle s’est levée, appelle le nouveau venu(72) ;   500
loin des autres ils se sont assis.
Tous deux étaient brûlants d’amour(73) ;
elle n’osait s’adresser à lui
et lui craint de lui parler   504
hormis le fait qu’il la remercia
du présent qu’elle lui adressa :
jamais il n’avait eu un bien si cher !
Elle répond au chevalier   508
qu’il lui était fort gré de cela.
Elle lui avait envoyé l’anneau
et également la ceinture
parce qu’elle l’avait mis en possession de sa personne ;   512
elle l’aimait d’un amour tel
qu’elle voulait faire de lui son époux(74).
Et si elle pouvait l’avoir,
qu’il sache une chose en vérité :   516
jamais, de son vivant(75), elle n’aura d’homme.
A présent, qu’il lui dise à son tour sa pensée !
« Madame, dit-il, je vous suis très reconnaissant
de votre amour ; j’en ai une grande joie ;   520
et puisque vous m’avez tant estimé,
je dois en être profondément heureux.
La chose n’en restera pas là pour ce qui me concerne.
Je me suis mis pour un an au service du roi,   524
il en a reçu de moi l’engagement.
Je ne me séparerai de lui en aucune manière
jusqu’à ce que sa guerre ait pris fin,
puis je m’en irai dans mon pays,   528
car je ne veux pas demeurer,
si je puis obtenir congé de vous. »
La jeune fille lui répondit :
« Ami, grand merci à vous !   532
Vous êtes si avisé et si bien appris
que vous aurez décidé auparavant
ce que vous voudrez faire de moi.
Plus que toute créature, je vous aime et vous fais confiance. »   536
Ils s’étaient bien engagés.
Cette fois-là, ils n’ont plus parlé.
Éliduc va à son logis ;
Il est très joyeux, il a très bien fait :   540
il peut souvent parler avec son amie,
grande est entre eux l’affection.
Il a tant donné ses soins à la guerre
qu’il avait saisi et fait prisonnier   544
celui qui fit la guerre au roi
et qu’il libéra tout le pays.
Il était très estimé pour sa vaillance,
pour sa sagesse et pour sa générosité.   548
Il lui était advenu une très bonne fortune !
Dans le temps où cela se passait,
son seigneur avait envoyé pour le chercher
trois messagers hors de sa terre :   552
il était fort accablé, fort mis à mal,
fort opprimé et fort affaibli ;
il était en train de perdre tous ses châteaux
et de gâter sa terre.   556
Il s’était souvent bien repenti
du fait qu’Éliduc se soit éloigné de lui ;
il avait eu un mauvais conseil à son sujet
et s’y était malencontreusement fié.   560
Les traîtres qui le mirent en cause,
le dénigrèrent et le calomnièrent,
il les avait jeté hors du pays
et mis en exil pour toujours.   564
Du fait de sa grande détresse, il lui demandait,
l’enjoignait et le conjurait,
en vertu de la promesse qu’Éliduc lui fit,
quand il reçut de lui l’hommage,   568
de venir pour lui porter assistance,
car il en avait grand besoin.
Éliduc entendit la nouvelle ;
cela lui fut pénible pour la jeune fille,   572
car il l’aimait éperdument
et elle de même, de sorte que plus ne se peut.
Par contre, il n’y avait entre eux nulle licence(75),
légèreté ou bassesse ;   576
faire les galants, deviser,
et donner de leurs plus beaux objets(76),
c’était toute leur relation,
issue de l’amour, en compagnie l’un de l’autre.   580
Voici quelles étaient sa préoccupation et son espérance à elle :
elle croyait le posséder tout entier
et le retenir si elle le pouvait ;
elle ne savait pas qu’il eût(77) une femme.   584
« Hélas, fait-il, j’ai mal agi !
J’ai suis trop resté en ce pays !
C’est pour mon malheur que j’ai vu un jour cette terre !
J’y ai aimé une demoiselle,   588
Guilliadon, la fille du roi,
très intensément, et elle m’a aimé (78).
Puisqu’il me faut ainsi m’éloigner d’elle,
il faut que l’un de nous deux meure,   592
ou les deux, peut-être.
Et cependant, il me faut(79) partir :
mon seigneur me l’a fait savoir par lettre
et m’en a conjuré, en vertu du serment ;   596
et de ma femme, d’autre part,
il me convient maintenant que je me soucie.
Je ne peux pas demeurer,
mais je m’en vais par nécessité.   600
Si je me mariais à mon amie,
l’Église ne le souffrirait pas.
De tous côtés, cela va mal.
Dieu, tant est dure la séparation !   604
Mais quel que soit celui à qui(80) ce sera compté comme une faute,
j’exercerai toujours la justice envers elle :
je ferai toute sa volonté
et j’agirai suivant son avis.   608
Le roi son père a une paix bien établie :
je ne crois pas que quiconque lui ferait la guerre désormais.
Du fait de la détresse de mon seigneur,
je demanderai congé avant le jour   612
où(81) était fixé pour moi le terme
jusqu’auquel je serais à son service dans le pays.
J’irai parler à la jeune fille
et lui faire connaître toute ma situation ;   616
elle me dira sa volonté
et je ferai celle-ci autant qu’il est en mon pouvoir. »
Le chevalier n’a pas plus tardé ;
auprès du roi il va prendre congé.   620
Il lui raconte et lui dit ce qui arrive ;
Il lui a montré et lui lit la lettre
que lui envoya son seigneur
qui l’a réclamé par nécessité pressante.   624
Le roi entendit qu’on le réclamait
et qu’il ne resterait nullement.
Il est très affligé et très soucieux.
De son bien il lui a offert beaucoup,   628
le tiers de son héritage
et lui a laissé son trésor à sa disposition :
pour qu’il demeure(88), il lui fera tant
qu’Éliduc lui en rendra grâce pour toujours.   632
« Par Dieu, dit-il, pour cette fois,
puisque mon seigneur est dans la nécessité
et m’a réclamé de si loin,
je m’en irai en raison de sa détresse,   636
je ne demeurerai en aucune façon.
Si vous avez besoin de mon service,
je reviendrai à vous volontiers
avec de grandes compagnies de chevaliers. »   640
Le roi lui a rendu grâce de cela
et lui a aimablement donné congé.
Tous les biens de sa maison,
le roi les lui met à disposition,   644
or et argent, chiens et chevaux,
et vêtements de soie bons et beaux.
Il en prit avec mesure,
puis a dit au roi aimablement   648
qu’il irait parler à sa fille
très volontiers, s’il lui plaisait.
Le roi répond : « Cela m’est très agréable. »
Devant Éliduc il envoie un jeune homme   652
qui ouvrit la porte de la chambre.
Éliduc s’avance pour parler à la jeune fille.
Quand elle le vit, alors elle l’appela à elle
et le salua six mille fois.   656
Il prend son avis au sujet de son affaire,
lui expose son voyage brièvement.
Avant qu’il lui eût tout exposé,
et qu’il eût pris congé ou le lui eût demandé,   660
elle se pâma de douleur
et perdit toutes ses couleurs.
Quand Éliduc la voit se pâmer,
alors il commence à se lamenter.   664
Il lui baise la bouche à plusieurs reprises,
et puis(83) il pleure très tendrement.
Entre ses bras il la prit et la tint
jusqu’à ce qu’elle revînt de pâmoison.   668
« Par Dieu, dit-il, ma douce amie,
souffrez un peu que je vous parle :
vous êtes ma vie et ma mort,
en vous est tout mon réconfort.   672
Je prends conseil de vous
parce qu’il y a un engagement entre nous.
C’est par nécessité que je vais dans mon pays.
De votre père j’ai pris congé,   676
mais je ferai votre volonté,
quoi qu’il doive m’arriver.
- Emmenez-moi(84), dit-elle, avec vous,
puisque vous ne voulez pas demeurer,   680
ou sinon je me tuerai.
Jamais plus je n’aurai joie ni plaisir. »
Éliduc répond avec douceur,
lui qui l’aimait d’un grand amour :   684
« Belle, je suis, en vertu d’un serment,
à votre père, en vérité :
si je vous emmenais avec moi,
je lui manquerais de parole,   688
d’ici au terme qui fut fixé.
Je vous jure et vous garantis loyalement,
si vous voulez me donner congé
fixer un délai et désigner un jour,   692
si vous voulez que je revienne,
il n’est rien au monde qui me retienne,
pourvu que(85) je sois vivant et en bonne santé.
Ma vie est toute entre vos mains. »   696
Elle perçoit le grand amour qui vient de lui ;
elle lui donne un délai et désigne un jour
pour sa venue et pour qu’il l’emmène.
Ils manifestèrent un grand chagrin au moment de se séparer.   700
Ils échangèrent entre eux leurs anneaux d’or
et s’embrassèrent l’un l’autre tendrement.
Il est allé jusqu’à la mer :
il eut bon vent, il a vite fait la traversée.   704
Du moment(86) qu’Éliduc est revenu,
son seigneur est ravi et joyeux,
et ses amis et ses parents,
et les autres pareillement,   708
et sa bonne épouse(87) par-dessus tout,
qui est très belle, très sage et très estimable.
Mais il était toujours soucieux
à cause de l’amour sous l’emprise duquel il était ;   712
jamais, pour quoi que ce soit qu’il vît,
il ne manifesta de la joie ou de la bonne humeur(88),
et jamais de joie il n’(89)aura
jusqu’au moment où il reverra son amie.   716
Il se comporte d’une manière très reservée(90).
Sa femme en eut le cœur douloureux ;
elle ne savait pas à quoi cela tenait ;
en elle-même elle se lamentait.   720
Elle lui demandait fréquemment
s’il avait entendu dire de quelqu’un
qu’elle eût mal agi ou commis une faute
pendant qu’il était hors du pays :   724
volontiers elle s’en justifiera(91)
devant ses gens, quand il lui plaira.
« Madame, dit-il, je ne vous accuse pas
d’une faute ou d’une mauvaise action(92),   728
