1 (Modifié par Korax 31/01/2015 à 14:32)

Société, littérature et prise de conscience

J'ouvre ce topic pour discuter d'un sujet qui me turlupine depuis quelques temps.

Au lycée, on nous apprend que le siècle des Lumières a été un tournant majeur pour l'époque moderne : prise de conscience de la situation politique, économique, sociale - et notamment grâce aux célébrissimes philosophes des Lumières Diderousseaultaire.

Or voilà, si on regarde de près quelques exemples de prise de conscience d'un problème sociétaire (et de sa révélation par la littérature) puis un évènement politique concret qui tente de résoudre ce problème, ça donne :

Montesquieu publie De L'Esprit des Lois en 1748 ; il y dénonce, entre autres, l'esclavage.
Abolition définitive de l'esclave 100 ans plus tard, en 1848.

Hugo publie Les Derniers Jours d'un condamné en 1829, première tentative d'abolition de la peine de mort en 1908, abolition définitive en 1981.

Bien entendu, c'est un peu réducteur de choisir arbitrairement des dates précises dans un phénomène qui a progressivement pris de l'ampleur (on a parlé du problème de l'esclavage bien avant Montesquieu...) ; mais disons que ce sont des publications qui ont fait date dans l'histoire de leur cause.

Là où je veux en venir, c'est à ce temps d'attente, à ce délai interminable entre prise de conscience d'une élite intellectuelle, de la société "globale", puis d'un réel acte politique ou social. Par exemple, on avait bien le temps de réagir face à l'esclavage ou à la peine de mort : malgré les centaines de milliers de victimes de l'esclavage, une société post-esclavagiste pouvait (et a été) possible. Maintenant : en 2015, la plupart des têtes pensantes s'accordent à dire que le véritable défi à relever des décennies à venir sera la cause climatique. D'où mon interrogation : on estime qu'il sera "trop tard" pour réagir après 2050, or nos politiciens semblent bien peu préoccupés par la crise environnementale... Y'a-t-il donc si peu d'espoirs ? Si la société met 150 ans à réagir, comme par le passé, cela sera bien trop tard et le mal sera fait et bien fait.

Comment donc accélérer ce processus ? Existe-t-il des exemples passés d'une prise de conscience très rapide et d'une réaction sociale tout aussi rapide ?

L'abolition de la peine de mort a fait beaucoup de bruits, mais elle n'a pas modifié profondément les fondements de la société. L'abolition de l'esclavage a surtout touché la bourgeoisie qui l'exploitait, mais la société n'en fut pas radicalement changée : on achetait son pain pareillement le lendemain de l'abolition. La cause écologique, en revanche, semble appeler à un renouvellement complet de notre société et de notre mode de vie à tous, on peut donc estimer que ce changement mettra d'autant plus de temps à se mettre en place qu'il est difficile et douloureux...

Je n'ai aucune réponse, seulement j'y réfléchis beaucoup. Qu'en pensez-vous ? Sommes nous condamnés par une réaction trop longue dans un temps trop court ?

2 (Modifié par Jean-Luc 31/01/2015 à 16:05)

Société, littérature et prise de conscience

Bonjour,

L'histoire des idées est vraiment manipulatrice.

Ton sujet est trop vaste pour qu'on lui réponde rapidement.
Je me contenterais donc de l'esclavage.
Quel est le texte fondamental qui a condamné l'esclavage ? Il faut remonter aux Évangiles et aux Épîtres pauliniennes. Ce sont eux qui ont affirmé l'éminente dignité de la personne humaine, de toute personne humaine...
Les historiens laïques de la littérature en France privilégient grandement le siècle des Lumières et parfois osent s'aventurer jusqu'à la Renaissance...
Comment se fait-il que cette révolution de la société par les premiers chrétiens soit toujours d'actualité ? L'esclavage existe toujours et continue d'enrichir. Nos pays dits civilisés n'hésitent pas à commercer avec des esclavagistes et tolèrent plus ou moins de telles pratiques sur leur sol. Bien entendu l'esclavage moderne a pris d'autres formes que nous avons du mal à percevoir.
Entre les grands principes, les déclarations médiatiques et la pratique, il y a un monde. La victoire n'est jamais acquise. C'est le coeur des hommes qu'il faut changer. De plus nous avons la chance de vivre dans un pays où nos besoins fondamentaux sont assurés. Qu'adviendrait-il de nos conceptions en période perturbée ? Le XXe siècle a dépassé en horreur ce que le monde avait pu connaître jusque là...

Société, littérature et prise de conscience

Merci de votre message Jean-Luc.

J'admets que mon message est dangereusement réducteur mais je souhaitais ouvrir une discussion malgré de graves simplifications.

Malheureusement je ne trouve dans votre propos pas l'espoir que je recherchais... 

Est-on à ce point impuissants ?

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Société, littérature et prise de conscience

Korax a écrit :

Est-on à ce point impuissants ?

Curieuse question quand tu résumes ton questionnement par deux livres suivis (au moins dans le temps) par deux changements concrets.

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Société, littérature et prise de conscience

Bonsoir Korax,

Mon propos n'est pas de faire désespérer de jeunes consciences.
J'ai simplement essayer de ne pas me payer de mots.
1 - La doxa officielle de l'enseignement français est à prendre avec des pincettes.
2 - La littérature, même celle qui mérite ce titre, ne fait pas changer la société.
3 - Les questions envisagées sont trop complexes pour relever de la littérature.
Cependant il arrive que des écrivains éveillent des consciences et fassent naître des vocations.
Mais le changement se construit ailleurs. Il faut comprendre que la société n'est pas un ensemble homogène, qu'elle est constituée de corps intermédiaires, de groupes qui font progresser leurs intérêts dans un jeu très complexe, parfois souterrain...
Il faut éviter toute naïveté en ce domaine.
Il faut aussi des convictions fortes, ce qui veut dire qu'on doit être prêt à des sacrifices s'il le faut, à mener un style de vie conforme à ce que l'on croit.

6 (Modifié par Portia 01/02/2015 à 12:33)

Société, littérature et prise de conscience

voilà, si on regarde de près quelques exemples de prise de conscience d'un problème sociétaire (et de sa révélation par la littérature) puis un évènement politique concret qui tente de résoudre ce problème...

Je ne vois pas la situation comme cela.  Si on veut parler de l'esclavage il n'y a pas une prise de conscience au niveau de toute la société d'un problème au XVIIIe siècle mais quelques écrits d'écrivains qui ne seront lus que par ceux qui savent lire, peu de gens à cette époque-là.      Pour le paysan  l'essentiel est de survivre  .  A part dans les ports et encore, il ne voit pas d'esclaves de toute sa vie. 
On peut dire aussi que la loi sur l'esclavage arrive avec la Révolution pour disparaître et reparaître plus tard au fil des changements politiques.
Ailleurs, là où les régimes ne valsent pas et sans écrits philosophiques aussi nombreux,  il y a des groupes de pression anti-esclavagistes par exemple en Grande Bretagne et  la mesure pragmatique d'abolition de la traite arrive dans ce pays dès les premières années du XIXe donc assez rapidement.  Cela aurait pu suffire mais la traite illégale se poursuit donc il faut une autre mesure plus générale.
Un changement se fait par étapes et avec des mesures pragmatiques.

PS Montesquieu parle de l'esclavage, le dénonce.   Il a pourtant des placements dans la traite des esclaves.