1 (Modifié par Jehan 30/10/2017 à 15:37)

Annie Ernaux, La Femme Gelée

Bonjour,
Je dois commenter cet extrait de la femme gelée d'Annie Ernaux

Un mois, trois mois que nous sommes mariés, nous retournons à la fac, je donne des cours de latin. Le soir descend plus tôt, on travaille ensemble dans la grande salle. Comme nous sommes sérieux et fragiles, l’image attendrissante du jeune couple moderno-intellectuel. Qui pourrait encore m’attendrir si je me laissais faire, si je ne voulais pas chercher comment on s’enlise, doucettement. En y consentant lâchement. D’ accord je travaille La Bruyère ou Verlaine dans la même pièce que lui, à deux mètres l’un de l’autre. La cocotte-minute, cadeau de mariage si utile vous verrez, chantonne sur le gaz. Unis, pareils. Sonnerie stridente du compte-minutes, autre cadeau. Finie la ressemblance. L’un des deux se lève, arrête la flamme sous la cocotte, attend que la toupie folle ralentisse, ouvre la cocotte, passe le potage et revient à ses bouquins en se demandant où il en était resté. Moi. Elle avait démarré, la différence.
    Par la dînette. Le restau universitaire fermait l’été. Midi et soir je suis seule devant les casseroles. Je ne savais pas plus que lui préparer un repas, juste les escalopes panées, la mousse au chocolat, de l’extra, pas du courant. Aucun passé d’aide-culinaire dans les jupes de maman ni l’un ni l’autre. Pourquoi de nous deux suis-je la seule à me plonger dans un livre de cuisine, à éplucher des carottes, laver la vaisselle en récompense du dîner, pendant qu’il bossera son droit constitutionnel. Au nom de quelle supériorité. Je revoyais mon père dans la cuisine. Il se marre, « non mais tu m’ imagines avec un tablier peut-être ! Le genre de ton père, pas le mien ! ». Je suis humiliée. Mes parents, l’aberration, le couple bouffon. Non je n’en ai pas vu beaucoup d’hommes peler des patates. Mon modèle à moi n’est pas le bon, il me le fait sentir. Le sien commence à monter à l’horizon, monsieur père laisse son épouse s’occuper de tout dans la maison, lui si disert¹, cultivé, en train de balayer, ça serait cocasse, délirant, un point c’est tout. À toi d’apprendre ma vieille. Des moments d’angoisse et de découragement devant le buffet jaune canari du meublé², des œufs, des pâtes, des endives, toute la bouffe est là, qu’il faut manipuler, cuire. Fini la nourriture-décor de mon enfance, les boîtes de conserve en quinconce, les bocaux multicolores, la nourriture surprise des petits restaurants chinois bon marché du temps d’avant. Maintenant, c’est la nourriture corvée. Je n’ai pas regimbé³, hurlé ou annoncé froidement, aujourd’hui c’est ton tour, je travaille La Bruyère. Seulement des allusions, des remarques acides, l’écume d’un ressentiment mal éclairci. Et plus rien, je ne veux pas être une emmerdeuse, est-ce que c’est vraiment important, tout faire capoter, le rire, l’entente, pour des histoires de patates à éplucher, ces bagatelles relèvent-elles du problème de la liberté, je me suis mise à en douter. Pire, j’ai pensé que j’étais plus malhabile qu’une autre, une flemmarde en plus, qui regrettait le temps où elle se fourrait les pieds sous la table, une intellectuelle paumée incapable de casser un œuf proprement. Il fallait changer. À la fac, en octobre, j’essaie de savoir comment elles font les filles mariées, celles qui, même, ont un enfant. Quelle pudeur, quel mystère, « pas commode » elles disent seulement, mais avec un air de fierté, comme si c’était glorieux d’être submergée d’occupations. La plénitude des femmes mariées. Plus le temps de s’interroger, couper stupidement les cheveux en quatre, le réel c’est ça, un homme, et qui bouffe, pas deux yaourts et un thé, il ne s’agit pas d’être une braque4. Alors, jour après jour, de petits pois cramés en quiche trop salée, sans joie, je me suis efforcée d’être la nourricière, sans me plaindre. « Tu sais, je préfère manger à la maison plutôt qu’au restau U, c’est bien meilleur ! » Sincère, et il croyait me faire un plaisir fou. Moi je me sentais couler.
