Quels rôles joue l'eau dans ces quatre poèmes ?

Texte 1: Assieds-toi sur le bord d'une ondante rivière (Chassignet)


Assieds-toi sur le bord d’une ondante rivière :
Tu la verras fluer d’un perpétuel cours,
Et flots sur flots roulant en mille et mille tours
Décharger par les prés son humide carrière.

Mais tu ne verras rien de cette onde première
Qui naguère coulait ; l’eau change tous les jours,
Tous les jours elle passe, et la nommons toujours
Même fleuve, et même eau, d’une même manière.

Ainsi l’homme varie, et ne sera demain
Telle comme aujourd’hui du pauvre corps humain
La force que le temps abrévie et consomme :

Le nom sans varier nous suit jusqu’au trépas,
Et combien qu’aujourd’hui celui ne sois-je pas
Qui vivais hier passé, toujours même on me nomme.


Texte 2: Le lac (Lamartine)


Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !


Texte 3: Moesta et errabunda (Baudelaire)


Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l'immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe ?

La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !
Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !
- Est-il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe
Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?

Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,
Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé,
Où dans la volupté pure le coeur se noie !
Comme vous êtes loin, paradis parfumé !

Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
- Mais le vert paradis des amours enfantines,

L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l'animer encor d'une voix argentine,
L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?


Texte 4: Le Pont Mirabeau (Apollinaire)


Sous le pont Mirabeau coule la Seine
             Et nos amours
        Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
 
      Vienne la nuit sonne l'heure
      Les jours s'en vont je demeure
 
Les mains dans les mains restons face à face
             Tandis que sous
        Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse
 
      Vienne la nuit sonne l'heure
      Les jours s'en vont je demeure
 
L'amour s'en va comme cette eau courante
             L'amour s'en va
        Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
 
      Vienne la nuit sonne l'heure
      Les jours s'en vont je demeure
 
Passent les jours et passent les semaines
             Ni temps passé
        Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
 
      Vienne la nuit sonne l'heure
      Les jours s'en vont je demeure


Texte en plus:

On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c'est une autre eau qui vient à vous ; elle se dissipe et s'amasse de nouveau ; elle recherche et abandonne, elle s'approche et s'éloigne. Nous descendons et nous ne descendons pas dans ce fleuve, nous y sommes et nous n'y sommes pas. (Fragments, Ephèse, VIe siècle avt JC)


Mes débuts:

- Le premier rôle de l'eau est très évidement la fuite du temps qui est présent dans les 4 poèmes. Pour ce rôle, je n'aurai pas besoin plus d'aide, mes analyses étant déjà faites.
- Le second rôle semble être pour moi d'une part la puissance de la nature (texte 2 et 3) à travers la poésie mais aussi l'élément baroque qui est le mouvement qui joue avec la stabilité (texte 1 et 4).

Je manque de ressources pour trouver d'autres rôles, et le second que j'ai produit me semble vague, pouvez-vous m'apporter de renseignements si vous avez étudié ces poèmes ? Merci d'avance.

2 (Modifié par Jehan 16/09/2017 à 20:46)

Quels rôles joue l'eau dans ces quatre poèmes ?

A mon sens, le plus important est que dans ces textes il s'agit  toujours de la même idée du temps cyclique de la nature et du temps linéaire de l'homme.
Le temps passe, dit Lamartine, et nous passons (c'est -à dire que nous mourons).
La nature renaît. La vie de l'homme a une fin.
Le cours du fleuve est perpétuel. On le voit toujours identique à lui-même, dit Chassignet, l'homme est inconstant, ou plutôt ballotté par les éléments, il change sans cesse de forme jusqu'à n'en plus avoir.
De la nostalgie tout aussi claire dans le texte de Baudelaire et dans celui d'Apollinaire.
Nostalgie d'un bonheur perdu et qui ne saurait revenir, comme le printemps marque le renouveau de la nature. (Mais le vert paradis des amours enfantines ; Ni temps passé/ Ni les amours reviennent)

Quels rôles joue l'eau dans ces quatre poèmes ?

