Flaubert, L’Éducation sentimentale (II, 6) - Il était bien entendu qu’ils ne devaient pas s’appartenir...

Bonjour, je suis actuellement en 1ère année de licence de lettres modernes. En littérature comparée, je dois faire une explication du texte ci-dessous. Cependant, la professeure m'a dit que j'avais fait certains contre-sens et ne m'en a pas dit plus. J'aurai aimé être éclairée un peu.. 
Je vous mets le texte, ainsi que le travail que j'ai entamé :

2ème Partie Chapitre 6 de L'Education sentimentale

Il était bien entendu qu’ils ne devaient pas s’appartenir. Cette convention, qui les garantissait du péril, facilitait leurs épanchements.
Elle lui dit son existence d’autrefois, à Chartres, chez sa mère ; sa dévotion vers douze ans ; puis sa fureur de musique, lorsqu’elle chantait jusqu’à la nuit, dans sa petite chambre, d’où l’on découvrait les remparts. Il lui conta ses mélancolies au collège, et comment dans son ciel poétique resplendissait un visage de femme, si bien qu’en la voyant pour la première fois, il l’avait reconnue.
Ces discours n’embrassaient, d’habitude, que les années de leur fréquentation. Il lui rappelait d’insignifiants détails, la couleur de sa robe à telle époque, quelle personne un jour était survenue, ce qu’elle avait dit une autre fois ; et elle répondait tout émerveillée :
— Oui, je me rappelle !
Leurs goûts, leurs jugements étaient les mêmes. Souvent celui des deux qui écoutait l’autre s’écriait :
— Moi aussi !
Et l’autre à son tour reprenait :
— Moi aussi !
Puis c’étaient d’interminables plaintes sur la Providence :
— Pourquoi le ciel ne l’a-t-il pas voulu ! Si nous nous étions rencontrés !…
— Ah ! si j’avais été plus jeune ! soupirait-elle.
— Non ! moi, un peu plus vieux.
Et ils s’imaginaient une vie exclusivement amoureuse, assez féconde pour remplir les plus vastes solitudes, excédant toutes joies, défiant toutes les misères, où les heures auraient disparu dans un continuel épanchement d’eux-mêmes, et qui aurait fait quelque chose de resplendissant et d’élevé comme la palpitation des étoiles.
Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l’escalier ; des cimes d’arbres jaunies par l’automne se mamelonnaient devant eux, inégalement jusqu’au bord du ciel pâle ; ou bien ils allaient au bout de l’avenue, dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile grise. Des points noirs tachaient la glace ; les murailles exhalaient une odeur de moisi ; et ils restaient là, causant d’eux-mêmes, des autres, de n’importe quoi, avec ravissement. Quelquefois les rayons du soleil, traversant la jalousie, tendaient depuis le plafond jusque sur les dalles comme les cordes d’une lyre, des brins de poussière tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s’amusait à les fendre, avec sa main ; Frédéric la saisissait, doucement ; et il contemplait l’entrelacs de ses veines, les grains de sa peau, la forme de ses doigts. Chacun de ses doigts était, pour lui, plus qu’une chose, presque une personne.
Elle lui donna ses gants, la semaine d’après son mouchoir. Elle l’appelait « Frédéric », il l’appelait « Marie », adorant ce nom-là, fait exprès, disait-il, pour être soupiré dans l’extase, et qui semblait contenir des nuages d’encens, des jonchées de roses.
Ils arrivèrent à fixer d’avance le jour de ses visites ; et, sortant comme par hasard, elle allait au-devant de lui, sur la route.
Elle ne faisait rien pour exciter son amour, perdue dans cette insouciance qui caractérise les grands bonheurs. Pendant toute la saison, elle porta une robe de chambre en soie brune, bordée de velours pareil, vêtement large, convenant à la mollesse de ses attitudes et de sa physionomie sérieuse. D’ailleurs, elle touchait au mois d’août des femmes, époque tout à la fois de réflexion et de tendresse, où la maturité qui commence colore le regard d’une flamme plus profonde, quand la force du cœur se mêle à l’expérience de la vie, et que, sur la fin de ses épanouissements, l’être complet déborde de richesses dans l’harmonie de sa beauté. Jamais elle n’avait eu plus de douceur, d’indulgence. Sûre de ne pas faillir, elle s’abandonnait à un sentiment qui lui semblait un droit conquis par ses chagrins. Cela était si bon, du
reste, et si nouveau ! Quel abîme entre la grossièreté d’Arnoux et les adorations de Frédéric !