mais dans le pays où j’ai séjourné(93),
au roi j’ai promis et juré
que je devais revenir à lui,
car il a de moi grand besoin.   732
Si le roi mon seigneur avait la paix,
je ne demeurerais pas huit jours de plus.
Il me faudra supporter de grandes épreuves
avant que je ne puisse revenir.   736
Jamais, jusqu’à ce que je sois revenu,
je n’aurai joie de rien que je voie,
car je ne veux pas trahir ma parole. »
Alors la dame le laisse tranquille.   740
Éliduc fut aux côtés de son seigneur ;
Il l’a beaucoup secouru et valeureusement défendu(94) ;
Il allait suivant l’avis du roi
et protégeait tout le pays.   744
Mais quand approcha le terme
que la jeune fille lui avait désigné,
il s’est occupé de faire la paix :
il conclut un accord avec tous ses ennemis.   748
Puis il a prévu(95) de se mettre en route
et quels hommes il voudra emmener.
Deux neveux à lui, qu’il aimait beaucoup,
et un chambellan à lui sont ceux qu’il emmena –    752
ce dernier avait été dans leur secret
et avait porté le message(96) –
et seulement ses écuyers ;
d’autres gens, il n’en avait pas le souci.   756
A ceux-ci, il fit promettre et jurer
de taire toute son affaire.
Il se mit en mer ; il ne s’attarde pas plus ici ;
ils furent rapidement de l’autre côté.   760
Il est arrivé dans le pays
où il était le plus désiré.
Éliduc fut très avisé :
loin des ports il s’est logé ;   764
il ne voulait pas être vu
ni découvert ni reconnu.
Il équipa son chambellan
et l’envoya à son amie ;   768
il lui fit savoir ainsi qu’il était venu,
qu’il a bien tenu son engagement :
la nuit, quand tout sera(97) sombre,
qu’elle sorte de la ville ;   772
le chambellan ira avec elle
et lui se tiendra à sa rencontre.
Celui-là avait changé tous ses vêtements ;
il part à pied immédiatement(98).   776
Il alla tout droit à la ville
où la fille du roi demeurait.
Il avait tant cherché et demandé
qu’il s’est introduit dans sa chambre.   780
A la jeune fille il dit son salut,
et que son ami est revenu.
Quand elle a entendu la nouvelle,
toute triste et toute abattue,   784
elle pleure doucement de joie
et l’a embrassé à plusieurs reprises.
Il lui a dit qu’à la tombée de la nuit
il lui(99) faudra aller avec lui.   788
Ils sont demeurés ainsi tout le jour
et ont bien médité leur départ.
La nuit, quand tout fut sombre(100),
ils sont sortis de la ville(101),   792
le jeune homme et la demoiselle avec lui,
et ils n’étaient pas plus que ces deux-là.
Elle a grand peur qu’on ne la voie.
Elle était habillée d’un vêtement de soie   796
finement brodé d’or,
et avait revêtu un manteau court.
Éloigné de la porte(102) d’une portée d’arc(103),
il y avait là un bois entouré d’une bonne clôture ;   800
Tout près de la palissade les attendait
son ami, qui venait pour elle.
Le chambellan la lui amena,
et Éliduc descend de cheval, puis l’embrassa ;   804
ils manifestèrent une grande joie à se retrouver.
Il la fit monter sur un cheval,
puis il monta, prend ses rênes,
avec elle s’en va en hâte.   808
Il arrive au port, à Totness ;
ils entrent tout de suite dans le navire ;
il n’y avait presonne, si ce n’est les siens
et son amie Guilliadon.   812
Il eurent bon vent, belle brise (104),
et un temps tout serein.
Mais quand ils furent sur le point(105) d’aborder,
ils eurent une tempête en mer   816
et un vent se leva face à eux,
qui les repoussa loin du port ;
leur vergue se brisa et se fendit(106)
et toute leur voile fut mise en pièces(107)(108).   820
Ils prient Dieu avec dévotion,
Saint Nicolas et Saint Clément,
et Notre Dame Sainte Marie(109),
que(110) celle-ci leur cherche secours auprès de son fils,   824
qu’il les préserve de la mort
et qu’ils puissent venir au port.
Un temps(111) en arrière, un temps en avant,
ainsi allaient-ils(112) en dérivant au large de la côte(113) ;   828
ils étaient tout près du naufrage(114).
L’un des matelots, d’une voix forte,
s’est écrié : « Que faisons-nous ?
Seigneur, vous avez ici-même avec vous   832
celle par qui nous allons à notre perte :
jamais nous ne viendrons à terre !
Vous avez une femme, votre légitime épouse(115),
et en plus de celle-ci, vous en emmenez une autre   836
contre Dieu et contre la religion,
contre le droit et contre la parole donnée(116) ;   
laissez-nous la jeter à la mer !
Ainsi pourrons-nous bientôt aborder(117). »   840
Éliduc entendit ce que celui-là avait dit,
c’est de peu qu’il ne s’embrasa pas de fureur.
« Fils de putain, dit-il, misérable,
maudit traître, n’en dis pas plus !   844
S’il m’était loisible(118) de laisser là mon amie,
je vous l’aurais fait payer cher. »
Mais il la tenait entre ses bras
et la consolait tant qu’il pouvait   848
du mal qu’elle avait en mer
et du fait qu’elle entendit annoncer
que son ami avait une femme, son épouse(115),
autre qu’elle, en son pays.   852
Sur le visage d’Éliduc elle tomba pâmée,
toute pâle, sans couleur.
En sa pâmoison elle demeura,
de sorte qu’elle ne revint à elle ni ne soupira.   856
Lui, qui l’emporte tout contre lui,
croyait de vrai qu’elle était morte.
Il manifeste une grande douleur, s’est relevé ;
vers le matelot il est allé sans tarder ;   860
de l’aviron, il l’a si fort frappé
qu’il l’abattit de tout son long ;
puis, par le pied, il l’a jeté(119) par-dessus bord ;
les vagues emportent le corps.   864
Après qu’il l’eut précipité dans la mer,
Il va au gouvernail diriger ;
il dirigea et maintint le navire jusqu’à
ce qu’il(120) atteignît le port et vînt à terre.   868
Quand ils eurent bien accosté,
il abaissa la passerelle, a jeté l’ancre.
Elle gisait encore en pâmoison,
n’avait l’apparence que de la mort.   872
Éliduc manifestait une très grande douleur :
Il serait mort là, avec elle, suivant sa volonté.
A ses compagnons il demanda
quel avis chacun lui donnerait(121) :   876
où il portera la jeune fille,
car il ne se séparera pas d’elle
avant qu’elle ne soit ensevelie et mise,
en grand honneur et avec une belle cérémonie,   880
dans un cimetière béni :
elle était fille de roi, aussi y avait-elle droit.
Ceux-là en furent tout interdits,
ils ne lui avaient rien conseillé.   884
Éliduc se prit à imaginer
de quel côté il pourra la porter :
sa demeure était près de la mer,
il pourrait y être pour son déjeuner.   888
Il y avait une forêt autour,
elle avait trente lieues de long.
Un saint ermite y séjournait
et y avait une chapelle ;   892   
il y demeurait là depuis quarante ans(122),
maintes fois Éliduc lui avait parlé.
Voici ce qu’il se dit(123) : à lui, il la portera,
dans sa chapelle il l’ensevelira :   896
de sa terre il lui donnera tant
qu’il y fondera une abbaye ;
alors il y mettra un couvent de moines
et de nonnes, et de chanoines(124)   900
qui toujours prieront pour elle :
que Dieu lui fasse pleine miséricorde !
Il a fait amener ses chevaux,
puis ordonne à tous ses compagnons(125) de les monter,   904
mais il obtient de ceux-ci la promesse
qu’il ne sera pas trahi par eux.
Devant lui, sur son cheval de voyage,
il porte son amie tout contre lui.   908   
Ils ont tant suivi(126) le droit chemin(127) jusqu’à
ce qu’ils soient entrés dans le bois.
A la chapelle ils sont venus,
là, ils ont appelé et frappé ;   912
ils n’y trouvèrent personne qui leur(128) répondît
ou qui leur ouvrît la porte.
Il fit passer l’un des siens de l’autre côté,
ouvrir la porte et la déverrouiller(129).   916
Huit jours auparavant était mort
le saint ermite, l’excellent homme ;
il trouva la tombe récente ;
il fut très chagriné, s’émut beaucoup.   920 
Ceux-là voulaient faire la fosse –
mais il les fit faire marche arrière –
où il devait mettre son amie.
Il leur a dit : « Pas de ça !   924
Auparavant, j’aurai pris conseil
auprès des gens sages du pays,
sur la manière dont je pourrai ennoblir le lieu
ou par une abbaye ou par une église.   928
Devant l’autel nous l’étendrons
et à Dieu nous la recommanderons. »
Il a fait apporter ses vêtements ;
ils lui font aussitôt un lit.   932
Ils étendirent dessus la jeune femme
et la laissèrent pour morte.     
Mais quand on en vint à la séparation,
alors il crut mourir de douleur.   936
Il lui baise les yeux et le visage.
« Belle, dit-il, à Dieu ne plaise désormais
que je puisse jamais porter les armes
ni vivre dans le monde ou y subsister !   940
Belle amie, c’est pour votre malheur que vous me vîtes !
Ma douce, ma chère, c’est pour votre malheur que vous me suivîtes !
Belle, vous seriez déjà reine
s’il n’y eût eu l’amour loyal et pur   944
dont vous m’aimâtes loyalement.
J’ai pour vous le cœur très douloureux.
Le jour où je vous ensevelirai,
je recevrai les ordres des moines ;   948
sur votre tombe, chaque jour,
je ferai s’apaiser(130) ma douleur. »
Alors, il se sépare de la jeune fille,
puis ferme la porte de la chapelle.   952   
a son logis, il a envoyé
son messager ; ainsi a-t-il annoncé
à sa femme qu’il venait,
mais qu’il était las et épuisé.   956
Quand elle entendit cela, elle en fut très joyeuse ;
elle s’est préparée à son abord.
Elle accueille son époux de bon cœur(131), 
