Faut-il lire des romans ?

Bonjour à tous.

Cet intitulé est le sujet de ma khôlle de philosophie (j'avoue qu'un tel sujet m'enchante autant qu'il me déstabilise haha ): "Faut-il lire des romans?"

Ma difficulté ne tient pas tant à la recherche d'exemples qu'à l'élaboration d'un plan en 3 parties avec une progression cohérente.
Et comme il s'agit d'un sujet de philosophie, puis-je m'en tenir à des références uniquement littéraires ?
Il me semble que le sujet appelle assez naturellement une partie consacrée à la part de mystification du lecteur que comporte l'illusion romanesque (Madame Bovary, Don Quichotte...), même s'il s'agit plutôt de lectures "déformées" que d'un vice qui serait inhérent à la lecture de romans     ... 
Mais pour les 2 autres ?
J'avais songé pour une 2e partie à quelque chose du genre " La lecture de romans permet d'accéder à une forme de vérité par le mensonge de la fiction qui permet une distance réflexive" pour montrer les limites de la 1e partie, mais je ne suis pas sûre que ça se tienne et ça me semble très général.
Je sèche complètement pour une 3e partie!


J'ai du mal à cerner ce qui est sous-entendu par ce " faut-il" : est-ce une nécessité ( mais de quel ordre?) , un devoir moral ?
Peut-être alors y-a-t-il une tension entre les deux ? Qui est-ce qui juge la lecture d'un roman "morale" ou non (on peut penser au procès de Mme Bovary, à la censure de certains romans comme Une journée d'Ivan Denissovitch en URSS, si vous avez d'autres exemples qui vont dans ce sens je suis preneuse  ...) ?

Peut-être faudrait-il aussi comparer ce qui fait la singularité de la connaissance qu'apporte la lecture d'un roman, en la comparant par exemple à celle que donne la lecture d'ouvrages de philosophie ou d'histoire ? Mais le roman n'éclaire-t-il pas au contraire la démarche du philosophe ou de l'historien ?

Ma crainte est surtout de partir dans tous les sens avec un tel sujet, comme j'ai souvent tendance à le faire... Il faut parler uniquement de la lecture de romans, pas de la lecture en général, ni faire quelque chose de trop général sur les "fonctions" du roman j'imagine.
Faut-il se place uniquement du point de vue du lecteur, ou peut-on envisager que la lecture de romans soit un préalable à toute création, et se placer du point de vue de l'écrivain ? (cf Proust se souvenant de la lecture de François le Champi avant la révélation de sa vocation dans le Temps retrouvé)


Je remercie les personnes qui pourront m'apporter des pistes de réflexion .

2 (Modifié par floreale 10/02/2017 à 17:40)

Faut-il lire des romans ?

La lecture de roman : obligation ou nécessité ?
"Il faut croire aussi à la vertu des influences contradictoires".

Une injonction de l'extérieur (les parents, les enseignants, les medias, les prix littéraires ...)
Une nécessité de l'intérieur ( évasion, ouverture, questionnement, vies multiples, enrichissement ...)






: "Mon message est qu'il faut continuer de lire des romans car c'est un bon moyen de comprendre le monde actuel. Le romancier n'est pas un philosophe, ni un technicien du langage, mais celui qui écrit et pose des questions."
Le Clezio

Au risque de s’y briser... vous apercevez bien l’objection ? Vous entendez les cris des gens prudents : à quoi bon montrer aux jeunes, grondent-ils, ces images extrêmes et contradictoires de l’humanité où dominent peut-être les fous et les déséquilibrés ; à quoi bon les initier à Lautréamont, à Kafka et leur faire lire les horreurs d’Henri Michaux ? Et de proche en proche, Flaubert n’est-il pas immoral ? Faites-vous un choix dans Balzac ? n’est-il pas risqué d’étudier Baudelaire ? Rimbaud vous paraît-il très sain ?
Oui, madame, l’enseignement comporte des risques : d’un point de vue comme le vôtre, toute culture serait dangereuse parce qu’elle détruit la naïveté. Elle est aux antipodes de l’innocence, elle vieillit, elle flétrit votre enfant ; il se peut même qu’elle lui fasse mal. Toute croissance est douloureuse. L’existence, à moins d’enfermer votre fils dans le paradis de l’enfant Bouddha, se chargera aussi de le meurtrir. Simplement la culture vieillit précocement et en profondeur : c’est ainsi qu’elle prépare à la vie.
C’est toute une aventure que de suivre une classe de lettres et ce n’est pas aussi anodin que vous le croyez. Le propre de cet enseignement, j’allais dire son honneur, c’est de ne pas avoir peur de la réalité et de ne tolérer aucun interdit. On peut tout aborder à condition de l’expliquer, de le faire parfaitement comprendre. Et c’est pourquoi l’on considère comme un excellent maître un homme comme votre ami J., ce doux sceptique, cet aimable dilettante qui par son ironie sait si bien brusquer l’esprit de ses élèves, les étonner et les faire réfléchir. Il faut croire à la vertu pédagogique du scepticisme; il arrive même qu’il provoque par contraste des ardeurs et des fidélités plus intenses ; il purifie les fausses convictions au feu de ses sarcasmes, il force pour ainsi dire les vocations à se faire jour. Il faut croire aussi à la vertu des influences contradictoires. Après Vigny, il est bon d’étudier Balzac ; après Baudelaire, Hugo. La distance qui les sépare ouvre des horizons. Il est bon d’avoir plusieurs maîtres, différents d’esprit et de goûts. C’est le contraste, ici comme partout, qui fait penser, c’est le jeu complexe des influences qui libère : l’homme d’un seul livre est un esclave. Vous vous rappelez ce mot de J. l’an dernier : " Je n’ai rien à leur enseigner, disait-il avec son bon sourire, tout ce que je peux faire, c’est de les inquiéter un peu. Mais, ajoutait-il, ils sont tellement niais que c’est presque impossible. " L’inquiétude, c’est la vie même de la conscience. Toute vie suppose effort, dépense de forces. Ce que cherchent les élèves, trop souvent, c’est une réponse de catéchisme, " ce qu’il faut penser de... ", et dans leurs devoirs, ce qu’ils disent c’est ce qu’ils croient que l’on doit dire. Or le principe de l’enseignement littéraire est de leur faire admettre qu’il n’y a pas de dogme tout fait et qu’à chacun sa vérité. C’est à ce prix qu’on les arrache au troupeau et qu’on les rend à eux-mêmes. Mais combien savent en profiter ?
Jean ONIMUS

