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Prépas littéraires - Témoignages d’anciens élèves

En référence à cette discussion :
https://www.etudes-litteraires.com/foru … belge.htmlBonjour Maxime, navrée de "polluer" ce sujet avec une petite incise, et tous mes vœux de réussite dans tes projets scolaires ; et bonjour Artz, à qui s'adresse plus particulièrement ce message,

J'ai comme l'impression que plus le temps qui sépare les étudiants de leurs années de prépa est long (et je le dis sans chercher à te vieillir, bien sûr...), plus leur regard sur cette formation est critique, notamment au point de vue "humain", comme tu le dis toi-même :

Artz a écrit :

- ensuite, au niveau "humain". Là où la prépa me semble contestable, c'est qu'elle soumet de jeunes gens à une pression extrêmement importante et à une charge de travail extrêmement grande. Je connais très peu de gens qui me semblent être sortis sans séquelles de cette formation

Tu n'es d'ailleurs pas le seul sur ce forum à avoir exprimé de telles réserves : il me semble avoir lu plus ou moins la même chose sous la plume de HugoO, mais curieusement, toujours quelques années après la prépa (et, dans votre cas, après une réussite au concours, ce qui d'après toi n'est pas déterminant).

J'entends pourtant le plus souvent les élèves de prépa (par opposition aux ex-élèves de prépa) défendre leur cursus comme étant le contraire de ce qui est habituellement véhiculé, et refuser précisément de noircir le trait avec la question récurrente, notamment, de la "pression" - terme sans cesse récusé, presque avec autant de véhémence que celui de "compétition", dans toutes les journées portes ouvertes et autres témoignages ici ou ailleurs... -.

Est-on à ce point aveuglé pendant la durée de la formation (quoique de nombreux étudiants la supportent mal sur le moment, bien sûr) ? Que réserve l'après-prépa pour expliquer un tel changement de point de vue ? Le terme de "séquelles", l'idée qu'on ne sort pas indemne de la prépa m'intriguent et m'inquiètent un peu, d'autant plus que même les étudiants qui n'ont manifestement pas trop souffert sur le moment ont l'air de s'en rendre compte rétrospectivement...

2 (Modifié par HugoO 15/01/2015 à 22:23)

Prépas littéraires - Témoignages d’anciens élèves

*Gabiana* En effet, je doute très fortement qu'actuellement 14 % des élèves de l'ENS soit issu-e-s des classes populaires. J'ai pas de chiffre sous la main pour étayer, mais j'entends souvent, au département de sciences sociales de l'ENS, qu'en effet au milieu du siècle le recrutement était plus ""démocratique"" qu'il ne l'est aujourd'hui (même s'il ne faut pas idéaliser non plus).

*latucancita* En effet, je partage assez le point de vue d'Artz ici. Quand je parle de pression néanmoins, je fais davantage référence à la pression que je me mettais moi-même (et que nous nous étions tou-te-s), plutôt que celle que les profs nous imposaient. Honnêtement, à Louis-le-Grand, on avait assez peu de devoirs à rendre (en hypokhâgne surtout), en tout cas moins d'après ce que j'ai entendu dire que dans des prépas dites plus "modestes", et on nous bassinait pas non plus sans arrêt avec le Concours. Idem pour la compétition; si elle était forte, elle était vraiment dirigée contre soi-même (améliorer ses notes d'un concours blanc à l'autre), et contre les concurrents abstraits au Concours, mais globalement pas contre les autres élèves de la classe ou du lycée. Aussi, pas de manoeuvre malveillante pour déstabiliser les petits camarades, etc.
Malheureusement, je ne suis pas sûr qu'Artz et moi soyons représentatifs de l'idée que se font les normalien-ne-s de la prépa après avoir intégré. Personnellement, de très bonnes amies en Khâgne en chiaient vraiment, étaient vraiment pas bien, elles ont intégré en même temps que moi, et maintenant quand on en parle elles relativisent, disent que quand même, c'était une bonne formation et tout. Donc l'effet inverse est assez fort.

