11 (Modifié par floreale 14/07/2016 à 11:10)

Espace poétique

Si j'avais su

 

Si j'avais su, ma sœur, qu'un volcan peut garder – pour lui – sa foudre,

si longtemps que des arbres et des herbes peuvent, à nouveau, pousser sur ses pentes,

si j'avais su qu'une ville peut nous habiter,

avec tant de force que l'on croit, pour finir, y avoir appris la parole,

si j'avais su que le corps de celle ou de celui qu'on aime, est plus imposant à prendre avec soi

que la Taïga russe,

que ce corps est un soleil nocturne, avec son vent et l'incendie au fond des yeux,

si j'avais su qu'on a parfois des soifs de Chaman, de chèvres sèches,

des soifs de montagne,

et qu'il nous vient des bouches de tous les continents,

si j'avais su qu'il faut, chaque syllabe, s'émanciper encore,

si j'avais su que le nom d'étranger désigne celle et celui qui apportent une nouvelle,

si j'avais su qu'il est si bon de manger – couché sous l'arbre – les fruits tombés au sol

et de dormir, le ventre plein, aux heures qui blanchissent la roche !

Si j'avais su que l'océan roule sur ses vagues

qu'en plissant les yeux, entre nos cils, on peut y entrevoir, riant avec les naufragés,

de grands chevaux à vif,

si j'avais su que mes deux yeux voyaient deux mondes ensemble,

si j'avais su que l'écriture est une riposte de la nuit,

pour se donner des yeux pointus

et qu'il existe des hasards beaux comme des lanternes de folie,

si j'avais su que l'amour fou apprend à compter dans d'autres langues,

si j'avais su que nous serions 100 000 à nous battre,

comme des camarades d'un même souffle, avec cette même joie au bord des yeux,

si j'avais su qu'on n'en a jamais fini de naître,

qu'il faut apprendre à inventer son corps et à parler avec ses os,

si j'avais su qu'il existait un poète appelé Maïakovski,

si j'avais su que sa poésie ferait fleurir les morts qui dorment dans mes bottes

et que j'en serais changé en forêt murmurante,

si j'avais su qu'il faut changer de sexe,

s'en donner de très grands et d'autres sans emphase,

si j'avais su que les colombes viennent chanter, le matin, quand les corbeaux se sont tus,

avec l'hiver qui s'en va

et que ce chant accompagne toute la journée !

si j'avais su que l'on pouvait aimer jusqu'à oublier le nombre de ses doigts,

si j'avais su que les forces vives se télescopent là où le mouvement ne s'arrête pas,

si j'avais su qu'arrivé au bord de certains fleuves, je ne pourrais imaginer l'autre rive,

si j'avais su que les chiffres deviendraient des oiseaux,

le jour où j'aurais compris les mathématiques.

 

 

Si j'avais su tout cela, ma sœur, je n'aurais pas eu besoin de vivre.

 
Samaël Steiner

12 (Modifié par Duane 17/07/2016 à 21:57)

Espace poétique

Au pied des fleurs laissées jaillira notre stèle
Dans  mille cœurs blessés des ombres immortelles
Luiront dessus les chœurs de Nissa la bella
Je me tiens parmi ceux qui seront tombés là

Pauvres enfants meurtris douleur inconsolée
Amis venus d'ailleurs mon peuple désolé
Un trait sanguinaire a voulu rompre ta foule
Fou qui croit tel dessein ton âtre nul ne foule

Au sein de la cité nous nous sommes levés
En regardant demain  pour nos peurs enlever
Un rayon d'azur croît dans nos colliers de pleurs
Chérissons-le toujours contemplez son ampleur

13

Espace poétique

Les terrasses, étranges, boitent :
Les pintes éparses, en sang,
Peuplent l’océan des chairs moites.
Tant de couvertures en rang…

Les ombres des images atroces
Soufflent sur l’âtre du souvenir…
Toujours rouges, honteuses, féroces,
Pleines des larmes de l’avenir.

Paris pesante écrase les sourires,
Silencieuse… Et Bruxelles aussi
S’en vient pleurer les meurtres des martyres.
Ankara, Bamako… Deuil infini.

Mais vos gueules, journaux, longues gerbes verbeuses !
Nous ne savons plus vivre avec ce vague effroi :
Crever sur le trottoir, dans les merdes bourbeuses,
Sous le coup de versets mollardés dans l’air froid…

Les vers perdus dans la blessure immense
Des attentats meurent avec Alep…
Vois l’Occident sombrer dans la démence !
Chaque matin pique comme une guêpe.

Paris prétend retrouver la vie…
Mais tout sonne faux. Tout est fêlé.
Les fleurs funèbres ôtent l’envie
De vivre avec l’espoir mutilé.

Là-bas gît la lyre brisée,
Au Bataclan, dans les bars secs,
Les flots de sang, traumatisée.
Allons… Il faut chanter avec.

Espace poétique

Quel brûlot de poème !

Si celui-ci est de vous, pourquoi l'avoir encadré ?

