1 (Modifié par français2000 05/05/2017 à 16:28)

Corrigé du bac de français 2013, série L (Guyane et Antilles)

Bonjour,

Pour m'entraîner à l'écrit du bac de français, j'ai commencé à faire des sujets de mon annabac. Cependant, j'ai un problème avec un corrigé d'une question sur corpus. Voici les quatre textes concernés par ce corrigé :

Des biens de Fortune

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– Il y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur ; il manque à quelques-uns jusqu’aux aliments ; ils redoutent l’hiver, ils appréhendent de vivre. L’on mange ailleurs des fruits précoces, l’on force la terre et les saisons pour fournir à la délicatesse1, de simples bourgeois, seulement à cause qu’ils étaient riches, ont eu l’audace d’avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités : je ne veux être, si je le puis, ni malheureux ni heureux ; je me jette et me réfugie dans la médiocrité2.

De l’Homme

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La santé et les richesses, ôtant aux hommes l’expérience du mal, leur inspirent la dureté pour leurs semblables ; et les gens déjà chargés de leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion dans celle d’autrui.

82

Il y a une espèce de honte d’être heureux à la vue de certaines misères.

Jean de La Bruyère, Les Caractères, « Des biens de fortune » 
et « De l’Homme », 1688.

1. Délicatesse : raffinement luxueux. 2. Médiocrité : juste milieu.

Le luxe n’est donc pas nuisible comme luxe, mais simplement comme l’effet d’une grande disproportion entre les richesses des citoyens. Aussi le luxe n’est-il jamais extrême, lorsque le partage des richesses n’est pas trop inégal ; il s’augmente à mesure qu’elles se rassemblent en un plus petit nombre de mains ; il parvient enfin à son dernier période1, lorsque la nation se partage en deux classes, dont l’une abonde en superfluités2, et l’autre manque du nécessaire.

Arrivé une fois à ce point, l’état d’une nation est d’autant plus cruel qu’il est incurable. Comment remettre alors quelque égalité dans les fortunes des citoyens ? L’homme riche aura acheté de grandes seigneuries3: à portée de profiter du dérangement4 de ses voisins, il aura réuni en peu de temps une infinité de petites propriétés à son domaine. Le nombre des propriétaires diminué, celui des journaliers5 sera augmenté : lorsque ces derniers seront assez multipliés pour qu’il y ait plus d’ouvriers que d’ouvrage, alors le journalier suivra le cours de toute espèce de marchandise, dont la valeur diminue lorsqu’elle est commune. D’ailleurs, l’homme riche, qui a plus de luxe encore que de richesses, est intéressé à baisser le prix des journées, à n’offrir au journalier que la paye absolument nécessaire pour sa subsistance : le besoin contraint ce dernier à s’en contenter ; mais s’il lui survient quelque maladie ou quelque augmentation de famille, alors, faute d’une nourriture saine ou assez abondante, il devient infirme, il meurt, et laisse à l’état une famille de mendiants. Pour prévenir un pareil malheur, il faudrait avoir recours à un nouveau partage de terres : partage toujours injuste et impraticable. Il est donc évident que, le luxe parvenu à un certain période, il est impossible de remettre aucune égalité entre la fortune des citoyens. Alors les riches et les richesses se rendent dans les capitales, où les attirent les plaisirs et les arts du luxe : alors la campagne reste inculte et pauvre ; sept ou huit millions d’hommes languissent dans la misère, et cinq ou six mille vivent dans une opulence qui les rend odieux, sans les rendre plus heureux.

Claude-Adrien Helvétius, De l’Esprit, 1758.

1. Période : au xviiie siècle, le nom est féminin ou masculin. 2. Superfluités : choses inutiles, qui ne sont pas strictement nécessaires. 3. Seigneuries : terres d’un seigneur. 4. Dérangement : gêne d’argent. 5. Journalier : homme qui travaille à la journée, ici un ouvrier agricole.

Ah ! vous voulez savoir pourquoi je vous hais aujourd’hui. Il vous sera sans doute moins facile de le comprendre qu’à moi de vous l’expliquer ; car vous êtes, je crois, le plus bel exemple d’imperméabilité féminine qui se puisse rencontrer.

Nous avions passé ensemble une longue journée qui m’avait paru courte. Nous nous étions bien promis que toutes nos pensées nous seraient communes à l’un et à l’autre, et que nos deux âmes désormais n’en feraient plus qu’une ; – un rêve qui n’a rien d’original, après tout, si ce n’est que, rêvé par tous les hommes, il n’a été réalisé par aucun.

Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf qui formait le coin d’un boulevard neuf, encore tout plein de gravois1 et montrant déjà glorieusement ses splendeurs inachevées. Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait toute l’ardeur d’un début, et éclairait de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur, les nappes éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes et des corniches, les pages aux joues rebondies traînés par les chiens en laisse, les dames riant au faucon perché sur leur poing, les nymphes et les déesses portant sur leur tête des fruits, des pâtés et du gibier, les Hébés2 et les Ganymèdes3 présentant à bras tendu la petite amphore à bavaroises ou l’obélisque bicolore des glaces panachées ; toute l’histoire et toute la mythologie mises au service de la goinfrerie.

Droit devant nous, sur la chaussée, était planté un brave homme d’une quarantaine d’années, au visage fatigué, à la barbe grisonnante, tenant d’une main un petit garçon et portant sur l’autre bras un petit être trop faible pour marcher. Il remplissait l’office de bonne4 et faisait prendre à ses enfants l’air du soir. Tous en guenilles. Ces trois visages étaient extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement le café nouveau avec une admiration égale, mais nuancée diversement par l’âge.

Les yeux du père disaient : « Que c’est beau! que c’est beau ! on dirait que tout l’or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs. » – Les yeux du petit garçon : « Que c’est beau ! que c’est beau ! mais c’est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous. » – Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu’une joie stupide et profonde.

Les chansonniers disent que le plaisir rend l’âme bonne et amollit le cœur. La chanson avait raison ce soir-là, relativement à moi. Non seulement j’étais attendri par cette famille d’yeux, mais je me sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif. Je tournais mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma pensée ; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos yeux verts, habités par le Caprice et inspirés par la Lune, quand vous me dites : « Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères5! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d’ici ? »

Tant il est difficile de s’entendre, mon cher ange, et tant la pensée est incommunicable, même entre gens qui s’aiment !

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, « Les yeux des pauvres », 1869.

1. Gravois : gravats. 2. Hébé : fille de Zeus et d’Héra dans la mythologie grecque. Elle sert le nectar aux dieux et aide aux travaux domestiques ; 3. Ganymède : prince légendaire de Troie. Zeus, changé en aigle, l’enlève et l’emporte sur l’Olympe où il devient immortel. 4. L’office de bonne : le travail d’un domestique. 5. Portes cochères : portes dont les dimensions permettent l’entrée en voiture.

Thérèse Tarde est violoniste dans un orchestre de café. Elle est issue d’une famille très modeste. Elle aime Florent, un pianiste doué et riche. Ils doivent se marier. La scène se passe dans la demeure luxueuse de Florent qui a invité Thérèse et son père, Tarde. Leur réaction n’est pas la même : tandis que Tarde considère la richesse avec convoitise, Thérèse éprouve un malaise oppressant face à la différence de situation sociale entre elle et son fiancé et veut quitter Florent.

Florent. – Non, Thérèse, tu te débats, mais tu ne m’as pas échappé.

Thérèse. – Si, maintenant que je suis au désespoir, je t’ai échappé, Florent. Je viens d’entrer dans un royaume où tu n’es jamais venu, où tu ne saurais pas me suivre pour me reprendre. Parce que tu ne sais pas ce que c’est que d’avoir mal et de s’enfoncer. Tu ne sais pas ce que c’est que de se noyer, se salir, se vautrer… Tu ne sais rien d’humain, Florent… (Elle le regarde.). Ces rides, quelles peines les ont donc tracées ? Tu n’as jamais eu une vraie douleur, une douleur honteuse comme un mal qui suppure… Tu n’as jamais haï personne, cela se voit à tes yeux, même ceux qui t’ont fait du mal.

Florent, calme et lumineux encore. – Non, Thérèse. Mais je ne désespère pas. Je compte bien t’apprendre un jour à ne plus savoir haïr, toi non plus.

Thérèse. – Comme tu es sûr de toi !

Florent. – Oui, je suis sûr de moi et sûr de ton bonheur que je ferai, que tu le veuilles ou non.

Thérèse. – Comme tu es fort !

Florent. – Oui, je suis fort.