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Prépas littéraires - Témoignages d’anciens élèves

Merci de ta réponse, HugoO. Bien sûr, les termes de "pression" et de "compétition" recouvrent une réalité beaucoup plus nuancée que celle que l'on décrit parfois, et je suis plutôt d'accord avec ce que tu en dis. Je les ai cités parce qu'ils ressortent souvent à propos des CPGE, mais comme tu l'as compris, je parlais plutôt du bilan général que les étudiants tirent de leurs années de prépa lorsqu'ils ont un peu de recul.

Si je comprends bien, ceux qui n'avaient pas particulièrement l'impression d'en souffrir finissent par entrevoir le caractère cruel du système, alors que ceux qui en ont bavé pendant deux ou trois ans ont tendance à minimiser avec le temps leurs difficultés de l'époque..?

Malheureusement, je ne suis pas sûr qu'Artz et moi soyons représentatifs de l'idée que se font les normalien-ne-s de la prépa après avoir intégré.

Pourquoi "malheureusement" ? Tu regrettes que la majorité des étudiants ne développent pas un regard plus critique  sur la prépa ?

(Au cas où il y aurait la moindre ambiguïté dans ma façon de présenter les choses ou dans les questions que je pose, je précise que je ne considère absolument pas le fait de prendre un peu de distance avec la prépa après l'avoir quittée, malgré les succès auxquels elle a pu contribuer, comme une marque d'ingratitude !)

4 (Modifié par HugoO 16/01/2015 à 11:21)

Prépas littéraires - Témoignages d’anciens élèves

latucancita a écrit :

Si je comprends bien, ceux qui n'avaient pas particulièrement l'impression d'en souffrir finissent par entrevoir le caractère cruel du système, alors que ceux qui en ont bavé pendant deux ou trois ans ont tendance à minimiser avec le temps leurs difficultés de l'époque..?

ça y ressemble un peu oui. Mais il ne faut pas non plus sous-estimer tou-te-s celles et ceux qui en ont chié en prépa et qui en gardent un très mauvais souvenir même plusieurs années après, sauf que ces personnes-là ont peut-être pas super envie d'aller sur des forums littéraires pour témoigner de leur expérience. Donc on entend pas leurs voix.
[Je précise que je ne veux pas faire peur aux futurs préparationnaires, si c'était à refaire je le referais, peut-être un peu différemment].

latucancita a écrit :

Pourquoi "malheureusement" ? Tu regrettes que la majorité des étudiants ne développent pas un regard plus critique  sur la prépa ?

Eh bien oui ! Il y a plein de critiques - notamment politiques - à porter au système des prépas.

5 (Modifié par Hippocampe 16/01/2015 à 13:26)

Prépas littéraires - Témoignages d’anciens élèves

_ "démocratique" ne veut pas dire "là où il y a beaucoup de pauvres". Erreur courante, malheureusement. Le tennis se démocratise, ah : le peuple prend le pouvoir dans la fédération.

_ concernant l'entrée d'élèves en situation difficile aux ENS, il ne faut pas mélanger pauvre matériellement et pauvre culturellement même s'il y a une corrélation entre les deux situations.
Pour réussir un concours matheux de haut niveau il faut avoir des prédispositions pour les maths et avoir passé son enfance en compagnie au moins de temps en temps d'au moins quelques personnes qui ont attiré l'attention de l'enfant, surtout dans son jeune âge quand son intelligence se formait, sur quelques réalités mathématiques instructives ou amusantes qui présentent les maths sous un jour attrayant. Ça n'est pas une question d'argent sauf concernant la corrélation entre pauvreté matérielle et pauvreté culturelle.
Pour réussir un concours littéraire de haut niveau, idem, sauf qu'en plus il faut avoir lu plein de livres et les avoir digérés et avoir passé du temps à manier des idées relevant des sciences humaines ce qui est quasiment impossible dans une famille pauvre culturellement.
Un élève doué en maths peut se révéler sur le tard. La somme de ce que l'on sait en maths avant le bac représente peanuts par rapport à ce qu'on apprend en maths sup. Si l'élève se met à bosser en septembre de sa maths sup, c'est bon (*). Alors que si un enfant de dix-huit ans se dit qu'il étudierait bien les lettres car il s'y sent comme un éventuel talent mais prend conscience qu'il n'a jamais lu ni Hugo, ni Flaubert ni les autres, qu'il ne s'est jamais entraîné aux commentaires composés, qu'il est nul en Histoire (et Dieu sait qu'on peut être nul en Histoire à cet âge-là), qu'il n'a jamais fait d'efforts en anglais, qu'il ne s'est intéressé à rien concernant le latin... peut-il rattraper tout ça pendant l'été suivant le bac ?
Les stats sur les entrées dans les ENS montrent qu'en maths les rejetons des familles sans le sou ont plus de chance, nettement, qu'en lettres. Si on cherche à résumer ce genre de choses avec un (unique) pourcentage on se plante d'office.