Et voici mon travail (c'était un oral, et je dois maintenant en faire un écrit) :

I.    Naissance de l’amour

A)    Renaissance
Cet extrait nous montre une scène amoureuse, qui serait le stade de la première rencontre. Or, ça n’en est pas une : Frédéric aimait déjà Madame Arnoux avant, il pensait s’en être détaché mais il se rend compte qu’il l’aime toujours autant. Madame Arnoux, elle, est déjà mariée, cependant elle découvre l’amour d’une autre façon. Pour eux deux, c’est donc une renaissance de l’amour.

- Tous les clichés du premier amour apparaissent :
•    Le fait qu’ils se confient leur enfance (2ème paragraphe) : «ses mélancolies au collèges » → « un visage de femme » l’aurait sauvé
•    « Si bien qu’en la voyant pour la première fois, il l’avait reconnue » → opposition, on pourrait penser à sa mère, à la figure maternelle (2ème paragraphe)
•    « elle répondait tout émerveillée »  (ligne 15) puis répétition du « Moi aussi ! »
•    Discours indirect libre « Elle l’appelait… » (ligne 40)

B)    Vie imaginaire
Ils imaginent la vie si elle leur avait permis d’être ensemble contrairement à des amants qui eux, auraient bâti des projets pour l’avenir.
•    Champ lexical du conte, qui dénonce l’imaginaire histoire d’amour (ligne 5)
•    « Et ils s’imaginaient une vie exclusivement amoureuse » → Madame Arnoux n’a pas vécu l’amour avec Arnoux, Frédéric est fou d’elle (ligne 25)
•    « assez féconde pour remplir les plus vastes solitudes » → Ces 2 personnages se sentent seuls, délaissés, cette phrase fait référence à l’accouplement amoureux, à une vie avec des enfants
•    « excédant toutes joies, défiant toutes les misères » (excédant = +que ce que l’on ne peut supporter) (défiant = dépassant), antithèse opposant la joie à la misère
•    « où les heures auraient disparu dans un continuel épanchement d’eux-mêmes » (épanchement = laisser parler ses sentiments)
•    « et qui aurait fait quelque chose de resplendissant et d’élevé comme la palpitation des étoiles » description exagérée et imaginaire, référence à une vie utopique
Leur amour aurait été incassable et pur dans leurs rêves, la vision d’une union utopique est largement évoquée. Cependant ils ne restent que dans l’imaginaire.

II.    Le barrage des conventions

A)    Amour caché
Ils sont seuls, leur amour est dissimulé de par le paysage mais également par leur comportement.
•    Ils se réunissent soit « au haut de l’escalier ; des cimes d’arbres jaunies…. » devant (ligne 28)
•    Soit « au bout de l’avenue » (ligne 30)
•    Soit « dans un pavillon » (ligne 31)
•    « les rayons du soleil, traversant la jalousie, tendaient depuis le plafond jusque sur les dalles comme les cordes d’une lyre » → l’amour traverse la barrière imposée, avec la comparaison de la lyre qui est l’inspiration, ou bien les sentiments personnels (ligne 34)
•    Obligation de fixer des jours de visite (ligne 35)

B)    Barrage du destin
Leur amour semble inébranlable, cependant, il ne peut exister, être possible à cause du destin.
•    Discours direct (ligne 20) :
    « le ciel » remise en cause du hasard, de la volonté de Dieu
    « si nous nous étions rencontrés !... » phrase ironique étant donné que c’est Frédéric qui dit cette phrase
    « si j’avais été plus jeune ! » Marie se rabat sur son âge, c’est un rappel pour Frédéric
    « Non ! moi, un peu plus vieux. » Frédéric ne lâche rien
•    Monsieur Arnoux + le mariage de Frédéric prévu avec Louise, ainsi que les enfants de Madame Arnoux sont un obstacle de taille.