mais peu de joie l’en attend,   960
car jamais il ne fit bon visage       
ni ne dit une bonne parole.
Nul n’osait lui adresser la parole.
Toujours il demeurait dans son domaine.   964
Il entendait la messe de bon matin,
puis se mettait seul en chemin ;
il allait dans le bois, à la chapelle,
là où gisait la demoiselle.   968
Il la trouvait en pâmoison :
elle ne revenait pas à elle ni ne soupirait(132).
Il lui semblait que ce fût grande merveille,
qu’il la vît blanche et rose :   972
jamais elle ne perdit ses couleurs,
sauf qu’elle avait un peu pâli.
Il pleurait très douloureusement
et priait pour son âme.   976
Quand il avait fait sa prière,
il retournait dans son domaine.
Un jour, au sortir d’une église,
sa femme l’avait fait épier   980
par un serviteur à elle(133) (elle lui promit beaucoup(134) !) :
qu’il aille à distance(135) et qu’il voie ainsi
de quel côté son seigneur se dirigerait ;
elle lui donnerait des chevaux et des armes.   984
Celui-ci a exécuté son commandement.
Il se met dans le bois, va derrière Éliduc,
de telle manière qu’il ne s’en est pas aperçu(136).
Il a bien fait attention et vu   988
comment il entra dans la chapelle ;
il entendit la douleur qu’il manifesta.
Avant qu’Éliduc n’en soit sorti,
il est revenu auprès de sa maîtresse.   992
Il lui conta tout ce qu’il avait entendu,
les manifestations de douleur, les plaintes et la clameur,
tels que les fait son seigneur dans l’ermitage.
Elle en eut le cœur tout bouleversé(137).   996
La dame dit : « Nous irons tout de suite,
et fouillerons tout l’ermitage.
Mon époux doit, je le crois, se mettre en chemin :
il va à la cour parler au roi.   1000
L’ermite est mort depuis quelque temps ;
je sais bien qu’il l’aimait,
mais jamais pour lui il ne ferait cela
ni ne manifesterait une telle douleur. »   1004
Cette fois-là, elle le laisse ainsi.
Ce jour même, l’après midi,
Éliduc va parler au roi.
Elle prend le serviteur avec elle ;   1008
il l’a menée à l’ermitage.
Quand elle est entrée dans la chapelle,
elle vit le lit de la jeune fille
qui ressemblait à une rose nouvelle ;   1012
elle la débarrassa de sa couverture
et vit le corps si bien fait,
les bras longs et les blanches mains,
et les doigts minces, longs et lisses(138).   1016
A présent, elle sait la vérité
sur ce pourquoi son époux a montré du chagrin.
Elle appela son serviteur à venir devant
et lui montra la merveille :   1020
« Vois-tu, dit-elle, cette femme,
qui par sa beauté semble une pierre précieuse ?
C’est l’amie de mon époux,
pour laquelle(139) il manifeste une telle douleur.   1024
Par ma foi, je ne m’en étonne pas,
puisqu’une si belle femme est morte.
Autant par pitié, autant par amour(140),
jamais je n’aurai joie nul jour. »   1028
Elle commence à pleurer
et à déplorer la mort de la jeune fille.
Devant le lit, elle s’assit en pleurant.
Une belette vint à courir ;   1032
elle était sortie de dessous l’autel
et le serviteur l’avait frappée :
du fait qu’elle passa sur le corps,
il la tua d’un bâton qu’il tenait.   1036
Il l’avait jetée au milieu de l’allée(141).
Il ne se passa(142) qu’un instant(143)
avant que(144) sa compagne n’accourût là ;
aussi vit-elle l’endroit où elle gisait.   1040
Elle alla autour de sa tête
et de sa patte, la foula à plusieurs reprises.
Comme elle ne pouvait la faire se lever,
elle donnait l’impression(145) de manifester du chagrin.   1044
Elle était sortie de la chapelle ;
en quête d’herbes, elle est venue au bois ;
avec ses dents elle a pris une fleur
toute de couleur rouge.   1048 
En hâte, elle revient sur ses pas ;
elle l’avait mise de telle manière
dans la bouche de sa compagne(146)
que le serviteur le serviteur avait tuée,   1052
qu’(147) à l’heure même(148) elle fut revenue à la vie.
La dame s’en est rendue compte,
Au serviteur elle crie : « Capture-la !
Lancez(149) votre bâton, brave homme, c’est pour notre malheur qu’elle s’en ira ! »   1056 
Il le lança  et l’atteignit de sorte
que la petite fleur lui échappa.
La dame se lève, puis la prend,
revient sur ses pas en hâte,   1060
dans la bouche de la jeune fille
qui était si belle, elle met(150) la fleur.
Un petit moment se passa alors(151).
Celle-ci revint à elle et soupira(152).   1064
Ensuite, elle parla, ouvrit les yeux :
« Dieu, dit-elle, j’ai tant dormi ! »
Quand la dame l’entendit parler,
elle commença à rendre grâce à Dieu.   1068
Elle lui demande qui elle était,
et la jeune fille lui dit :
« Madame, je suis une native de Logres,
fille d’un roi du pays.   1072
J’ai beaucoup aimé un chevalier,
Éliduc, le vaillant homme de guerre.
Par la suite, il m’emmena avec lui.
Il fit un péché : à savoir qu’il me trompa(153) :   1076
il avait une épouse, il ne me le dit
ni ne m’en fit jamais la révélation.
Quand j’entendis parler de sa femme,
à cause de la douleur que j’ai eue, il me fallut m’évanouir.   1080
C’est lâchement(154), privée de tout,
qu’il m’a abandonnée en terre étrangère.
Il m’a trahie, je ne sais pourquoi(155).
Bien folle est qui se fie à un homme !   1084
Belle amie, lui répond la dame,
il n’y a nul être dans tout le monde
qui lui ferait avoir de la joie ;
voilà ce qu’on peut vous dire de vrai.   1088
Il croit que vous êtes(156) morte,
il se désole prodigieusement.
Chaque jour, il vous a contemplée(157),
je crois bien qu’il vous trouvait évanouie(158).   1092
Je suis son épouse, à la vérité ;
J’ai pour lui mon cœur très douloureux.
A cause de la souffrance qu’il manifestait,
je voulais savoir où il allait.   1096
Je le suivis, ainsi, je vous trouvai. 
Que vous soyez vivante, j’en ai grande joie !
Avec moi je vous emmènerai
et à votre ami vous rendrai ;   1100
de tout je veux le tenir quitte,
et alors, je ferai couvrir ma tête d’un voile. »
La dame l’a réconfortée tant et si bien
qu’elle l’a emmenée avec elle.   1104
elle a équipé son serviteur
et l’a envoyé en quête de son époux.
Celui-là chemina jusqu’à ce qu’il le trouvât ;
il le salua avec égard,   1108
lui dit et lui conte ce qui est arrivé.
Éliduc monte à cheval,
Jamais, en la circonstance, il n’attendit de compagnon.
A la nuit, il revint à sa maison.   1112
Quand il a trouvé son amie en vie,
avec douceur, il rend grâce à sa femme.
Éliduc est vraiment très joyeux,
jamais nul jour il ne fut si gai.   1116
Il embrasse la jeune fille à plusieurs reprises,
et elle de même, très tendrement ;
ensemble, ils manifestent une très grande joie.
Quand la dame vit leur comportement,   1120
elle adressa la parole à son époux :
elle lui a demandé et requis son congé
afin qu’elle puisse se séparer de lui :
elle veut être nonne, servir Dieu ;   1124   
qu’il lui donne(159) une partie de sa terre
où elle fasse une abbaye ;
qu’il prenne celle qu’il aime tant,
car il n’est(160) ni bien ni séant   1128
de disposer de deux épouses,
et la religion ne doit pas l’admettre(161).
Éliduc l’y a autorisée
et lui a donné congé de bonne grâce :   1132
il fera toute sa volonté
et lui donnera de sa terre.
Près du château, à l’intérieur du bois,
là où est la chapelle, là où est l’ermitage,   1136
là, elle a fait faire son église
et édifier les bâtiments.
Elle y consacre beaucoup de terres et beaucoup d’argent :
elle y aura bien son nécessaire.   1140
Quand elle a tout fait bien apprêter,   
la dame y fait couvrir sa tête d’un voile,
trente nonnes en sa compagnie ;
elle y établit son mode de vie et sa règle.   1144
Éliduc a pris son amie pour épouse ;
en grand honneur, avec une belle cérémonie(162)
fut ensuite menée la fête
le jour où il l’avait épousée.   1148
ils vécurent ensemble de nombreux jours,
il y eut entre eux parfait amour.
Ils firent de grandes aumônes et de grands bienfaits,
si bien qu’ils se tournèrent vers Dieu.   1152
Près du château, de l’autre côté,
avec grand soin et grande attention,
Éliduc fit une église.
De sa terre, il y consacra la plus grande part,   1156
et tout son or et son argent ;
il y mit des vassaux et d’autres gens
de très bonne religion
pour maintenir la règle et le domaine.   1160
Comme tout avait été préparé,
alors Il n’a guère tardé ensuite :
en leur compagnie, il se donne à la religion et se fait moine(163)
pour servir Dieu tout-puissant.   1164
En compagnie de sa première femme,
il mit sa femme qu’il chérissait tant.
Celle-là la reçut comme sa sœur
et lui témoigna un très grand honneur.   1168
à servir Dieu il l’exhorta
et lui enseigna sa règle.
Pour leur ami elles priaient Dieu
qu’il lui fît pleine miséricorde,   1172
et lui, de son côté, priait pour elles.
Il leur envoyait ses messagers
pour savoir comment elles allaient,
comment chacune gardait un cœur ferme(164).   1176
Chacun, pour sa part, s’efforça beaucoup
d’aimer Dieu d’une foi sincère
et ils eurent une très belle fin,
par la grâce de Dieu, le prescient véridique !   1180
A partir de l’histoire de ces trois-là,
les anciens Bretons, gens au noble cœur,
firent ce lai pour en garder le souvenir(165),
afin(166) qu’on ne dût pas l’oublier.