_ Dans ma partie, les maths, j'ai étudié dans une école d'ingénieurs (j'étais à mille lieues d'avoir le talent nécessaire pour devenir normalien) où j'ai été surpris de voir parmi mes copains-copines le nombre d'élèves fils ou filles de smicard qui, d'ailleurs, avec leurs bourses, étaient plus à l'aise matériellement que moi. Un de mes copains de maths sup a passé toute sa jeunesse dans une unique pièce qu'il partageait avec sa mère femme de ménage. À 21 ans il a quitté cette chambre pour partir vivre dans la résidence des élèves de son école d'ingénieurs à Bordeaux.
Ce n'est pas sous l'angle de l'argent, déconnecté du reste, qu'il faut réfléchir à la situation d'un élève. Ça ne pisse pas loin, comme réflexion.
(Remarque : j'ai oublié un point. Les prépas et écoles commerciales coûtent très cher. Les prépas et les écoles d'ingénieurs sont quasi-gratos, à part celles qui sont privées. Le problème financier qui reste est que quand on y est élève, on n'est pas salarié, sauf dans quelques établissements particuliers.)

_ Quant aux classes prépas, j'ai eu le malheur d'avoir en maths sup une prof de maths (matière principale, donc) qui était une abomination et un prof de physique qui était un tordu. Nous étions tous malheureux. Mais j'ai eu en maths spé des profs très agréables. Je garde de mes deux années de maths spé un excellent souvenir, on y bosse pourtant plus vite qu'en maths sup. J'y ai travaillé mais je n'y ai pas souffert, même quand l'approche des concours se faisait sentir à la fin. Mes condisciples ne me donnaient pas trop l'impression de souffrir non plus. Je n'arriverais sûrement pas à refaire ce que j'ai fait ces années-là mais à 20 ans on a des capacités qu'on n'avait pas avant et que beaucoup de gens n'ont plus après, ce serait dommage de ne pas en profiter.

_ Je garde un bon souvenir de cette époque-là (en oubliant exprès mon année terrible, stérilement terrible, de maths sup) et pourtant je suis contre le système des classes prépas et des grandes écoles.
Ce sujet est vaste et je ne le développerai pas.
Les défauts pour le pays et pour les élèves concernés sont à mes yeux :
- la dichotomie du système scolaire dans certains domaines du savoir : une voie pour les bons et une autre pour les mauvais (à noter que les études de droit ou de médecine fonctionnent très bien, domaines où il n'y a pas de dichotomie),
- le fait que les élèves sont poussés à se spécialiser trop tôt (et ça ne s'arrange pas avec les fumisteries de spécialisation en maths ou en physique au sein de la terminale S, cf autres exemples dans les autres terminales),
- le fait que les élèves bossent beaucoup (en prépa) quand il n'ont pas de maturité puis qu'ils se la coulent douce les années suivantes quand ils seraient mieux à même de comprendre ce qu'ils ont besoin d'apprendre (je précise : dans beaucoup d'écoles d'ingénieurs ou de commerce dans lesquelles on entre après avoir réussi un concours difficile on passe son temps à se remettre de ses émotions, ce n'est pas le cas dans les ENS ou dans certaines autres écoles).
Mais c'est un sujet vaste, je me répète, et je ne vais pas me mettre à disserter dessus. J'ai présentement des soucis prosaïques, je referai le monde dans... plus tard.