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Faut-il lire des romans ?

Problème méthodologique : si vous tenez à faire un pan dialectique et si vous voulez conclure en répondant positivement à la question posée (ce qui semble devoir être le cas), il conviendrait d'inverser l'ordre des deux premières parties.

J'ai du mal à cerner ce qui est sous-entendu par ce " faut-il" : est-ce une nécessité ( mais de quel ordre?) , un devoir moral ?

C'est le coeur du problème. En suivant mon conseil méthodologique, on obtient : c'est une nécessité épistémique (connaissance des mondes possibles) mais pas une nécessité morale(l'exemple du "bovarysme" montre que la littérature n'incline pas nécessairement à faire le bien, notamment si on considère avec O. Wilde n'est jamais moral ou immoral). Spontanément, j'aurais tendance à synthétiser en parlant d'une nécessité éthique au sens de Proust :

"l'écrivain ne dit que par une habitude prise dans le langage insincère des préfaces et des dédicaces : « mon lecteur ». En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L'ouvrage de l'écrivain n'est qu'une espèce d'instrument optique qu'il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n'eût peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice versa, au moins dans une certaine mesure, la différence entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l'auteur mais au lecteur. De plus, le livre peut être trop savant, trop obscur pour le lecteur naïf et ne lui présenter ainsi qu'un verre trouble, avec lequel il ne pourra pas lire. Mais d'autres particularités (comme l'inversion) peuvent faire que le lecteur ait besoin de lire d'une certaine façon pour bien lire ; l'auteur n'a pas à s'en offenser mais, au contraire, à laisser la plus grande liberté au lecteur en lui disant : « Regardez vous-même si vous voyez mieux avec ce verre-ci, avec celui-là, avec cet autre. »"(Proust, le Temps Retrouvé, 2296-2297).

Faut-il lire des romans ?

Je vous remercie tous deux pour votre aide.
Je vais en effet davantage insister sur cette tension entre nécessité et obligation morale.
Ce passage de Proust me paraît en effet tout à fait intéressant pour traiter ce sujet! 

PhiPhilo: Quelle distinction faites-vous entre la nécessité morale et la nécessité éthique ? Je ne suis pas sûre de distinguer clairement ces deux termes ! 
Est-ce que la nécessité éthique est une forme de "morale autonome" du lecteur qui permettrait à chacun d'être le "propre lecteur de soi-même" , et la nécessité morale renverrait alors au contraire à une "morale"  qui serait surdéterminée (par exemple dans le cas du "bovarysme", où les lectures de romans d'Emma surdéterminent la vie qu'elle mène)   ?

5 (Modifié par PhiPhilo 11/02/2017 à 08:44)

Faut-il lire des romans ?

Est-ce que la nécessité éthique est une forme de "morale autonome" du lecteur qui permettrait à chacun d'être le "propre lecteur de soi-même" , et la nécessité morale renverrait alors au contraire à une "morale"  qui serait surdéterminée (par exemple dans le cas du "bovarysme", où les lectures de romans d'Emma surdéterminent la vie qu'elle mène)   ?

Il y a de cela, en effet. Disons que l'on comprend intuitivement la distinction entre morale et éthique en opposant, par exemple, Platon à Aristote, Descartes à Spinoza, ou Bergson à Proust et en substituant posse à esse. J'emprunte à Deleuze l'idée que

dans une morale il s'agit toujours de réaliser l'essence. Ça implique que l'essence est dans un état où elle n'est pas nécessairement réalisée, ça implique que nous ayons une essence. […] Le point de vue d'une éthique c'est : de quoi es-tu capable ? qu'est-ce que tu peux ? […] Du point de vue d'une éthique, tous les existants, tous les étants sont rapportés à une échelle quantitative qui est celle de la puissance. […] Non pas ce que la chose est, mais ce qu'elle est capable de supporter et capable de faire"(Deleuze, Cours du 09/12/80).

Pour plus de développement, je vous invite à parcourir Spinoza : morale ou éthique ainsi que Proust et la lecture romanesque.

Faut-il lire des romans ?

Je vous remercie pour ces éclaircissements ainsi que pour ces deux articles qui m'éclairent beaucoup!