(Notes dans le second message)

2

Le lai d'Éliduc de Marie de France : traduction annotée et petite étude.

Notes

(1) Je pense que reisun possède un sens plus général que celui qui est proposé par KS. Voir cependant la note 1 p. 545.
(2) R. traduit globalement l’expression femme espuse par « épouse ». Je serai cependant contraint de dédoubler l’expression aux vers 835 et 851 pour correspondre au sens.
(3) resteit vient du verbe estre pourvu su préfixe re-, qui marque l’itération du procès avec un actant différent ; cf. v. 518.
(4) Le mot aventure a très souvent le sens moderne d’événement singulier.
(5) Je donne à u que un sens concessif indéterminé.
(6) R. propose « valeur, mérites » pour le mot bien.
(7) prendre un escondit a une valeur nettement judiciaire, indiquée par R.
(8) Je rends ainsi le sens de en (cf. M. p. 70), certes de manière trop appuyée, mais il faut s’efforcer de traduire tous les mots.
(9) Il semble ici impossible de conserver les temps du texte original, successivement le présent et le passé simple. 
(10) Les traducteurs précisent « à son départ » pour plus de cohérence, mais c’est bien sûr un ajout.
(11) Contrairement à ce qu’on enseigne traditionnellement, mais/mes a assez souvent le sens moderne ; cf aussi v. 171.
(12) J’estime que ki est mis pour k’il. La confusion n’est pas rare en AF. Aux vers 142-143, on a bien si… ke.
(13) En AF, le comparatif et le superlatif ne sont pas toujours différenciés.
(14) En AF, i peut très bien renvoyer à un animé. C’est d’ailleurs souvent le cas dans notre texte : cf. v. 393.
(15) Le mot ber/baron a toujours une connotation laudative. Je reprends l’expression utilisée par KS.
(16) Je traduis ainsi le pronom adverbial i (M. p. 70).
(17) Ce sens de surjurnant est indiqué dans par R.
(18) nus/nul employé sans négation prend un sens positif dans les phrases interrogatives, hypothétiques ou si elles comportent une idée d’incertitude.
(19) Sens indiqué par R.
(20) La conjonction se a fréquemment la forme si en anglo-normand ; cf. v. 198, 330, 343, 398 et 448.
(21) La relative introduite par le pronom ki (qui) sans antécédent a ici la valeur d’une proposition hypothétique. Le rattachement de cette proposition à ce qui suit ne va pas de soi et les  traductions diffèrent suivant la manière d’établir le texte et la ponctuation. Je m’en tiens au sens littéral du texte établi dans l’édition de référence.
(22) Je reprends la traduction proposée par KS. à propos de l’hapax ristei ; il ne m’appartient pas de rentrer dans un débat de spécialistes. Voir la note p. 557.
(23) Il semble difficile de traduire littéralement l’expression pléonastique il repairent ariere. Je m’inspire ici de J.
(24) cume (come) de + infinitif a ici une valeur explicative proche du FM.
(25) J. traduit le verbe escrïer par « pousser des clameurs » ; mais ce sens me semble mal correspondre à la construction directe du verbe. R. propose « provoquer, défier » dans son glossaire. On peut aussi s’inspirer de HLW. et traduire « défier en criant ». 
(26) L’association non motivée du passé simple et du passé composé dans la même phrase est fréquente en AF. Peut-être ne s’agit-il ici que de commodité métrique. Je choisis de conserver ces temps, ce qu’on ne peut évidemment pas faire dans une traduction littéraire. La remarque vaut aussi plus généralement pour le passage du système du présent à celui du passé.
(27) Le verbe faire exprime aussi bien une action qu’un comportement, comme le signale Greimas au début de l’article concerné.
(28) Contrairement à KS., et comme J., je pense que i fait allusion aux circonstances plutôt qu’aux personnes (cf. M. p. 70).
(29) tot dans son emploi adverbial varie presque toujours en genre et en nombre.
(30) Le connétable semble déjà posséder les fonctions de commandant militaire qu’il aura « officiellement » à la fin du XIIème siècle. Il est vrai qu’il ne s’agit ici que d’une troupe de chevaliers.
(31) Le sens de « confier, remettre », indiqué par R. et retenu par les autres traducteurs, me semble trop neutre après ce que peuvent laisser entendre le tant du vers précédent, ainsi que la mention de l’infériorité numérique de la troupe d’Éliduc (v. 221-222). On pourrait même se demander si l’on ne peut pas considérer la proposition du v. 220 comme une consécutive avec ellipse de que.
(32) Il faut s’efforcer de rendre le jeu sur la place des mots et leur sonorité, négligé par KS.
(33) L’emploi de la préposition de et de l’article en tête d’un complément direct désigne une quantité indéterminée prise sur une réalité déterminée ; il ne s’agit donc pas d’un partitif au sens moderne du terme (M. p. 30).
(34) Un soldoier ou soudoier (soudeür ici), est un homme d’armes qui vend ses services. Les termes de « mercenaire » ou d’ « homme à la solde » étant péjoratifs, les traducteurs préfèrent l’éviter, mais « étranger », proposé par KS., nous semble trop général.
(35) Les traducteurs n’ont pas respecté le passage de lur (v. 245) à li (v. 246), qui ne semble pourtant pas être une négligence des copistes. 
(36) J. retient le sens du verbe homonyme et traduit « vantés ».
(37) gent peut prendre le sens de « troupe ».
(38) Je traduis ainsi en.
(39) L’homme corteis est celui « qui agit conformément à l’idéal de la vie noble » (Greimas). Les traductions peuvent donc être très différentes suivant le contexte. Quand il ne qualifie pas l’amour, il vaut mieux éviter de le traduire par « courtois », de sens plus restreint en FM.
(40) La périphrase s’aller + gérondif possède une valeur durative (M. p. 131).
(41) Il y a une erreur dans la note p. 567 : aveit pris n’est pas un imparfait, mais un plus-que-parfait…
(42) Le participe présent peut se substantiver (M. p. 170).
(43) Le verbe apeler me semble être ici le synonyme de mander ; cf. Go. (complément).
(44) Traduction de KS. curieusement éloignée du sens littéral.
(45) Le verbe retenir signifie proprement « prendre à son service », aussi bien dans le sens de l’engagement vassalique (cf. v. 267) qu’au sens courtois (cf. R.).
(46) esteit est la 3PS du présent du verbe ester. Son emploi est ici comparable à celui de l’italien stare dans l’expression sta male.
(47) Le mot « capitaine », utilisé par KS., me semble trop « moderne ».
(48) Les traducteurs suppléent diversement le complément du verbe effacé : J. comprend « cadeau », HLW. « message », R. et KS. « messager », tous trois possibles. J’opte pour un complément non animé en raison de la répétition immédiate du verbe suivi cette fois de compléments explicites : Ceinturë u laz u anel / Enveiez li (v. 357-358).
(49) de ceo corrèle le que du vers 371.
(50) Subjonctif d’attraction modale.
(51) Emploi absolu, équivalant donc à un réfléchi, du verbe ha(i)rier, accabler, tourmenter.
(52) Dans son sens premier, le verbe sorprendre appartient au vocabulaire militaire (cf. l’expression d’autre païs au vers suivant.
(53) est del tut en aventure est bien sûr une tournure impersonnelle.
(54) Il semble difficile de conserver en français moderne certains des temps utilisés dans les vers 401-410. Sur le « mélange » du passé simple, de l’imparfait, du présent et du passé composé, voir M. pp. 322-323.   
(55) L’accord du participe lève l’équivoque sur la personne remerciée, mais à l’oral, il est nécessaire de  préciser. 
(56) fors tant que est donné avec ce sens par R.
(57) Mot à mot : « du sien ».
(58) L’infinitif est quelquefois utilisé pour exprimer une défense pressante (cf. M. p. 160-161).
(59) Je ne crois pas, comme J., que l’ ne renvoie qu’à anel : si l’anneau symbolise l’union, la ceinture est au Moyen Age le symbole de la virginité car elle passe pour enserrer et garantir la région sexuelle. En ceignant la ceinture dénouée par la femme amoureuse, le chevalier est censé accepté l’offrande de son corps (cf. v. 512  et Guigemar, v. 557 sqq.).
(60) L’AF est bien moins rigoureux que le FM dans l’usage des temps du subjonctif dans l’expression de l’hypothèse.
(61) Le passage du vouvoiement au tutoiement semble marquer ici l’exaspération.   
(62) paroge est une forme du présent du subjonctif du verbe par(o)ler
(63) Le vers 457 résume les deux vers précédents ; mais ce n’est pas une raison pour chercher à éviter la répétition qui en résulte en traduisant comme le fait KS.
(64) sot, vit et pensa sont bien sûr des passés simples.
(65) Mot à mot : « qu’il n’aimerait pas sinon elle ». La tournure restrictive discontinue se… non est fréquente en AF (M. p. 246-247).
(66) Le mot prisun signifie ici prison, conformément à son étymologie (prehensionem) (v. Gr).
(67) J’adopte ce sens de se jeter avec tous les traducteurs. Voir la note 1 p. 581.
(68) li est la forme tonique du cas régime du pronom féminin singulier ; en AF, l’emploi de cette forme est de règle avec l’infinitif, cf. v. 420 et 699.
(69) Je donne ce sens de od avec tous les traducteurs.
(70) C'est-à-dire du continent.
(71) Passage obscur, mais sans conséquence. HLW. comprend que c’est le partenaire du roi qui enseigne la jeune fille et corrige le texte en conséquence.
(72) cil, démonstratif de l’éloignement, sert ici à orienter l’attention sur le personnage du chevalier, passé au second plan dans la scène qui précède (cf. Mo. p.153).
(73) Le sens premier du verbe esprendre est « incendier ».
(74) Le mot sire/seignor prend souvent ce sens en AF.
(75) Sens indiqué par R.
