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Rimbaud, Les pauvres à l'église

Bonsoir à tous!

Je dois commenter le poème "Les Pauvres à l'église" de Rimbaud:

"Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église
Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux
Vers le choeur ruisselant d'orrie et la maîtrise
Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ;

Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire,
Heureux, humiliés comme des chiens battus,
Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,
Tendent leurs oremus risibles et têtus.

Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses,
Après les six jours noirs ou Dieu les fait souffrir !
Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses,
Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir.

Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
Une prière aux yeux et ne priant jamais,
Regardent parader mauvaisement un groupe
De gamines avec leurs chapeaux déformés.

Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribote :
C'est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !
- Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote
Une collection de vieilles à fanons :

Ces effarés y sont et ces épileptiques
Dont on se détournait hier aux carrefours ;
Et, fringalant du nez dans des missels antiques,
Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours.

Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
Récitent la complainte infinie à Jésus,
Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,

Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies,
Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;
- Et l'oraison fleurit d'expressions choisies,
Et les mysticités prennent des tons pressants,

Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
Banals, sourires verts, les Dames des quartiers
Distingués, - ô Jésus ! - les malades du foie
Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers."

Ma question porte seulement sur la compréhension des deux dernières strophes, surtout de la dernière. La juxtaposition "des nefs où périt le soleil, plis de soie/Banals, sourires vers, les Dames des quartiers/Distingués" ne fait pas sens dans mon esprit, même du pur point de vue de la construction, sans verbe.
Je ne comprends pas le sens de cette apparition des femmes des quartiers distingués. Sont-elles bien distinctes des "malades du foie"?

Merci d'avance!

Bismillah

2 (Modifié par Jean-Luc 29/05/2015 à 21:42)

Rimbaud, Les pauvres à l'église

Ce poème est éminemment critique.
Il oppose riches et pauvres dans un tableau picaresque à la Brueghel.
Il dénonce la trahison du message évangélique dans une Eglise qui ne sait plus accueillir le scandale de la pauvreté.

Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies,
Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;
- Et l'oraison fleurit d'expressions choisies,
Et les mysticités prennent des tons pressants,

Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
Banals, sourires verts, les Dames des quartiers
Distingués, - ô Jésus ! - les malades du foie
Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers."

Les dernières strophes sont bâties sur ce violent contraste entre
- corps repoussants, et élévation mystique (fausse car coupée du réel)
- et dames riches confites en dévotion mais raccornies par leur maladie de foie (au-delà du possible jeu de mot sur foie/foi, la maladie est signe du repliement sur soi, du manque d'épanouissement).

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Rimbaud, Les pauvres à l'église

Le contexte, en complément.

La période d'août 1870 à février 1871 est la période la plus féconde de sa vie de poète.
Fond de guerre. Après les fugues, les chemins étant maintenant pris par l'invasion prussienne, Rimbaud est "libre" de se promener dans Charleville et Mézières et d'exprimer tout son dégoût pour les valeurs admises. L'adolescent révolté crie son dégoût du faux refuge des  églises et d'une solennité insincère. la laideur  de la pauvreté, des corps malades, de la soumission le révulsent.
L'expression poétique en rend compte :
- les nombreux adjectifs :moisies/prostrée/sombre/repoussants/pressants/jaunes.
- les images : étoffes moisies/farce prostrée/périt le soleil .../...
- les oppositions : senteurs de viande // l'oraison fleurit ...
- L'exclamation : ô Jésus !
- les malades du foie ... doigts jaunes
- le contre-rejet qui allonge considérablement la fin en l'épuisant : " les malades du foie
Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers"

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Rimbaud, Les pauvres à l'église

Merci pour toutes ces précisions! Je pensais que les "malades du foie" renvoyaient à nouveau aux pauvres, mais ce que vous me dites semble plus cohérent; de fait les dames distinguées sont malades du foie à force d'avoir trop mangé?

5 (Modifié par floreale 30/05/2015 à 11:53)

Rimbaud, Les pauvres à l'église

les Dames des quartiers
Distingués,

Périphrase pour fustiger les bourgeoises qui viennent à l'église, par devoir, par intérêt mal compris, par tradition jusque dans les gestes du rituel (bénitiers). Image négative de la femme, épouse et mère de devoir.

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Rimbaud, Les pauvres à l'église

La maladie de foie est plutôt un signe de neurasthénie, de mal être. Pense à l'expression "se faire de la bile".

7 (Modifié par Jehan 01/06/2015 à 18:55)

Rimbaud, Les pauvres à l'église

Bonjour!

Merci pour ces précisions, une dernière question: quel est le sens de se faire baiser les doigts aux bénitiers? Normalement on les trempe simplement dans l'eau...

Rimbaud, Les pauvres à l'église

Ce sont les bénitiers, en quelque sorte, qui baisent les doigts des bourgeoises, quand elles les trempent...

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Rimbaud, Les pauvres à l'église

D'accord, merci!