1 (Modifié par Geminisirius 15/07/2017 à 10:43)

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe - Paysages Américains

Bonjour,

Je suis étudiante en Lettres et je travaille en ce moment sur Chateaubriand et les Mémoires d'Outre-Tombe.
Je m'adresse à ceux qui ont lu l'oeuvre : Je cherche des pages, extraits de cette œuvre qui dépeignent de véritable tableaux des paysages américains parcourut par Chateaubriand dans sa jeunesse et qu'il retranscrit avec mélancolie.
Ce que je cherche ce sont des "Paysages Etat-d'Ame" comme on peut en trouver dans Les Rêveries du Promeneur Solitaire de Rousseau.

Je supplie les passionnés, les lecteurs de partager les pages qui les ont le plus marqués.
Merci à tout ceux qui me répondront.

Laurane

PS : S'il vous plaît évitez les "tu n'avais qu'à lire le livre" car je l'ai lu  (pas tout mais une bonne partie) mais si je vous demande c'est pour obtenir les préférences générales et un avis spécialisé
Merci)

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Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe - Paysages Américains

Chateaubriand "dans" le tableau :

Niagara efface tout. Je contemplais la cataracte que révélèrent au vieux monde, non d’infimes voyageurs de mon espèce, mais des missionnaires qui, cherchant la solitude pour Dieu, se jetaient à genoux à la vue de quelque merveille de la nature et recevaient le martyre en achevant leur cantique d’admiration. Nos prêtres saluèrent les beaux sites de l’Amérique et les consacrèrent de leur sang ; nos soldats ont battu des mains aux ruines de Thèbes et présenté les armes à l’Andalousie : tout le génie de la France est dans la double milice de nos camps et de nos autels.

Je tenais la bride de mon cheval entortillée à mon bras ; un serpent à sonnettes vint à bruire dans les buissons. Le cheval effrayé se cabre et recule en approchant de la chute. Je ne puis dégager mon bras des rênes ; le cheval, toujours plus effarouché, m’entraîne après lui. Déjà ses pieds de devant quittent la terre ; accroupi sur le bord de l’abîme, il ne s’y tenait plus qu’à force de reins. C’en était fait de moi, lorsque l’animal, étonné lui-même du nouveau péril, volte en dedans par une pirouette. En quittant la vie au milieu des bois canadiens, mon âme aurait-elle porté au tribunal suprême les sacrifices, les bonnes œuvres, les vertus des pères Jogues et Lallemant[50], ou des jours vides et de misérables chimères ?

Ce ne fut pas le seul danger que je courus à Niagara : une échelle de lianes servait aux sauvages pour descendre dans le bassin inférieur ; elle était alors rompue. Désirant voir la cataracte de bas en haut, je m’aventurai, en dépit des représentations du guide, sur le flanc d’un rocher presque à pic. Malgré les rugissements de l’eau qui bouillonnait au-dessous de moi, je conservai ma tête et je parvins à une quarantaine de pieds du fond. Arrivé là, la pierre nue et verticale n’offrait plus rien pour m’accrocher ; je demeurai suspendu par une main à la dernière racine, sentant mes doigts s’ouvrir sous le poids de mon corps : il y a peu d’hommes qui aient passé dans leur vie deux minutes comme je les comptai. Ma main fatiguée lâcha prise ; je tombai. Par un bonheur inouï, je me trouvai sur le redan d’un roc où j’aurais dû me briser mille fois, et je ne me sentis pas grand mal ; j’étais à un demi-pied de l’abîme et je n’y avais pas roulé : mais lorsque le froid et l’humidité commencèrent à me pénétrer, je m’aperçus que je n’en étais pas quitte à si bon marché : j’avais le bras gauche cassé au-dessus du coude.

Livre VI

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Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe - Paysages Américains

Bonsoir,

Il faut chercher dans le Livre VI.

Quelques sous-titres en guise de pistes
Rivière du nord.
Campement au bord du lac des Onondagas.
Voyage du lac des Onondagas à la rivière Genesee.
Cataracte de Niagara.
Lacs du Canada.
Ruines de la nature.
Vallée du tombeau.
Destinée des fleuves.