(76) de, uni à un déterminant, forme un article partitif dont l’emploi, en AF, est presque toujours limité à l’expression d’une « quantité indéterminée prise sur une réalité bien déterminée » (M. p. 30).   
(77) En AF, on a régulièrement le subjonctif dans la complétive dépendant d’un verbe à la forme négative.
(78) e ele mei : l’AF, comme le latin, pouvait se permettre une telle concision, mais pas le FM, qui doit ici répéter le verbe ou tourner autrement.
(79) esteot est une forme de 3P du présent d’ estovoir.
(80) ki est ici l’équivalent de cui, pronom indéfini au cas régime indirect.
(81) que peut très bien prendre le sens de « où » en AF (M. p. 84).
(82) Le FM ne peut conserver la tournure infinitive en raison du changement de sujet.
(83) et si « enchaîne plus étroitement que le simple si » (M. p. 187)
(84) en, employé avec un verbe de déplacement, marque la caractère perfectif du procès (cf. M. p. 70). Il est difficile de rendre cette nuance en FM. Même cas au v. cf. v. 772.
(85) Ce sens de la locution por ce que est indiqué par M. p. 234.
(86) Traduction de quant proposée par R.
(87) Ne pas calquer l’expression en FM !
(88) Traduction inspirée de J.
(89) ne est parfois pourvu d’in –n euphonique devant un mot commençant par une voyelle ; cf. v. 756 et 872.
(90) Le sens premier de sutivement est « adroitement », « de façon avisée ».
(91) Sens indiqué par R.
(92) Écho du v. 723.
(93) Il s’agit ici du verbe ester : ne pas traduire : « où j’ai été ».
(94) Le verbe aidier a un régime indirect, comme c’est souvent le cas ; valoir, en revanche, a un régime direct. Le pronom n’est cependant exprimé qu’une seule fois, ce qui n’est plus possible en FM (cf. F. p. 342).
(95) Je détourne légèrement le sens de s’est appareillez – « s’était préparé – afin de pouvoir conserver la construction très libre des deux compléments du verbe.
(96) Il s’agit sans doute de l’un des trois messagers mentionnés au v. 552.
(97) eissi a été corrigé par R. en eissist et fu en fust afin de correspondre au style indirect « libéré ». La traduction de fust s’avère délicate ; KS. et J. l’évitent en nominalisant l’expression, HLW. choisit le futur : c’est la seule solution si l’on utilise le subjonctif présent de souhait pour traduire issist ; c’est bien des futurs que l’on aura du reste par la suite (v. 773-774).
(98) Godefroy donne le sens de « tout de suite » à l’expression tot le pas. Ce sens me paraît convenir davantage à la situation que celui de « tranquillement » indiqué par R.
(99) li s’élide couramment devant en ; ce dernier mot a une faible valeur consécutive ; en fait, il est quasiment explétif.
(100) Il existe deux verbes asserir ou asserier distincts étymologiquement, mais dont les formes se sont confondues en raison de leur rapport sémantique. L’un signifie « calmer », « apaiser » à l’actif, l’autre « faire nuit ». Avec J. et HL, je retiens le second sens.
(101) en donne ici une valeur inchoative au verbe de mouvement (cf. M. p. 70).
(102) On ne confondra pas la porte d’une ville ou d’un château avec l’uis d’une pièce.
(103) Dans les textes médiévaux, la portée d’arc ou d’arbalète est une manière concrète de faire apprécier les courtes ou moyennes distances. A l’époque, l’arc droit a une portée efficace de 150 mètres environ.
(104) Traduction de J.
(105) Le semi-auxiliaire devoir marque souvent le futur proche (M. pp. 132-133)
(106) L’ordre contraire, adopté par KS, serait évidemment plus logique.
(107)  Les trois verbes des v. 819-820, employés sans objet, prennent une valeur pronominale (M. pp. 124-125).
(108) Sur la valeur du préfixe des de desrumpi, v. Gr. pp. 171-172.
(109) La Vierge Marie, « Étoile de la mer » est l’intercessrice privilégiée des naufragés auprès du Seigneur (cf. v. suivant).
(110) que et k’ au vers suivant peuvent être interprétés comme introduisant soit des complétives librement rattachées à recleiment, soit des finales. Ces deux valeurs sont de toute  manière très proches.
(111) hure = (h)eure.
(112) alouent : forme d’imparfait 3PP d’aler.
(113) Sens indiqué par R. pour costeier.
(114) Sens indiqué par R., sans doute à partir du sens de « tourmente » que peut prendre ce mot.
(115) cf. note (2).
(116) La faute se situe sur les plans religieux, civil et humain.
(117) Le verbe ariver a ici son sens premier.
(118) leüst est le subjonctif imparfait 3PS de leisir/loisir.
(119) en exprime ici l’enchaînement des procès ; il signifie mot à mot : « de là », « à la suite de cela » (cf. M. p. 70).
(120) Sur la valeur temporelle de tant que (que est ici élidé), v. M. p. 219 ; cas semblable aux v. 909-910.
(121) dura est l’indicatif futur 3PS de doner.
(122) Mot à mot : « Il avait demeuré là quarante ans », mais une traduction littérale fausserait évidemment le sens.
(123) Les traducteurs ajoutent « se » car Éliduc ne peut que se parler à lui-même.
(124) A l’époque, les chanoines sont des prêtres attachés à une abbaye ou à une église paroissiale.
(125) sis = ses = si les. Nous sommes ici dans un cas où le référent doit être précisé !
(126) D’après R., errer est ici transitif.
(127) Aucun traducteur ne reprend le sens de « bon chemin » que R. donne à dreit chemin. Le contexte invite en effet à penser qu’Éliduc va au plus court sur un chemin qu’il connaît bien.
(128) quis = qui les. Il semblerait que respondre soit ici transitif direct.
(129) v. note (106).
(130) Sens pronominal indiqué par R.
(131) Traduction de J.
(132) Écho au vers 856.
(133) Il est impossible de conserver la proposition infinitive dépendant de fet, dont un suen vadlet constitue le sujet.
(134) premist = promist.
(135) Les instructions données au serviteur sont exprimées en discours indirect libre, d’où les subjonctifs imparfaits amenés par un verbe de commandement sous-entendu.
(136) J. et HLW. estiment que le verbe apercevoir n’a pas ici son sens pronominal, comme c’est vraisemblablement le cas au vers 1054.
(137) Traduction de R.
(138) J’adopte la traduction de KS. ; J. propose « sans rides ».
(139) quei (=quoi) peut avoir un nom de personne comme référent (M. p. 85). 
(140) Pourquoi ne pas laisser le mot « amour », d’autant plus fort que l’objet du sentiment n’est pas précisé, et dont on peut penser qu’il englobe ainsi la jeune fille et l’époux ?
(141) R. traduit eire par « sol dallé de la chapelle » et propose pour en mi l’eire « au milieu de la nef ». Je ne sais d’où il tire un sens aussi précis, mais les traducteurs l’adoptent. 
(142) demura est une forme impersonnelle.
(143) Au sens strict du terme, la loëe (= lieue), comme unité de temps, équivaut au temps parcouru (à cheval) pour parcourir une lieue. Ce sens est évidemment incompatible avec le contexte.
(144) quant remplace parfois que dans le rôle d’élément pivot « dans les systèmes à deux membres solidaires marquant la concomitance » (M. p. 334). En FM, la temporelle introduite par « que » suit ordinairement une proposition négative : « Il n’était pas parti depuis deux minutes que son ami arriva… » ; la tournure restrictive utilisée dans le texte m’amène à modifier la traduction de la conjonction quant.
(145) Et non : « elle faisait semblant » !
(146) Il est impossible de conserver l’ordre des mots dans ces deux vers. Par sa liberté, l’ordre des mots de l’AF se rapproche de celui du latin.
(147) Ellipse du que consécutif.
(148) es = eis, adjectif marquant l’identité.
(149) Le vouvoiement alterne parfois avec le tutoiement « de manière déconcertante » (M. p 76).
(150) Il est difficile de justifier cet imparfait, que l’on ne peut conserver en FM. Est-ce afin d’ « étirer » l’aspect verbal dans le temps de l’histoire afin de nous faire mieux mesurer l’importance décisive de cette action ? N’est-ce pas plutôt une simple commodité métrique ou la désinvolture habituelle que l’on rencontre ici dans l’usage des temps ? On ne peut trancher. J’ai préféré le présent en raison de son aspect duratif. Même situation au v. 141.
(151) i renvoie ici aux circonstances, de même qu’au vers 1111.
(152) cf. v. 856 et 970.
(153) La conjonction que peut introduire une proposition explicative dépendant d’un nom n’exprimant pas nécessairement une idée verbale précise (cf. M. p. 205).
(154) vilainement porte sur m’ad laissiée d’après R.
(155) Tel est le sens de l’expression que deit (=doit) (v. Greimas).
(156) On a très souvent le subjonctif dans les conjonctives dépendant d’un verbe d’opinion.
(157) regarder a toujours un sens plus fort que le verbe moderne.
(158) Vers un peu énigmatique en raison du temps verbal. KS. en propose une interprétation plausible. 
(159) Ce verbe et les deux suivants sont au subjonctif car on entre dans le discours indirect libre amené par l’idée de demande (cf. v. 1122).
(160) Ici, on a l’indicatif car c’est l’expression d’une vérité générale.
(161) La polygamie est contraire à la morale (bien), aux usages sociaux (avenant) et à la religion chrétienne (lei). Une idée similaire figurait aux v. 837-838.
(162)  Écho du  vers 880, mais le contexte est tout autre.
(163) Sens technique de rendre ; le mot rendu désigne un moine.
(164) Traduction de J.
(165) Le verbe remembrer, transitif direct dans ce sens, peut avoir comme complément un pronom sous-entendu renvoyant à « aventure ». En fait, il est employé assez librement, comme équivalent de l’expression por remembrance que l’on trouve au v. 4 de Désiré dans un contexte analogue.
(166) Avec HLW, je pense que qu’ possède une valeur finale, comme en témoigne le subjonctif deüst.