Thérèse. – Tu n’as jamais été laid, ni honteux, ni pauvre… Moi, j’ai fait de longs détours parce qu’il fallait que je descende des marches et que j’avais des bas troués aux genoux. J’ai fait des commissions1 pour les autres et j’étais grande et disais merci et je riais, mais j’avais honte quand on me donnait des sous. Tu n’as jamais été en commission, toi, tu n’as jamais cassé le litre et pas osé remonter dans l’escalier.

Tarde. – Tu as bien besoin de raconter toutes ces histoires, par exemple !…

Thérèse. – Oui, papa, j’en ai besoin.

Florent. – Je n’ai jamais été pauvre, non Thérèse, mais ce n’est pas ma faute.

Thérèse. – Rien n’est ta faute ! Tu n’as jamais été malade non plus, j’en suis sûre. Moi, j’ai eu des croûtes, la gale, la gourme2, toutes les maladies des pauvres ; et la maîtresse m’écartait les cheveux avec une règle quand elle s’en est aperçue.

Tarde, excédé. – Boh ! Des croûtes !

Florent secoue la tête. – Je me battrai, Thérèse, je me battrai, et je serai plus fort que tout ce que t’a fait la misère.

Thérèse ricane. – Tu te battras ! Tu te battras ! Tu te bats gaiement contre la souffrance des autres parce que tu ne sais pas qu’elle vous tombe dessus comme un manteau ; un manteau qui vous collerait à la peau par endroits. Si tu avais été méchant déjà, ou faible, ou lâche, tu prendrais des précautions infinies pour toucher ce manteau saignant. Il faut faire très attention pour ne pas vexer les pauvres… (Elle prend son père par la main.) Allons, viens, papa. Remets ton chapeau haut de forme3. (À Florent, bien en face.) Laisse-nous passer, s’il te plaît.

Jean Anouilh, La Sauvage, acte II (extrait), 1938.

1. Faire des commissions : acheter des provisions. 2. Gourme : maladie qui affecte le visage et le cuir chevelu des enfants mal soignés. 3. Chapeau haut de forme : Florent a donné à Tarde un costume pour le mariage de sa fille, avec un chapeau.

La question sur corpus est : "Ces textes traitent du thème de la misère. En les confrontant, vous direz lequel des quatre vous paraît le plus convaincant"

Dans mon annabac, il est écrit que finalement c'est le texte d'Anouilh le plus convaincant. Mais le problème c'est que moi, je n'ai pas écrit cela et je voulais savoir si c'était grave ou non. Personnellement, j'ai choisi le texte de Helvétius.

Voici mes raisons :

-Argumentation directe → expression claire de la thèse
-Une structure logique avec une définition, une description des manoeuvres de "l'homme riche", des exemples placés naturellement et même un solution proposée.
-Une vision qui semble plutôt partiale ou plutôt objective (ce n'est qu'une énumération de faits) dans un texte engagé (c'est l'impression que ça me donne mais n'est-ce-pas un peu contradictoire? )
-Une situation qui s'applique encore de nos jours (des gens qui meurent de faim, la main d'oeuvre précaire ect...).
-Une vision globale de la misère.

J'ai aussi dit que ce n'était probablement pas le texte d'Anouilh puisque c'est une argumentation indirecte qui certes produit un effet de réel et est vraisemblable, mais que la vraisemblance n'est pas forcément la réalité et que la scène porte sur deux personnages précis dans un situation précise également.

Donc je voulais savoir si mon correcteur aurait pu me retirer des points ou si la réponse dépendait de chacun.

Ah oui aussi, j'ai donné ma réponse dans la conclusion et mes arguments dans mon développement. Est-ce un problème?

Merci beaucoup!

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Corrigé du bac de français 2013, série L (Guyane et Antilles)

Bonjour,

La validité de la réponse dépend d'abord de la qualité de l'argumentation menée.
A voir la tienne, elle est tout à fait recevable.
J'ajouterais que le texte d'Anouilh jouait plus de la persuasion alors que la question portait sur le texte le plus convaincant.
Enfin donner son choix dans la conclusion me paraît possible si tu as utilisé un cheminement du type : "Pour toutes ces raisons le texte d'Helvetius me paraît le plus convaincant".

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Corrigé du bac de français 2013, série L (Guyane et Antilles)

D'accord merci beaucoup pour votre réponse! En plus je n'avais pas du tout pensé à la différence entre convaincre et persuader...

En ce qui concerne la conclusion c'est ce que j'avais fait donc tout va bien ouf!