4 (Modifié par Geminisirius 16/07/2017 à 14:50)

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe - Paysages Américains

Merci Floréale et Jean-Luc pour vos contribution : Je trouve le passage de Floreale assez intéressant surtout le premier paragraphe et la notion de danger dans ce texte.

Cependant, j'aurais préféré un passage où le paysage état-d'âme et mieux mis en valeur dans une description "tableaux". Où des thèmes romantiques voir transcendantaux apparaissent : à la Rousseau ou à la Emerson (Nature)
Mais votreaide m'a surtout permis de lire le Livre VI et de trouver un passage qui correspond plus à ce que je cherchais.

"À notre droite étaient des ruines appartenant aux grandes fortifications trouvées sur l’Ohio, à notre gauche un ancien camp de sauvages ; l’île où nous étions, arrêtée dans l’onde et reproduite par un mirage, balançait devant nous sa double perspective. À l’orient, la lune reposait sur des collines lointaines ; à l’occident, la voûte du ciel était fondue en une mer de diamants et de saphirs, dans laquelle le soleil, à demi plongé, paraissait se dissoudre. Les animaux de la création veillaient ; la terre, en adoration, semblait encenser le ciel, et l’ambre exhalé de son sein retombait sur elle en rosée, comme la prière redescend sur celui qui prie.

Quitté de mes compagnes, je me reposai au bord d’un massif d’arbres : son obscurité, glacée de lumière, formait la pénombre où j’étais assis. Des mouches luisantes brillaient parmi les arbrisseaux encrêpés, et s’éclipsaient lorsqu’elles passaient dans les irradiations de la lune. On entendait le bruit du flux et reflux du lac, les sauts du poisson d’or, et le cri rare de la cane plongeuse. Mes yeux étaient fixés sur les eaux ; je déclinais peu à peu vers cette somnolence connue des hommes qui courent les chemins du monde : nul souvenir distinct ne me restait ; je me sentais vivre et végéter avec la nature dans une espèce de panthéisme. Je m’adossai contre le tronc d’un magnolia et je m’endormis ; mon repos flottait sur un fond vague d’espérance."

Dans ce passage je pense qu'on peut y voir le tableau américain transcendantal où Chateaubriand semble fusionner avec la Nature qui l'entoure, l'Homme s'inscrivant pleinement comme une partie d'un tout cosmologique (Homme intégré dans la Nature-> Panthéisme)
Panthéïsme
-> // Spinoza (Deus es Natura)
-> // Rousseau : Etat de Nature, Promenades, Lien avec la Botanique
-> // Emerson : Nature, Homme qui s'intègre au tout naturel
-> // Tableau de la Hudson River School
Caractéristiques Romantiques ou Transcendantalistes
-> Solitude dans l'immensité de la Nature, Terre vierge de toute civilisation (sauf ruines)
-> Fusion avec la Nature
-> Ruines : Nostalgie d'un Passé Historique
-> Dimension Spirituelle : "Animaux de la Création" "Prière" "Panthéisme"
-> Dimension Cosmologique : Antithèse Orient, Lune / Occident,Soleil - Personnification de la terre
-> Dimension Picturale : Jeux de lumières, Clairs Obscurs, Couleurs et Tonalité
-> Bercement Sonore : Bruit de l'eau, des animaux
-> Transe transcendantaliste
-> La Nature un refuge pour l'Homme
Floreale ou toute autres personne, pensez-vous que les éléments que j'ai trouvés correspondent à ce que ce passage transcrit véritablement ? Aurais-je oublier certaines choses ? Est-ce que j'extrapole un petit peu ??

Je rappelle que ce travail, je le fais dans un cadre purement personnel : pour le plaisir d'apprendre à connaitre l’œuvre de Chateaubriand et non dans le cadre d'une dissertation, d'un commentaire ou autre...