3

Le lai d'Éliduc de Marie de France : traduction annotée et petite étude.

- Dictionnaire de l’ancienne langue française…, Frédéric Godefroy (1881), publié en ligne sur le site de Xavier Nègre ©Lexilogos, 2002-2008.  Go.
Ne pas oublier de consulter le complément si l’on ne trouve pas l’article dans le dictionnaire, ou si ce dernier est incomplet. Curieusement, certains mots courants ne figurent que dans ce complément.

Oui, c'est un parti pris de méthode de Godefroy dont il s'explique dans l'avertissement en tête du dictionnaire :
https://image.ibb.co/mrZJ4f/Capture.png
Mais finalement, il a rassemblé dans le complément pas mal des mots qu'il avait d'abord délibérément écartés du dictionnaire.
https://www.persee.fr/doc/roma_0035-802 … 420_0000_4

4 (Modifié par jacquesvaissier 08/12/2018 à 16:30)

Le lai d'Éliduc de Marie de France : traduction annotée et petite étude.

ÉLIDUC OU LE TESTAMENT DE MARIE DE FRANCE


On trouvera dans la préface de l’édition de référence toutes les informations nécessaires sur l’origine des lais et, d’une façon générale, sur les influences qui se sont exercées sur l’œuvre de Marie de France.
Ce qu’il importe de retenir, c’est que les lais de notre auteure n’en sont pas au sens premier du terme : ce sont des récits de lais ou plutôt des lais mis en récit, « rimés » à partir de lais celtiques, œuvres lyriques dont certaines seulement devaient comporter de courtes narrations, voire de simples arguments. La distinction est d’importance : d’un côté, des productions orales, émanant d’un imaginaire collectif – les lais, tout comme les contes, n’ont pas d’auteur -, avec des personnages et des situations-types, de l’autre, des récits écrits, élaborés par un auteur, et témoignant de la conquête d’une liberté créatrice discrètement revendiquée ici et là(1), qui a comme pendant celle du lecteur dans sa quête d’un sen toujours renouvelée.
Fort de cette liberté, nous nous proposons de montrer que ce lai, le dernier du recueil attribué à Marie, mais aussi le plus développé et celui pour lequel peut se poser le problème du genre(2), est susceptible de constituer une sorte de « testament » moral dont l’expression ferait nécessairement éclater le cadre strict du lai narratif. En ce sens, les éléments merveilleux présents au dénouement, pour partie empruntés à la tradition celtique, loin d’apparaître comme plus ou moins « plaqués » sur un récit qui semblait s’en éloigner, prendraient ainsi une dimension signifiante qu’il nous appartiendra de dégager.   


Le premier quart du récit s’apparente au futur « roman de chevalerie » : un héros, Éliduc, concentre en lui les qualités physiques et morales qui en font le modèle du parfait chevalier, idéal qui s’est peu à peu dégagé depuis les croisades, sous l’influence de l’Église, et que Marie est sans doute l’une des premières à illustrer en littérature(3).

S’il est une qualité qui ressort chez Éliduc, chevalier Pruz e curteis, hardi et fier (v. 6), c’est bien la loyauté qui prend la forme plus concrète, plus contextualisée aussi, du respect de la parole donnée(4).
Vassal du roi de Petite Bretagne Ki mut l’amot et cherisseit (v. 31) en raison de l’aide qu’il lui apporte (v. 33-34). Victime des losengiers, tout comme Tristan, il est chassé par le roi qui refuse d’écouter sa défense, mais entend rester loyal envers lui (v. 64-65) et va chercher fortune ailleurs(5).
Une fois à Exeter, en Bretagne, où il passe au service d’un autre roi, il s’illustre de la manière que l’on verra par la suite. Mais il n’oublie pas pour autant les liens qui l’unissent encore à son premier suzerain. Quand il reçoit l’appel de ce dernier, que la nécessité et le remords forcent à le rappeler, il est affecté de devoir quitter Guilliadon, mais la fidélité envers son roi aussi bien que son devoir d’époux le déterminent à rentrer. Le mot serement (v. 596), répondant aux mots alïance et umage (v. 567-568), mettent particulièrement en valeur les liens réciproques que suppose le service féodal.
Mais auparavant, il aura eu bien soin de demander un congé au roi d’Exeter car il doit partir avant l’expiration de son engagement d’une année conclu avec lui après sa victoire sur ses ennemis (v. 269-270), ce que le roi lui accorde volontiers puisqu’il ne craint plus d’attaques nouvelles.

Lors de ses interventions en faveur de ses deux suzerains, tous deux injustement attaqués par leurs voisins(6), Éliduc fait preuve d’éminentes qualités militaires.
- Il se montre d’abord bon stratège et fin négociateur en échafaudant le plan d’attaque qui a le plus de chances de réussir face aux ennemis du roi d’Exeter, et en le faisant bien comprendre à sa petite troupe (v. 167-172). Avec les ennemis du roi de Bretagne, il use d’une diplomatie subtile qui lui permet d’obtenir très rapidement une paix durable (v. 747-748).   
- Il a bien soin de défier ses ennemis (pas de combat loyal sans défi, la partie adverse pouvant ne pas relever celui-ci).
- Il est bon combattant, bien que les détails – encore très sanglants dans les romans antiques – n’intéressent guère notre auteure et ne conviennent du reste pas au genre.
- Il est enfin désintéressé : bien que soudeür, guerrier à la solde, il ne se réserve qu’une part  symbolique et partage le butin entre ses hommes et… les prisonniers ! (v. 262-264). Sa conduite est donc ici l’exacte opposée de celles des soudards orgoillos sans doute plus représentatifs de l’époque.   

Avisé, brave, mesuré et d’une loyauté indéfectible, Éliduc n’est pas seulement un parfait chevalier, c’est aussi un homme accompli dont Marie de France, n’en doutons point, a surtout voulu que le lecteur retienne l’image. Sa loyauté même n’est pas que le respect strictement juridique de la parole donnée, elle est fondée sur le lien affectif qui lie vassaux et suzerains(5). Pour Éliduc, l’engagement est le prolongement naturel de l’attachement personnel(7). Il va être aussi celui du sentiment le plus cher à Marie : l’amour.   

