1 (Modifié par Pyrame 11/03/2015 à 23:57)

La Fontaine, Le Corbeau voulant imiter l'aigle

Bonjour à tous !
J’ai une question sur la fable de La Fontaine Le Corbeau voulant imiter l’Aigle.
Dès la première lecture, une interprétation s’est imposée à moi, je ne sais qu’en penser, je ne peux m’en défaire. J'ai besoin de votre avis.

Le corbeau voulant imiter l'aigle

L'Oiseau de Jupiter enlevant un mouton,
Un Corbeau témoin de l'affaire,
Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,
En voulut sur l'heure autant faire.
Il tourne à l'entour du troupeau,
Marque entre cent Moutons le plus gras, le plus beau,
Un vrai Mouton de sacrifice :
On l'avait réservé pour la bouche des Dieux.
Gaillard Corbeau disait, en le couvant des yeux :
Je ne sais qui fut ta nourrice ;
Mais ton corps me paraît en merveilleux état :
Tu me serviras de pâture.
Sur l'animal bêlant à ces mots il s'abat.
La Moutonnière créature
Pesait plus qu'un fromage, outre que sa toison
Etait d'une épaisseur extrême,
Et mêlée à peu près de la même façon
Que la barbe de Polyphème.
Elle empêtra si bien les serres du Corbeau
Que le pauvre animal ne put faire retraite.
Le Berger vient, le prend, l'encage bien et beau,
Le donne à ses enfants pour servir d'amusette.
Il faut se mesurer, la conséquence est nette :
Mal prend aux Volereaux de faire les Voleurs.
L'exemple est un dangereux leurre :
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands Seigneurs ;
Où la Guêpe a passé, le Moucheron demeure.

Jean de la Fontaine - Les Fables

La lecture classique que j’ai trouvée partout de cette fable, c’est : l’exemple peut être dangereux, et tout le texte se suit logiquement, et on en arrive à la fin à « Où la guêpe a passé, le Moucheron demeure. », ce qui va complètement dans le sens de la fable.

Cependant, deux choses m’ont surpris :
- d’abord, La Fontaine démontre que l'exemple est un leurre… par un exemple (la fable) ! C’est contradictoire, non ? Les seuls critiques que j’ai trouvé qui restituaient ce problème s’en sortent en disant qu’il y a de bons et de mauvais exemples, et que La Fontaine ne critique absolument pas les exemples littéraires (la « mimesis littéraire » travaille et dépasse toujours le matériau de base dont elle s’inspire), il ne remettrait donc absolument pas en cause la fable.
Cette réponse ne m’a pourtant pas parue bonne suite au deuxième problème que j’ai rencontré ;

- ensuite, le vers « Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands Seigneurs ; » m’a laissé perplexe : cela ne vient-il pas à l’encontre de ce que vient de dire la fable, sur le fait que seuls les aigles peuvent manger les moutons ?

Ainsi, selon moi, la fable serait plutôt construite d’une toute autre manière. Jusqu’à « Mal en prend aux Volereaux de faire les Voleurs » on a une fable classique, qui commence par un exemple, duquel découle une morale. Très bien. Cependant, La Fontaine va nous révéler le piège dans lequel nous venons de tomber, qui est le piège de toute fable : en effet, il se reprend, comme pour infirmer tout ce qu’il vient de dire, et révéler le piège dans lequel il nous a fait tomber : non, l’exemple ne vaut pas démonstration, « L’exemple est un dangereux leurre ». Ainsi, la morale précédemment énoncée pourrait bien être fausse, et les corbeaux pourraient manger les moutons (ce qui est effectivement le cas : beaucoup d’éleveurs se plaignent régulièrement que leurs moutons se font tuer par des corbeaux. Les aigles, eux, ne les attaquent jamais), et « Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs ».

Bien sûr le problème demeure pour le dernier vers, qui semble encore revenir au point initial et à la morale initiale de la fable « Où la guêpe a passé, le Moucheron demeure. » Cependant, il s’agit en réalité d’un emprunt à Rabelais, en voici le passage exact :

: "Où la guêpe a passé le moucheron demeure : « ... nos loix sont comme toille d’ airaignées : or sà ! les petits mouscherons et petits papillons y sont prins, or sà ! les gros taons les rompent, or sà ! et passent à travers, or sà ! » (« Le Cinquiesme Livre », chapitre XII : « Comment par Gripeminault fut proposé un énygme »)

En d’autres termes, là où la fable peut marcher pour des « petits moucherons », elle ne fonctionne pas toujours, en l’occurrence lorsque passent des « taons ». Ce qui viendrait alors confirmer mon interprétation. Ce vers ne serait là que comme une référence!

Ainsi, cette fable nous révélerait les limites de ce célèbre « pouvoir des fables » que La Fontaine nous vante tant ! En toute humilité, La Fontaine nous dirait donc que ses fables érigent des lois qui ne sont pas universelles, qui ne fonctionnent pas toujours, ses fables ne sont pas infaillibles ! 
Et puis, sachant que beaucoup des fables de La Fontaine sont beaucoup plus ambigües qu’on ne le croit à la première lecture, cela m’a paru possible.
Cependant aucune des analyses que j’ai lues n’allait jusque-là, et les gens avec qui j’en ai parlé n’ont absolument pas adhéré avec cette idée !
Qu’en pensez-vous ?
Merci pour toute votre aide et votre attention !