Bonsoir, merci d'abord de vos renseignements.

Cependant, lorsque vous affirmez
"Le cours du fleuve est perpétuel. On le voit toujours identique à lui-même, dit Chassignet, l'homme est inconstant, ou plutôt ballotté par les éléments, il change sans cesse de forme jusqu'à n'en plus avoir.
De la nostalgie tout aussi claire dans le texte de Baudelaire et dans celui d'Apollinaire.
Nostalgie d'un bonheur perdu et qui ne saurait revenir, comme le printemps marque le renouveau de la nature"

Diriez vous que l'eau a un rôle de nostalgie ?
Pour ce qui est de Chassignet et de Apollinaire, je présumé que vous voulez dire l'eau fait office d'une certaine stabilité dans l'inconstance de l'homme ?

4 (Modifié par Laoshi 16/09/2017 à 21:00)

Quels rôles joue l'eau dans ces quatre poèmes ?

L'eau appartient à la nature. Elle est ou du moins dans ces textes apparaît toujours la même.
Dans son instabilité, elle passe mais sera (du moins on le suppose) toujours là.
Elle passe, elle passera toujours.
L'homme passe. Il ne repasse pas. Il va droit vers sa mort.
C'est ce qu'on appelle le temps cyclique de la nature et le temps linéaire de l'homme.

5 (Modifié par Jehan 16/09/2017 à 21:49)

Quels rôles joue l'eau dans ces quatre poèmes ?

Tout d'abord, merci, je comprends entièrement votre jugement notamment sur l'instabilité qui m'était, pour dire vrai, assez discordant selon mon gout.

Mais alors, cela se rejoint assez étroitement à la fuite du temps qui est déjà le premier rôle. Êtes-vous d'accord ou je vais dans l'erreur ? (sur le cycle de la nature et celui de l'homme)
Il me faut cependant d'autres rôles. Et j'ai eu le sentiment que l'eau est souvent un refuge pour le poète afin de dévoiler ses sentiments, je me trompe, surtout dans Le lac de Lamartine, voyez-vous cela dans les autres poèmes que j'ai cités ? Voyez-vous d'autres rôles possibles ?

6

Quels rôles joue l'eau dans ces quatre poèmes ?

Dans le poème de Lamartine, la nature est témoin, reflet des sentiments. Vision romantique du décor naturel.

Quels rôles joue l'eau dans ces quatre poèmes ?

Mais alors, cela se rejoint assez étroitement à la fuite du temps qui est déjà le premier rôle. Êtes-vous d'accord ou je vais dans l'erreur ?

Bien sûr que je suis d'accord, le temps cyclique de la nature fait ressortir le tragique de la fuite du temps pour l'homme, qui ne pourra jamais retrouver les moments passés.
Tu n'es pas dans l'erreur. C'est le rôle premier de l'eau qui coule  que de nous faire sentir que nous passons.
En même temps, comme te le suggère Floreale, L'homme qui devrait en vouloir à cette ingrate nature, s'en rapproche, se fond avec elle,  y voit un moyen de prendre conscience de la brièveté de son existence, et en même temps, elle est pour lui un repère, et il peut, comme les poètes romantiques y trouver un asile, une consolation, l'immuabilité qui lui fait défaut.
Cela paraît toutefois un peu différent dans le poème d'Apollinaire où  tu remarqueras que les rôles étrangement semblent inversés. Les jours s'en vont je demeure. L'inconstance baroque de la condition humaine laisse ici place à une étrange stabilité  de l'amour humain qui s'oppose au caractère fuyant de l'eau.

Quels rôles joue l'eau dans ces quatre poèmes ?

Pas de l'amour humain, mais de son souvenir dans le chant du poème.

9 (Modifié par Laoshi 17/09/2017 à 09:30)

Quels rôles joue l'eau dans ces quatre poèmes ?

Si tu veux. Je demeure...

Quels rôles joue l'eau dans ces quatre poèmes ?

Mais c'est super important, tout est dans le je, justement.