Les influences qui s’exercent ici sont plus marquées : elles proviennent de souvenirs de la lyrique courtoise des troubadours, des poèmes tristaniens, mais aussi et surtout des souvenirs des grandes scènes d’amour du roman d’Énéas (vers 1160) associant Didon, puis Lavinie à Énéas.
Le sentiment qui unit Éliduc et Guilliadon, c’est l’amour dans toute sa pureté, toute sa puissance et toute sa fraîcheur. Ph. Ménard(8) a bien mis en valeur chez Guilliadon le mélange de naïveté – elle aime pour la première fois – et de hardiesse : elle fait remettre à Éliduc, sur les conseils de son fidèle chambellan, des présents dont la signification ne laisse aucun doute, mais sa pudeur la fait aussitôt songer à retenir son envoyé avant de le laisser finalement aller (v. 383-385). L’auteure la rend touchante en montrant comment elle passe du regret d’avoir été trop hardie dans ses avances (les vers 386 sqq. prennent presque l’aspect d’une déploration) et son impatience à connaître la réponse de son amant (v. 420 ; 421-422). Cet amour est si fort qu’elle parle de mourir (v. 349-350) ou de vivre éternellement dans la peine (v. 398-400) au cas où Éliduc rejetterait son amour. Elle est également sensible au point de perdre conscience par deux fois : à l’annonce d’une mauvaise nouvelle (v. 349-350) ou, plus tragiquement, lorsque la situation d’Éliduc lui est brutalement révélée (v. 853 sqq.).
Éliduc est tout aussi amoureux, bien que chez lui, l’expression de cet amour soit d’abord freinée par sa situation d’homme marié (le chambellan, très versé en relations courtoises, remarque d’ailleurs cette retenue presque aussitôt, (v. 423-424)). Il souffre évidemment de cet état de fait :

                Mut se teneit a maubailli,
                Kar a sa femme aveit premis,
                Ainz qu’il turnast de sun païs,
                Quë il n’amereit se li nun

                        (v. 462-465),

mais il entend demeurer fidèle à son engagement, comme on le voit. Cet engagement est du reste clairement rapproché de celui qui le lie au père de Guilliadon, qu’il ne veut pas déshonorer si ce dernier venait à connaître sa situation (v. 475-476).
Mais si Éliduc et Guilliadon ne peuvent se livrer à des effusions, leur amour n’n est pas moins puissant, comme le narrateur le laisse entendre dans ces beaux vers :

                Amdui erent d’amur espris ;
                El ne l’osot areisuner
                E il dutë a li parler.

           (v. 502-504)

Il apparaîtra plus nettement dans la belle scène où Éliduc fait revenir son amie de son évanouissement en la serrant dans ses bras. On remarquera dans ces vers l’alliance, déjà universelle, de l’amour et de la mort, qui, dans l’univers tristanien par exemple, ferait pressentir le drame :

                Par Deu, fet il, ma duce amie,
                Sufrez un poi ke jo vus die :
                Vus estes ma vie e ma morz
                En vus est trestuz mis conforz,

                                  (v. 669-672)

Faut-il rappeler enfin que cet amour, tout puissant qu’il soit, reste chaste ? Le narrateur sait évoquer de façon touchante la force, mais aussi l’innocence du donoi auxquels se livrent les deux amants :

                Mes n’ot entre eus nule folie,
                Joliveté ne vileinie ;
De douneier e de parler
Et de lur beaus aveirs doner
Esteit tute la druërie
Par amur en lur cumpanie.

                         (v. 575-580)

Éliduc et Guilliadon s’aiment donc d’un amour chaste et pur, mais que la situation fausse d’Éliduc amène à penser qu’il ne peut être envisagé dans sa durée.
On a dit (9) qu’il y avait dans le personnage un puissant contraste entre le chevalier accompli, qui fait preuve d’initiatives heureuses et sait les mener à bonne fin, et l’homme marié amoureux d’une autre femme que la sienne, incapable d’affronter cette situation et inconséquent au point de revenir en Bretagne au terme de son congé pour enlever secrètement Guilliadon sans avoir la moindre idée des conséquences de son acte.
Certes, aveuglé par sa passion, il n’imagine pas ces conséquences, pas plus qu’il ne mesure la portée de la trahison qu’il inflige ainsi au roi, mais c’est ici qu’il faut revenir au thème de l’engagement, qu’on n’a pas assez mis en valeur dans le cas présent, semble-t-il, et qui explique son attitude du moment.
Quand Éliduc reçoit l’appel du roi de petite Bretagne, il sait qu’il doit partir et semble résolu à la séparation ; il fait même preuve de réalisme en la matière (v. 599-603). Mais il promet aussi à Guilliadon d’agir suivant sa volonté (v. 607-608 et 615-618) ; par la suite, il n’hésite pas à déclarer :
               
Mes jeo ferei vostre pleisir,
Que ke me deivë avenir.

                                 (v. 677-678)

A quoi Guilliadon répond aussitôt :

                - Od vus, fet el, m’en amenez,
                Puis que remaneir ne volez,
                U si ceo nun, jeo m’ocirai.
                Jamés joie ne bien n’avrai.

                         (v. 679-682)

Éliduc, bien qu’en proie aux souffrances de l’absence sitôt revenu en petite Bretagne, ne décide donc pas de partir sur un coup de tête, mais pour honorer sa parole envers Guilliadon, qu’il ne peut abandonner. La difficulté de l’entreprise et de ses suites ne lui avait du reste pas échappé (cf. v. 678).
Il semblerait que Marie de France ait voulu ramener le thème courtois traditionnel de la toute-puissance de l’amour et de la « tyrannie » de la dame aimée à une dimension plus humaine en prêtant une part de culpabilité à l’amant qui n’a jamais pu ou su avouer la vérité.

Guildeluëc, l’épouse d’Éliduc, a un nom très proche de celui de Guilliadon, et les deux femmes apparaissent étroitement associées dans un des titres du lai, dont Marie nous dit que c’est le plus récent et peut-être le plus légitime (v. 21 sqq.).
Elle représente une sorte de double de sa « rivale », et nul doute qu’un amour aussi fort les a unis. Ses qualités morales semblent répondre à celles d’Éliduc (v. 9-10 ; 709-710). Avant de partir en exil, celui-ci lui a juré fidélité :

Mes il l’aseürat de sei
Qu’il li porterat bone fei
(v. 83-84)

Ce serment, on le sait, sera constamment présent à l’esprit d’Éliduc et ne sera jamais remis en question par lui. Voilà pourquoi l’épouse peut ne reparaître dans le récit qu’à partir du vers 716 et ne jouer de rôle actif que lors du dénouement : son souvenir reste présent au travers du rappel de la foi jurée (cf. v. 323-326, qui reprennent les vers précités presque dans les mêmes termes), même si le nouvel amour ne fait pas bon ménage avec cette dernière dans le cœur d’Éliduc :

Sa lëauté voleit garder,
Mes ne s’en peot nïent jeter
Quë il nen eimt la dameisele
Guillïadun, ki tant fu bele,
(v. 467-470) (10)

Guildeluëc est une épouse aimante et attachée : elle est très affectée par le départ de son époux et l’accompagne quelque temps (v. 80-82) ; lorsqu’il reviendra secourir son roi, son attitude distante et soucieuse la préoccupera et elle cherchera à savoir si elle n’en est pas la cause (v. 718 sqq.).
Sans doute, bien que ce ne soit pas dit, la rencontre de Guilliadon a-t-elle quelque peu terni les feux de l’amour d’Éliduc pour son épouse, mais pour ce dernier, l’engagement du mariage, secondé par une sollicitude réelle pour cette dernière (cf. v. 597-598 (11)) arrive à s’imposer face à la passion, au moins pour un temps.

A ce stade, le thème de l’engagement d’Éliduc assure une certaine symétrie entre les deux rois, d’un côté et les deux personnages féminins de l’autre. Mais l’équilibre ainsi réalisé ne peut s’inscrire dans la durée qu’en ce qui concerne les liens de vassalité. D’une part, il est impossible pour notre héros d’épouser Guilliadon sans répudier Guildeluëc (v. 601-602) ; si c’était le cas, ou si l’adultère venait à être consommé, non seulement la source de Marie serait probablement trahie, mais aussi et surtout, sa conception de l’amour véritable, que nous croyons être au centre du sen de l’œuvre. L’adultère existe dans d’autres lais, Yonec ou le Laüstic, par exemple, mais il excusable dans le cas d’une union inappropriée, ce qui n’est pas le cas ici.
Il n’en demeure pas moins que l’éventualité d’un ménage à trois est bien difficile à concevoir, et que seul le merveilleux peut offrir une issue à l’impasse narrative à laquelle il conduit.

La dernière partie, la seule à justifier le rattachement du texte à la thématique et à l’univers du lai primitif, associe malgré tout divers types de merveilleux, mais qui apparaissent nettement hiérarchisés et forment un ensemble qui peut sembler cohérent.
Le merveilleux païen, d’origine celtique ou non, y fait une apparition beaucoup plus discrète que dans d’autres lais (Guigemar, Bisclavret) et seulement, semble-t-il, sous forme de motifs collectés pour les besoins du récit et souvent empruntés à plusieurs sources(12).
- Il y a d’abord le motif de la tempête que doivent affronter les passagers du bateau en raison d’un acte coupable commis par l’un d’eux (l’adultère), et qui nécessite, au dire d’un marin, le sacrifice de Guilliadon.
- Il y a d’autre part la belette qui, dans l’ermitage où est déposée Guilliadon, ramène sa compagne à la vie au moyen d’une fleur rouge qu’elle va chercher dans la forêt.
- Il y a enfin la léthargie de Guilliadon provoquée par la révélation brutale du marin, et son « réveil » opéré par Guildeluëc, au moyen de la même fleur qui avait servi à la belette.
Réduit à ces quelques motifs, le merveilleux traditionnel risquerait d’apparaître comme un deus ex machina commode pour offrir au récit un dénouement du type de ceux des contes. La cohérence du récit ne tient certainement pas à lui, mais il est cependant un élément nécessaire par la manière même dont il est remis en question et absorbé dans un ensemble aux vertus unificatrices bien plus puissantes : le merveilleux chrétien.