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La Fontaine, Le Corbeau voulant imiter l'aigle

On peut sans doute admettre plusieurs lectures, puisqu'ambiguïté il y a, dans la morale implicite.

De l'ironie à l'adresse de ceux dont les prétentions dépassent les moyens.


Et si, plutôt que de prendre la fable sur le biais de l'exemple, on la prenait par le biais de la satire de la vanité (Imiter/se mesurer). Tout le monde n'est pas un aigle, une grenouille n'est pas un bœuf.
Et ainsi, un écrivain n'est pas toujours plus grand que son modèle. Celui qui se prétend fabuliste n'est pas forcément plus grand qu'Esope. (L'aigle et le choucas) Ou bien il maîtrise son art et son sujet, ou bien il n'est qu'un petit dépeceur. Il peut être un aigle aussi mais il peut tenter de picorer et n'être qu'un corbeau, oiseau de malheur. 

La Fontaine, Le Corbeau voulant imiter l'aigle

Merci pour ta réponse!

Je comprends ton interprétation, et j'ai l'impression que c'est la plus répandue. Cependant, selon moi, elle va en contradiction avec les vers "L'exemple est un dangereux leurre : Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands Seigneurs ;" qui viendraient nécessairement contredire tout ce que tu dis et tout ce qui est dit précédemment: cette contradiction ne pourrait être résolue qu'en la comprenant comme une critique de la fable précédente et de la morale qui en découlait. La référence  à Rabelais en serait alors l'illustration. Pardon d'insister, mais vraiment je ne parviens pas à voir l'unité et la construction de la fable avec une autre interprétation.

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La Fontaine, Le Corbeau voulant imiter l'aigle

J'y vois au contraire unité.

Il faut se mesurer ..."Se mesurer chacun à son aune et à sa propre pointure ; voilà le vrai" Horace Epitres Livre I, VII

Voleraux (eaux) mot forgé par La Fontaine en diminutif dépréciatif (voleurs de petite envergure)

L'exemple est un dangereux leurre ...

Tromperie, piège. Terme de fauconnerie. on appelait ainsi un morceau de cuir rouge garni d'un bec et de plumes et servant d'appât.
(Commentaire Charles Aubertin)
Je prends "exemple" pour "modèle", "référence".

La Fontaine, Le Corbeau voulant imiter l'aigle

Je comprends mieux. Exemple est employé uniquement au sens de modèle et ne peut pas être compris au sens d'illustration, dans le contexte de l'époque?

Comment comprends-tu alors le vers "Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands Seigneurs ;"? Il n'y a plus que cela qui me résiste...

Merci pour ta patience!

6 (Modifié par floreale 12/03/2015 à 16:22)

La Fontaine, Le Corbeau voulant imiter l'aigle

Bien sûr, on peut donner à "mangeurs de gens" plusieurs significations et au XVII° l'expression est courante. Mais elle suit ici les deux point après leurre.
Il y a les aigles et les corbeaux. Tous sont  mangeurs de gens (ici de mouton) mais seul l'aigle est grand seigneur. Le corbeau, qui a voulu se comparer à l'aigle, qui a voulu l'imiter, sans évaluer ses compétences,  n'est qu'un petit dépeceur, un petit voleur. Il vole ... bas. 

7 (Modifié par Pyrame 12/03/2015 à 16:33)

La Fontaine, Le Corbeau voulant imiter l'aigle

D'accord. Donc le vers "Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands Seigneurs" veut simplement dire : "corbeaux et aigles sont mangeurs de gens, mais chacun doit s'attaquer à des gens différents, de leur taille"?

Il serait donc plutôt faux de comprendre : "l'exemple que je viens de prendre est un dangereux leurre car les mangeurs de moutons peuvent être des corbeaux (=ceux qui ne sont pas grands seigneurs)" ?

8 (Modifié par floreale 12/03/2015 à 16:57)

La Fontaine, Le Corbeau voulant imiter l'aigle

La morale ne dit pas à qui devait s'en prendre le corbeau. Elle suggère que le corbeau s'est pris pour un aigle, qu'il n'est pas ...

La Fontaine, Le Corbeau voulant imiter l'aigle

Ok, j'ai compris. Merci!
N'empêche que je trouve cet avant-dernier vers reste très obscur, en tout cas qu'il brouille l'ensemble du message de la fable...
Encore merci pour ton avis!

La Fontaine, Le Corbeau voulant imiter l'aigle

Voici mon interprétation :

Le corbeau voulant imiter l'aigle

L'Oiseau de Jupiter enlevant un mouton,
Un Corbeau témoin de l'affaire,
Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,
En voulut sur l'heure autant faire.
.

L'exemple est un dangereux leurre :
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands Seigneurs ;
Où la Guêpe a passé, le Moucheron demeure.

L'exemple me semble-t-il c'est l'exemple donné par l'aigle, que le corbeau veut imiter sans réfléchir plus avant. Ce n'est pas l'exemple donné par La Fontaine.