III.    Tergiversations sentimentales

A)    L’hésitation de Madame Arnoux
Malgré l’amour évident de Madame Arnoux pour Frédéric, on discerne des hésitations de sa part.
•    Hésitation positive
    « D’ailleurs, elle touchait au mois d’août des femmes… » (ligne 50 à 54) → elle = sa physionomie, Au mois d’août → en général, c’est la période des rencontres amoureuses, mais eux ne s’aiment réellement qu’en octobre
    « époque tout à la fois de réflexion et de tendresse, » → réflexion = Madame Arnoux, Tendresse = Frédéric
    « où la maturité qui commence colore le regard d’une flamme plus profonde, » → maturité : à la fois une opposition de F. à Marie et l’amour commence à mûrir → le regard : ils ne parlent pas d’amour mais se le montre tacitement
    « quand la force du cœur se mêle à l’expérience de la vie » antithèse révélatrice
    « sur la fin de ses épanouissements, » Marie s’épanouit pour la 1ère fois avec F. alors qu’elle devrait être épanouit avec son mari
    « l’être complet déborde de richesses dans l’harmonie de sa beauté. » le phénomène de cristallisation de l’amour prend forme, Marie est elle aussi amoureuse de F., l’amour arrive sans prévenir
    « Jamais elle n’avait eu plus de douceur, d’indulgence. »(ligne 54) elle se sent vivre, non considérée comme un objet
    « Quel abîme entre la grossièreté d’Arnoux et les adorations de Frédéric ! » (ligne 56) dernière phrase en oxymore
•    Hésitation négative
    « Il était bien évident qu’ils ne devaient pas s’appartenir. Cette convention, qui les garantissait du péril, facilitait leurs épanchements. » (ligne 1) Cette phrase aurait dû être à la fin de l’extrait : elle nous dit directement qu’il n’y a aucune possibilité. Très érotique. Cette convention empêche leur monde de s’écrouler, mais en même temps les aide à se voir et vivre leur amour d’une certaine distance.
    Plainte sur la providence (ligne 20) ils restent cachés aussi.
    « Elle ne faisait rien pour… » (ligne 46)

B)    Le clin d’œil ironique du narrateur
Le narrateur a également sa part de présence dans l’extrait, il arrive à nous montrer que l’histoire est perdue d’avance, en instaurant un cadre pas vraiment propice ainsi que des répliques éloquentes.
•    Le cadre (ligne 28) : soit en plein air en haut des escaliers, cachés, les cimes d’arbres qui se mamelonnent devant eux, ou alors au bout de l’avenue, ou dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile grise, les murailles sentent le moisi. Cela pourrait faire penser aux maisons closes MAIS ils ne font que parler. Frédéric n’agit toujours pas. Le comble est que tous les respirent l’air avec ravissement.
•    Les brins de poussières et les barres lumineuses (ligne 35) → oxymore
•    Faits qu’elle lui donne ses gants, son mouchoir (ligne 40)
•    Le nom Marie, que F. affectionne en extase (ligne 41)

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Flaubert, L’Éducation sentimentale (II, 6) - Il était bien entendu qu’ils ne devaient pas s’appartenir...

Bonsoir,

Je ne sais pas s'il y a des contresens, mais il m'apparaît que l'intention profonde de Flaubert n'est pas perçue.
Nous avons là un extrait qui rappelle par bien des aspects la rencontre entre Emma Bovary et Rodolphe par un beau clair de lune.
D'abord il faut rappeler que Madame Arnoux est une transposition littéraire d'un amour de Flaubert pour Madame Schlésinger.
Ce texte peut être abordé comme un exorcisme réaliste :
- Flaubert dénonce sa propre sottise, son manque de courage au-travers de Frédéric,
- il pointe le sentimentalisme idéaliste et irresponsable de Marie (à noter que comme Emma, elle veut une revanche sur les aspérités de la vie), son lyrisme élégiaque anesthésiant,
- il stigmatise le malentendu de la relation amoureuse fusionnelle (moi aussi) qui dissocie le corps et le cœur,
- il fustige les minables compromis bourgeois qui veulent sauver les apparences, la complaisance du mari,
- il se moque de la religiosité qui refuse l'adultère déjà commis en pensée, Marie est transformée en madone de mauvais aloi...

Mais tous ces griefs sont en fait exprimés subtilement par le biais d'une ironie qui dénonce les clichés et les exagérations. L'éducation sentimentale de Frédéric est un échec. Cet extrait et surtout la dernière rencontre avec son "apparition" sont d'une cruauté manifeste. Flaubert n'a pas trouvé la relation juste avec les femmes.