1 (Modifié par zoup25 07/02/2018 à 20:57)

Proust, Le Côté de Guermantes - Je me sentais séparé — non seulement de la grande nuit glacée...

Bonjour,

J'ai une étude de texte linéaire à faire sur un extrait de texte de Proust mais je suis coincée par deux problèmes.

Le premier problème s'agit d'un souci de compréhension concernant la première et longue phrase de cet extrait, je ne suis pas sure de comprendre où l'auteur veut en venir... Le narrateur veut-il en venir au fait que'il profite et se rends compte du bonheur que peut procurer toutes les petits choses simples de la vie, auxquelles on ne fait pas toujours attention. Ces plaisirs étant amplifiés par le fait qu'il est en temps de guerre ?

La deuxièmes phrases globalement je l'ai compris.

Mon second problème concerne l'analyse du texte, en effet je ne veux pas tomber dans le piège de faire une analyse superficiel, de donner seulement mes impressions... J'aimerai faire une analyse stylistique de ce texte de Proust. Je pense tout d'abord analyser la longueur et le rythme de ses phrases mais par où commencer ? La longueur de ses phrases donnent-elles un effet plus réaliste à ses descriptions ?
Pouvez-vous m'orienter pour analyser Proust ?
De plus dans un livre sur l'analyse stylistique que l'on m'a prêté il y est question de structure complexe dite télescopique. Cette structure dite télescopique peut-elle selon vous se prêter à l'analyse ici ?

Voici le texte en question:

Je me sentais séparé – non seulement de la grande nuit glacée qui s'étendait au loin et dans laquelle
nous entendions de temps en temps le sifflet d'un train qui ne faisait que rendre plus vif le plaisir d'être
là, ou les tintements d'une heure qui heureusement était encore éloignée de celle où ces jeunes gens
devraient reprendre leurs sabres et rentrer – mais aussi de toutes les préoccupations extérieures,
presque du souvenir de Mme de Guermantes, par la bonté de Saint-Loup à laquelle celle de ses amis
qui s'y ajoutait donnait comme plus d'épaisseur ; par la chaleur aussi de cette petite salle à manger, par
la saveur des plats raffinés qu'on nous servait. Ils donnaient autant de plaisir à mon imagination qu'à
ma gourmandise ; parfois le petit morceau de nature d'où ils avaient été extraits, bénitier rugueux de
l'huître dans lequel restent quelques gouttes d'eau salée, ou sarment noueux, pampres jaunis d'une
grappe de raisin, les entourait encore, incomestible, poétique et lointain comme un paysage, et faisant
se succéder au cours du dîner les évocations d'une sieste sous une vigne et d'une promenade en mer ;
d'autres soirs c'est par le cuisinier seulement qu'était mise en relief cette particularité originale des
mets, qu'il présentait dans son cadre naturel comme une oeuvre d'art ; et un poisson cuit au courtbouillon
était apporté dans un long plat en terre, où, comme il se détachait en relief sur des jonchées
d'herbes bleuâtres, infrangible1 mais contourné2 encore d'avoir été jeté vivant dans l'eau bouillante,
entouré d'un cercle de coquillages d'animalcules satellites, crabes, crevettes et moules, il avait l'air
d'apparaître dans une céramique de Bernard Palissy.

Voilà.
J'espère avoir des réponses !

Cordialement.

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Proust, Le Côté de Guermantes - Je me sentais séparé — non seulement de la grande nuit glacée...

Bonsoir,

Proust n'évoque pas la guerre en arrière-plan. Il note simplement que les officiers présents doivent rejoindre leur casernement. A noter que Saint-Loup, aristocrate, est lui-même militaire, il sert dans la cavalerie, arme des nobles.
Cet extrait cherche à rendre compte du raffinement des soirées au Faubourg Saint-Germain.
La première phrase conditionne la suite. Le narrateur relève son confinement, condition psychologique au flux de pensée qui suit à propos de la sophistication des plaisirs de la table.
L'analyse des périodes est fondamentale. La seconde phrase est tout à la fois une accumulation sybaritique et l'élaboration progressive d'un chef-d'oeuvre artistique, mélange de réalité et d'imagination (délirante ?).
Au second degré, on peut entrapercevoir une dérision humoristique de ce snobisme intellectuel gastronomico-esthétique. Il y aurait peut-être là une parenté possible avec les dérives décadentistes de des Esseintes, le héros d'A rebours de Huysmans.

Proust, Le Côté de Guermantes - Je me sentais séparé — non seulement de la grande nuit glacée...

Merci beaucoup pour votre aide !
Pouvez-vous m'en dire un peu plus sur le décadentisme, j'ai beau chercher je ne trouve rien d’intéressant sur internet... De même j'étudie Huysmans et à aucun moment le cours n'y fait référence...

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Proust, Le Côté de Guermantes - Je me sentais séparé — non seulement de la grande nuit glacée...

Bonjour,

https://fr.wikipedia.org/wiki/Décadentisme
Ce lien dit l’essentiel ou à peu près.

Replacé dans l’histoire des idées, le décadentisme est enfant du romantisme, du Parnasse, du symbolisme, il est le dernier avatar du désespoir latent des artistes qui étouffent dans un monde positiviste, bourgeois et laid. Il est tout à la fois une tentative d’évasion, une sophistication intellectualiste, artistique et élitiste. Ses adeptes sont en opposition frontale au naturalisme jugé obscène. À noter que Huysmans est un transfuge du naturalisme à double titre : refus de l’ordure envahissante et recherche d’une verticalité qui le conduira à se convertir au christianisme.
Les précurseurs du décadentisme en littérature sont Baudelaire et d’une certaine façon le Flaubert de La Tentation de Saint-Antoine, ce réaliste meurtri par la laideur et la bêtise…

Le décadentisme entretient aussi une parenté avec le dandysme (voir Baudelaire et Oscar Wilde), rappelons que Proust a été inspiré par Robert de Montesquiou.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Dandy

Dans l’extrait étudié, Proust évoque le dandysme intellectuel, artistique et mondain. Il est intéressant de relever que le narrateur éprouve des symptômes voisins de des Esseintes :
- désir du confinement,
- échappatoire dans l’art.

En effet à la suite de Baudelaire qui voulait sauver la vie par l’art, les décadentistes se montrent extrémistes : L’art doit remplacer la vie. Des Esseintes s’enferme pour ne plus avoir de contact avec une réalité abjecte. Il se crée des succédanés, s’invente des raffinements esthétiques, des jouissances rares et artificieuses. Finalement il s’étiole dans sa prison intellectualiste avant de reconnaître son erreur. Rappelons à ce sujet que Proust s’est lui-même imposé une claustration, que l’ambition de son œuvre est de partir à la recherche du temps perdu, de reconstruire la vie à partir du souvenir. À ce sujet, le terme perdu ne signifie peut-être pas seulement disparu mais aussi gâché parce qu’insuffisamment apprécié par l’entremise du regard esthétique.