Cette remise en question apparaît clairement dans le motif de la tempête : le marin attribue celle-ci à la colère divine ; auparavant, l’équipage avait devotement invoqué la Vierge et les Saints (v. 821 sqq.). En s’en prenant au marin et non à la responsable de la « souillure », Éliduc aurait dû causer la perte du navire ; or il n’en est rien : la tempête s’apaise et il peut aborder sans encombre en petite Bretagne. Les croyances du marin sont donc désavouées parce que sous celles-ci se cache, sous couvert de christianisme, une conception païenne, donc fausse de la religion et du vrai Dieu. Du même coup est aussi rendu caduc le prétendu « droit des hommes » (cf. v. 838) qui allait faire condamner, dans la personne de Guilliadon, une innocente.
L’épisode de la belette, pittoresque et touchant, préfigure la scène du « réveil » de Guilliadon (cf. v. 1066 !) qu’elle rend aussi plus vraisemblable du strict point de vue narratif. Cette dernière scène fait évidemment songer à un résurrection, mais si cette dernière peut s’entendre au sens propre en ce qui concerne l’animal, pour lequel la magie peut intervenir,  ce n’est pas le cas en ce qui concerne l’Homme, car seul Dieu peut ressusciter les morts. Aussi Guilliadon n’est-elle qu’une « fausse morte »(13) et la résurrection une apparence, renforcée par le cadre de la scène : la jeune fille est sur un lit devant l’autel de l’ermitage (v. 929 sqq.). Mais le miracle n’en existe pas moins, il se situe simplement sur un plan plus intérieur. Ses conséquences vont donner au récit un caractère qui, dépassant le merveilleux païen, va s’orienter à présent vers le merveilleux chrétien. 

Quand Guildeluëc découvre Guilliadon endormie dans l’ermitage après avoir fait espionner les allées et venues suspectes d’Éliduc et s’y être rendue finalement elle-même, on pouvait s’attendre à ce que sa jalousie ne vienne achever l’aventure en tragédie. Or – sans vouloir jouer sur les mots – voici Guildeluëc touchée par la grâce… de sa rivale, comme l’attestent ces beaux vers, un des rares blasons du récit, mais qui est ici du plus bel effet :

                Quant en la chapele est entree,
                El vit le lit a la pucele,
                Ki resemblot rose nuvele ;
                Del cuvertur la descovri
                E vit le cors tant eschevi,
                Les braz lungs e blanches les meins,
                E les deiz greilles, lungs e pleins.

                                                  (v. 1010-1016)

Plus loin, on a aussi ces paroles adressées au serviteur :

                – Veiz-tu, fet ele, ceste femme,
                Ki de beuté resemble gemme ?
                Ceo est l’amie mun seignur
                Pur quei il mene tel dolur.
                Par fei, jeo ne m’en merveil mie,
                Quant si bele femme est perie.

                                      (v. 1021-1026)

Ainsi, une grâce plus élevée se substitue à la haine attendue, la grâce divine, et les deux sentiments les plus chers au christianisme apparaissent dans ces vers :

                Tant par pitié, tant par amur,
                Jamés n’avrai joie nul jur.

                           (v. 1027-1028)

Ce sont eux qui vont motiver l’acte de Guildeluëc : l’imaginaire médiéval procède toujours de la représentation : il voit en la beauté, que ce soit celle du corps féminin, celle des fleurs, des pierres et des métaux précieux, le symbole d’une beauté supérieure que seront appelés à contempler les élus de Dieu réunis dans son Amour. La beauté est grâce, et la Grâce est Amour.
Le couvent, pour Guildeluëc d’abord, après la répudiation demandée par cette dernière (v. 1124 ; 1140 sqq.), puis pour les deux autres personnages, à la fin de leur vie, permet aux deux femmes de se trouver réunies (v. 1167-1168, dans lesquels on notera le terme de serur), et de prier ensemble pour Éliduc, qui à son tour priera pour elles (v. 1171-1173). Toute cette fin rappelle l’esprit des antiques vies de saints, jusque dans ces vers conclusifs :

                E mut par firent bele fin,
                                La merci Dieu ! le veir devin !

                                               (v. 1180-1181) 

Mais cette emprise du religieux doit être néanmoins nuancée. D’une part, Marie ne nous avait pas jusqu’ici habitués à voir attribuer un poids aussi important à la religion, les éléments qui s’y rattachaient n’excédant guère le niveau des allusions banales auxquelles ont recours tous les auteurs d’œuvres non religieuses de l’époque, d’autre part, les conditions des conversions d’Éliduc et de sa seconde épouse sont à prendre en compte.

En effet, celles-ci ne suivent pas directement l’entrée au couvent de Guildeluëc. Éliduc épouse Guilliadon en grande cérémonie(14) :

                Elidus ad s’amie prise ;
                A grant honur, od bel servise
                En fu la feste demenee
                Le jur qu’il l’aveit espusee.

                          (v. 1145-1148)

Par la suite, leur vie est parfaitement heureuse et s’achève dans l’exemplarité :

                Ensemble vesquirent maint jur,
                Mut ot entre eus parfite amur.
                Granz aumoines e granz biens firent,
                Tant quë a Deu se cunvertirent.

                        (v. 1149-1152)

La « conversion » à Dieu, on le voit, n’est que l’accès à la félicité céleste au terme d’un bonheur terrestre qui ne doit nullement être considéré comme une parenthèse, mais qui a bien au contraire été vécu dans toute sa plénitude(15).


Au terme de cette étude, nous voudrions préciser ce qui nous semble devoir être retenu de la lecture d’Éliduc et tenter parallèlement d’entrevoir un ordre sous le disparate des genres que nous avons signalé.

Au-delà des valeurs aristocratiques traditionnelles qui forment un lieu commun littéraire déjà assez bien établi du temps de l’auteure : qualités guerrières, mérite personnel, respect de la parole donnée, il en est de plus propres à l’auteur, même si les thèmes courtois de la toute-puissance de l’amour et du rôle de la « dame », déjà très présents dans le roman antique que Marie connaît parfaitement, ont évidemment exercé leur influence.

Dans la plupart des œuvres, l’amour rencontre des obstacles qui nuisent au parfait bonheur des amants. Dans le roman d’Énéas, qui a plus particulièrement inspiré Marie, c’est la mission  d’Énéas qui pousse ce dernier à abandonner Didon. Dans d’autres œuvres, comme les poèmes tristaniens et certains autres lais de Marie, l’amour entre en conflit avec le mariage ou la volonté d’un père (cf. Les deux amants. Dans Éliduc, aucun obstacle ne persiste devant lui, et surtout pas le mariage, bien au contraire. L’amour n’est vu ni comme un marivaudage courtois, ni une passion dont l’accomplissement doit demeurer impossible, encore moins comme une pulsion  destructrice : chez les gens vertueux, il sait se dépasser lui-même et se métamorphoser en un amour charitable, donc altruiste.  Ce sont principalement les femmes qui l’incarnent ici, et c’est peut-être en ce sens que Marie déclarait au début que c’est … des dames qu’ est avenu/L’aventure dunt li lais fu (v. 25-26), avouant ainsi implicitement préférer l’ancien titre du lai, mais il va sans dire que le héros masculin est également concerné, au sens où l’amour reste – dans l’idéal – indissociable de la vertu, qui le guide et le nourrit. S’il met un moment la raison en péril, la lumière de la grâce saura finalement lui montrer le chemin. 

Ce récit est inspiré d’un lai qui ne nous est pas parvenu, comme tous les autres titres du recueil. Mais, nous l’avons vu, les éléments merveilleux propres au lai celtique semblent n’intervenir qu’à la fin. Nous ignorons dans quelle mesure ce qui précède se rattache à ces sources primitives, mais il est manifeste que l’auteure a fait là plus que l’amplificatio brevis habituelle(16) en puisant dans la matière du roman. C’est cette association qui donne, à première vue, l’impression d’un genre hybride.
Nous pensons qu’il fallait qu’il en fût ainsi. Le conte, sans temporalité et s’inscrivant dans un espace factice, met en scène des personnages réduits à leur fonction, sans épaisseur psychologique, et qui n’agissent qu’en fonction du rôle qui leur est assigné. Si une telle lecture de notre texte est possible à la fin, elle justifie mal le développement donné à ce qui, précisément, ne relève pas du domaine du conte. Dans tout ce qui précède en effet (exploits d’Éliduc, rencontre de Guilliadon), les personnages évoluent dans un espace et une temporalité sensibles et reconnaissables, que les allées et venues d’Éliduc permettent d’apprécier. Surtout, les personnages apparaissent pourvus de liberté : Éliduc semble libre d’avouer ou non à Guilliadon qu’il est marié(17) ; s’il ne le fait pas, cette réticence peut être aisément attribuée à des facteurs psychologiques, comme dans les romans. Le seul fait qu’Éliduc s’engage dans une impasse quand il enlève Guilliadon montre l’emprise sur lui d’une « réalité » qu’il méconnaît.
Mais la réunion des deux genres, loin d'apparaître comme une négligence de composition, nous semble au contraire constituer l’expression la plus adéquate à ce que Marie de France a pu se proposer dans ce lai ultime : dresser l’image d’un idéal de vie affectif, moral, spirituel aussi, car l’homme a évidemment besoin du salut. Comme tel, l’ensemble correspond finalement assez bien à un conte, pourvu qu’on ne réduise pas la définition du terme à des aspects folkloriques ou stéréotypés rejetés en fin de texte. Comme tout conte, il a bien pour fonction de compenser, « au moins le temps du rêve, la mésaventure de l’ici-bas par l’aventure émerveillée »(18).

Au début et parfois à la fin de chacun des douze lais qui composent le recueil, Marie nous dit « mettre en récit » des sources bretonnes afin que le souvenir ne s’en efface pas. Mais c’est en partie un artifice d’auteur dont Chrétien usera aussi ; Éliduc est évidemment plus qu’un témoignage, plus qu'une « belle histoire » : une rêverie humaniste.