Édition :
J'ajoute une chose pour en revenir au message initial de Maxime.
Mes études remontent aux années 80, je le dis à tout hasard.
J'étais en prépa au lycée Saint-Louis qui était (sans doute l'est-il toujours) le plus grand lycée de prépa de France, je ne parle pas du niveau scolaire mais du nombre d'élèves. À l'époque il n'y avait que des préparationnaires (cas unique pour un lycée public) et nous étions 1200, notre internat était aussi le plus grand : 300 internes (j'en étais). C'était aussi le lycée où étudiait le plus grand nombre d'étrangers (presque tous internes). Pas seulement des franco-belges ou des franco-quelque chose mais surtout des quelque chose tout court. Ça n'avait pas l'air gênant. C'était des élèves étrangers qui parlaient bien français, des maghrébins en général. Pour répondre à la préoccupation de Maxime la plupart de ces élèves (ou tous ? je ne sais) avaient obtenu un bac français après avoir étudié dans un lycée français de l'étranger. Mais je ne vois pas pourquoi un établissement français ne s'intéresserait pas aux parcours locaux des lycéens des pays francophones (ce n'est que mon impression).
Ils s'inscrivaient aux concours "étranger" des écoles qui étaient plus faciles que les concours normaux. Cela compensait leur manque d'aisance en français. (Les concours "étrangers" étaient difficiles quand même !)
C'était intéressant pour eux mais aussi pour les écoles et pour le pays car ces élèves restaient liés culturellement à la France.
J'ai lu quelque part que des Chinois venaient maintenant en maths sup.
Ils sont très beaucoup plus nombreux que les Belges mais très beaucoup moins français aussi.

(Et les Belges sont souvent sympathiques, remarque toute personnelle.)


* : J'ai connu un gars qui n'a rien glandé durant sa prépa et qui est entré à Ulm (maths) mais je ne saurais trop quoi dire sur ce genre de personnages : il sont trop différents de moi.


PS : J'ajoute que durant mes trois années de prépa scientifiques, j'ai eu le même prof de français : monsieur de Vance. J'aimais beaucoup cet homme qui aurait sans doute préféré avoir des élèves littéraires. Quelqu'un le connaît-il ? J'aimerais bien lui envoyer un mot.
(Idem pour mon prof d'anglais : Resnikoff et celui de dessin : Gauducheau).

6 (Modifié par Artz 16/01/2015 à 13:53)

Prépas littéraires - Témoignages d’anciens élèves

@latucancita : Difficile d'établir des généralités... En ce qui me concerne, j'ai commencé à être critique à partir de la khûbe, en voyant le travail besogneux et peu "intellectuel" qu'on me demandait. Mon échec au concours m'a par ailleurs montré à quel point ce système pouvait être sévère : j'avais travaillé dur, j'étais dans ceux qui pouvaient l'avoir, et je ne l'avais pas eu, eh bien, parce que c'est un concours, parce que je me suis raté sur un devoir, parce que, parce que. Et je l'ai mal vécu. Ma réussite au concours par la suite n'a pas changé pour moi l'idée qu'un concours relevait en partie (je laisse à chacun le soin de déterminer l'importance de cette partie) de la bonne fortune. Mon séjour à Cambridge m'a aussi permis de voir d'autres façons d'envisager les études (ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas également critique vis-à-vis du système anglais) et notamment une approche assez nouvelle pour moi qui consistait à vouloir que les étudiants soient heureux. La prépa voulait que je sois efficace (lorsqu'on me recommandait de faire du sport, ou de sortir avec des amis, ou de me reposer, ça n'était que pour être plus efficace ensuite sur mon temps de travail. Le bonheur n'était pas un but en soi, mais une condition de possibilité d'un travail rentable), l'université française ne voulait pas grand chose. Enfin, je dois avouer une lassitude un peu ponctuelle qui tient à la préparation de l'agrégation, ce nouveau concours me mettant, six ans après, dans la même position que le khâgneux que j'étais. Il est éreintant, et, je dois le dire, vexant, de se retrouver encore et toujours dans la position d'impétrant docile. Non, je ne considère pas comme normal que, fort d'années d'études, de diplômes pompeux, et de cernes multiséculaires, je me fasse encore taper sur les doigts (un de mes correcteurs a récemment mis en doute ma capacité à lire). Mais donc ce n'est pas la prépa que je remets en cause, c'est le système éducatif français : je crois que la prépa donne les meilleures armes possibles pour affronter ce système. Je crois que la violence de la prépa permet d'aborder plus facilement la violence des concours éducatifs. C'est pour cela que sur la question prépa / université, je soutiens toujours la prépa (sans remettre en cause le fait qu'on puisse réussir par l'université, évidemment). On ne peut pas tout à fait juger de la prépa comme d'un tout : il faut la remettre dans son contexte. Ma critique est davantage portée contre ce contexte dont la prépa est un moment fort mais non unique. De même pour ce qui relève du politique : il me semble que la prépa montre la faiblesse du système, mais je ne sais pas si elle la renforce. Je ne sais pas si j'ai bien rendu compte de mon idée, mais je vais essayer de ramasser tout cela en une phrase : la prépa donne toutes les armes pour lutter au sein ce système, mais je ne suis pas sûr de vouloir passer ma vie dans la violence de la lutte, et je trouve que ce système est extrêmement violent.