15

Espace poétique

Dans un souci de mise en valeur, tout simplement. Mea culpa... Brûlot dans quel sens ?

16 (Modifié par Duane 30/07/2016 à 15:48)

Espace poétique

Car sa lecture me procure des effets semblables à ceux de l'absinthe, et que l'emploi de ce terme m'économise ainsi d'en dire plus ici.

Il symbolise également à mon sens quelques vers de ce poème, au delà de leur dureté, dont pour exemple :


Anikètos a écrit :

Mais vos gueules, journaux, longues gerbes verbeuses !

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Espace poétique

MON PAYS

Je vous viens d'un pays en dedans des souffrances
Où je dois me créer grâce à mes créatures ;
J'y possède depuis mon premier souvenir
Un cheval immobile qui mâche de biais
Son trèfle et j'y possède ce trèfle qui lui tire
En gamin sur les dents pour être enfin mangé.


Dans ce pays en dedans des souffrances,
Le chuchotis du Temps n'alourdit plus les branches,
Les mots tombent de moi, sans poids, plus nuls qu'un songe
Où jamais ne s'émut que le remous d'une ombre; 
Trop imagés de mort pour n'être pas présages,
Mes héros délivrés m'ont laissé leurs blessures.


Dans ce pays en dedans des souffrances,
Voici ma joie, oui, joie, - semblable à ma torture :
J'y murmure très seul des silences plus ténus
Que moi-même ou parfois, triste plaisir trop pur,
Au paradis de l'art d'où nul ne revient plus,
Je poursuis sans nul but l'aventure des nues.


Seuls les jeux des oiseaux, des ruisseaux, des herbages,
M'aident lorsque je veux descendre en votre sang
Pour céder tous mes cris à l'amour des vivants,
(Oh ! pleurs, détruirez-vous d'eux à moi la distance ?)
A l'amour des passants, moi qui suis de passage
Et qui ne prétends plus qu'à mon trop haut tourment.


Et lorsqu'au sol enfin j'accède en égaré,
J'y suis contrebandier d'indicibles souffrances
En me cachant de tous je les porte au marché,
Contre elles dans un coin je demande en silence
De ce vin qu'il me faut pour ne pas trop pleurer,
Mais je n'insiste pas, je suis contrebandier.

Armand Robin Ma Vie Sans Moi, Pays (1ère partie)

Avant sa publication en volume,
ce poème est paru d'abord dans la revue Volontés en mai 1939.

Espace poétique

Te prendre et te perdre
crier encore ton nom aux approches du sommeil
te prendre et te déprendre
plus belle et plus radieuse
quand le soir saigne au bord des routes.

19 (Modifié par 22/08/2016 à 16:24)

Espace poétique

Bourdon

S'il arrive qu'un jour Elle frappe à sa porte
Le réveil en silence égrènera l'absence
L'horizon déchiré qu'un mauvais vent emporte
S'obscurcira encor comme un jour de potence

S'il arrive qu'un jour Elle chasse l'été
Ne laissant que mains vides et la mémoire en feu
Sans soleil et sans lune dans un monde à côté
A l'étoupe du gris il gommera le bleu

S'il arrivait qu'un jour il oubliait de vivre
Sur fond de cor de nuit dans la maison sans fleurs
Il faudrait bien que vienne en lui après le givre
Un matin de chagrin de toutes les couleurs

Voyageurs
Sûrs de nos moyens, nous ne devrions pas dénigrer mais coudoyer le monde, ne pas le brutaliser ni le certifier sottement, mais lui marquer combien nous lui sommes attachés, et sans l’avoir spacieusement produit. Nous garderions indemne vers l’intérieur une étoile naine au bord de son nid, tel un enfant forestier dans le carré de son abri, tandis que ses parents abattraient à la hache le seul bois nécessaire à leur convenance.
Hommes aux vieux regards, nous vous en prions : au va et vient du dur pendule, faites fermenter. Sans trop d’aigreur ni de secousses, sans trop de haine ni trop d’idéal.
Monde aux bleus regards, te voici lavé, rêvant l’avenir. Et quelles miroitantes oreilles !

René Char 1980 Effilage du sac de jute

Espace poétique

Un jour dans la rue j’ai vu
d’abord une très jeune femme qui tenait l’amour en laisse
puis un vieux monsieur avec un col qui faisait peur
qui s’amusait beaucoup
tirés par leur maîtresse les petits chiens jappaient
et l’un d’eux comme à l’accoutumée perdit son collier juste sous mes doigts
non ce ne sont pas des perles, juste des petites attaches qui tiennent dur à la chair
- Et vous fouillez souvent les ordures de la ville ?
- Pour y trouver de quoi rompre ma peine
dans le collier un coquillage pas une vaine étoile
mais rassure-toi ta main reverra la nuit
dans ce coquillage aux cercles éblouissants
il y a ta voix tes yeux
si beaux qu’on dirait des noctuelles
l’aube s’étend à tes pieds nappe posée sur le silence des mondes
descends vite l'amour pleure