Merci pour vos réponse et votre aide

Laurane

5

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe - Paysages Américains

Tes remarques d'analyse sont fort intéressantes.
Elles pourraient peut-être  davantage être  hiérarchisées : du plus simple, du plus évident en "sondant" le texte au plus abouti

Ex :
les éléments d'un tableau romantique : ruines/lune/nature/eau
un paradis perdu et retrouvé : une île, l'harmonie de la création
la dimension mystique ("adoration/encenser le ciel/espérance/prière/prie")
les éléments : terre/eau/feu/air
la méditation romantique : de l'apaisement à la méditation au rythme du flux et reflux vers le repos du corps et de l'âme
le jeu des contrastes (ombre/lumière), de la dualité ("double perspective"), horizontalité/verticalité
la communion, l'osmose : "la voûte du ciel fondue en une mer" / "je me sentais végéter"
les métaphores : "une mer de diamants et de saphirs"/" l’ambre exhalé de son sein"
et toujours le personnage préromantique dans le tableau

6

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe - Paysages Américains

Merci Floreale tes remarques éclaircissent énormément les éléments essentiels que je dois retenir et comprendre dans ce passage.
Je ferme le sujet.
Merci à tous pour vos contributions et vos idées.

Si j'ai une autres question sur Chateaubriand ou d'autres œuvres je posterai un nouveau message. 

C'est la première fois que je poste sur le forum donc je ne sais pas trop comment il marche ni trop où trouver les infos. La question que je pose maintenant sort du sujet mais je ne sais pas du tout où la poster (devrais-je créer un nouveau message ? mais j'ai peur que celui-ci soit encore redirigé ?? )

Juste dernière question, savez-vous si je peux poser des questions, ou trouver des informations, sujets sur des écrivains de littérature étrangère (Américaine (Emerson, Poe, Melville...), Anglaise (Stevenson, Caroll Lewis, Coleridge, Shakespeare...)  Russe (Tolstoï, Pouchkine, Dostoïevski), Italienne (Dante, Borges, Eco), Tchékoslovaque (Kafka) ..... sur le site Etudes Littéraires ???

J'ai l'impression que le site se concentre sur la Littérature Française.

Merci pour vos réponses

Laurane

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe - Paysages Américains

Parmi les rubriques du forum, tu as une rubrique "Autres littératures" :
https://www.etudes-litteraires.com/foru … tures.html

8 (Modifié par Jean-Luc 17/07/2017 à 15:39)

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe - Paysages Américains

Bonjour,

Je souhaitais revenir sur ta précédente analyse du texte de Chateaubriand.
Je rejoins les conseils de Floreale.
Surtout je voudrais te faire remarquer une erreur d'interprétation.
Tu parles de panthéisme. Dans cette conception Dieu se confond avec la création.
Or Chateaubriand est chrétien.
Dans cette religion, à la différence du paganisme, Dieu n'est pas sa création. Il s'en distingue et en est l'auteur incréé. Voir la Genèse.
Dans cet extrait, Chateaubriand peut, au travers des merveilles de la création, remonter jusqu'à son auteur. Il s'agit plutôt de contemplation et de mysticisme.
C'est d'ailleurs le fil conducteur de son essai Le Génie du Christianisme où il examine les apports artistiques de la religion chrétienne.

9

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe - Paysages Américains

Bonjour,

Merci Jean-Luc pour tes éclaircissements . Je suis d'accord avec ce que tu dis quand tu parle de Mysticisme et de Contemplaction.
Après je ne considère pas Chateaubriand comme quelqu'un qui fait de la Nature une Religion mais qui voit à travers la Nature quelque chose de divin, de vivant comme un cosmos naturel avec lequel il rentre en symbiose et deviens un véritable refuge pour l'homme en l'éloignant de la société (// Rousseau).
De plus, c'est Chateaubriand lui-même qui parle de "Panthéisme" à la fin de l'extrait que j'ai choisie. D'où mon interprétation. J'ai donc relié cette vision des paysages américains à la veine transcendantaliste, romantique et Préromantique (à la rigueur j'ai peut être extrapoler en citant Spinoza ...)
Pour moi Chateaubriand en plus d'être précurseur du Romantisme (car on a ce lien synesthétique et Lyrique avec la Nature) et aussi celui du Transcendantalisme Américain (car on a cette fusion avec la Nature)

Bref merci quand même pour tes compléments ça me permet de pouvoir lier dans ma tête Chateaubriand à d'autres auteurs romantiques et de mieux comprendre le personnage et ses écrits.

Laurane