    Version anglaise, purée, philosophie de l’histoire, vite le supermarché va fermer, les études par petits bouts c’est distrayant mais ça tourne peu à peu aux arts d’agrément. J’ai terminé avec peine et sans goût un mémoire sur le surréalisme que j’avais choisi l’année d’avant avec enthousiasme. Pas eu le temps de rendre un seul devoir au premier trimestre, je n’aurai certainement pas le capes5, trop difficile. Mes buts d’avant se perdent dans un flou étrange. Moins de volonté. Pour la première fois, j’envisage un échec avec indifférence, je table sur sa réussite à lui, qui, au contraire, s’accroche plus qu’avant, tient à finir sa licence et sciences po6 en juin, bout de projets. Il se ramasse sur lui-même et moi je me dilue, je m’engourdis. Quelque part dans l’armoire dorment des nouvelles, il les a lues, pas mal, tu devrais continuer. Mais oui, il m’encourage, il souhaite que je réussisse au concours de prof, que je me « réalise » comme lui. Dans la conversation, c’est toujours le discours de l’égalité. Quand nous nous sommes rencontrés dans les Alpes, on a parlé ensemble de Dostoïevski7 et de la révolution algérienne. Il n’a pas la naïveté de croire que le lavage de ses chaussettes me comble de bonheur, il me dit et me répète qu’il a horreur des femmes popotes. Intellectuellement, il est pour ma liberté, il établit des plans d’organisation pour les courses, l’aspirateur, comment me plaindrais-je. Comment lui en voudrais-je aussi quand il prend son air contrit d’enfant bien élevé, le doigt sur la bouche, pour rire, «ma pitchoune, j’ai oublié d’essuyer la vaisselle... » tous les conflits se rapetissent et s’engluent dans la gentillesse du début de la vie commune, dans cette parole enfantine qui nous a curieusement saisis, de ma poule à petit coco, et nous dodine tendrement, innocemment.
Pas ensuquée tout à fait. Un jour, la scène, mon déballage pas méthodique, des cris, des larmes, des reproches en miettes, qu'il ne m'aide pas, qu'il décide de tout. D'un seul coup, j'ai entendu mon ami, celui qui discutait avec moi politique, hier encore, me lancer: "Tu me fais chier, tu n'es pas un homme non ! Il y a une petite différence quand tu pisseras debout dans le lavabo, on verra !".Je voudrais rire mais ce n'est pas possible, des phrases pareilles dites par lui et il ne rit pas. Ca, la vie surréaliste. Toutes les solutions immédiates de me libérer me paraissent des montagnes. La femme qui part au bout de trois mois, quelle honte, sa faute forcément, Il y a un laps de temps convenable. Patienter. C'était peut-être une phrase en l'air qu'il a dite sans y penser. La machine à laminer toute seule est en train de se mettre en route. Je suis revenue et je n'ai pas rempli la valise même à moitié.
Quelques faits, autant de repères. Un jour, il m'a rapporté Elle ou Marie-France. S'il m'a acheté ce journal, c'est qu'il me voyait autrement qu'avant. Ou j'avais bien déjà changé et il croyait me faire plaisir. Je ne fais pas son procès, j'essaye de refaire la route. Ensemble on commençait à prendre des habitudes qui sentent l'installé, douceur aujourd'hui, demain monotonie. Les infos à treize heures, le canard enchainé le mercredi, le cinéma le samedi soir et la nappe le dimanche. L'amour seulement la nuit.
(...)
Mais je sentais que je ne serais plus jamais une fille du bord de mer, que je glisserais dans une autre image, celle de la jeune femme fournisseuse et toujours souriante des publicité pour produits ménagers. D'une image à l'autre, c'est l'histoire d'un apprentissage ou j'ai été refaite.

J'ai commencé à construire un plan avec la problématique suivante

Quel regard la romancière porte sur son personnage ?

I) Un idéal d'égalité qui se confronte à la réalité
1)Une égalité théorique
2)Une réalité dictée par la société

II) Une femme gelée qui doute peu à peu
1) Un passage de l'enfance à l'âge adulte
2) Un processus long qui aboutit à l'acceptation des diktats de la société

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Annie Ernaux, La Femme Gelée

Un couple d'étudiants mariés : une égalité de façade

- un discours
- des études
- des études pour espérer se réaliser

Une réalité inégalitaire
- les tâches dévolues à la femme
- le discours du mari
- des modèles familiaux et sociaux tenaces 

La prise de conscience
- la souffrance
- les frustrations
- la descente vers la soumission