Je dois aussi ajouter que la prépa m'a offert au moins deux années merveilleuses intellectuellement et surtout, m'a permis de rencontrer des gens incroyables dont certains continuent de rendre ma vie plus belle.

@HugoO : Absolument d'accord avec toi pour dire que cette pression et cette compétition, on se l'impose (d'ailleurs, ce "on" est sans doute à relativiser : certains décident très vite de ne pas s'y soumettre). Néanmoins, je crois que c'est un effet de structure. Nous avons décidé de travailler durement, et nous y avons pris du plaisir, mais nous avons aussi été conduits à penser que c'était ce qu'il fallait faire, à penser que c'était la bonne façon de le faire, je crois. C'est donc un mélange de liberté et de contrainte, ou du moins, c'est ce que je ressens quand j'y pense.
Mais je te rejoins complètement sur le fait que c'est un rapport entre soi et un idéal fantasmé, ou plus pragmatiquement soi et des candidat idéaux fantasmés (dans le jargon fénelonien "seudeulamontagne" ou "seuducinquième") et non pas entre soi et la classe. Je voulais seulement remettre en cause l'idée d'une unité du "moi", mais je suppose que tu ne me contrediras pas, sociologue que tu es !

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Je suis plutôt d'accord avec ce qui a été dit. La "pression" est surtout celle qu'on s'inflige à soi-même : on aurait parfois presque envie de la réclamer à certains professeurs peu soucieux des exigences du concours, même dans les "grandes" prépas. Pour ma part, il n'y avait pas réellement de "compétition" mais la souffrance psychologique n'en est pas nécessairement moins aiguë.
En outre, la violence de ce système est certes considérable quand on y est immergé, mais elle peut également avoir des effets importants après l'intégration. A mon avis, un grand défaut des classes préparatoires est qu'en concentrant toute l'attention sur le concours, elles peuvent faire perdre de vue les raisons profondes qui motivent son acharnement. A partir du moment où l'on ne prend pas l’École comme une fin en soi, on acquiert certes une capacité de travail, une méthode, une culture, etc. importantes mais on peut également terminer ces années en étant complètement désorienté pour une multiplicité de raisons. Évidemment, tout cela dépend beaucoup des personnes, mais je ressens pour ma part un écœurement qui perdure vis-à-vis de ce que j'ai pu étudier en prépa. Je constate a posteriori que mon intérêt pour la matière dans laquelle je me suis spécialisé s'est très largement émoussé après avoir eu un rapport cumulatif sinon bourratif au savoir. Et ce n'est qu'un aspect des séquelles auxquelles on peut être confronté. C'est bien entendu très personnel et beaucoup de personnes semblent s'en tirer sans dommages, mais il ne faut pas négliger pour autant la possibilité d'en être profondément affecté, même en cas de réussite au concours. Personnellement - même si ce genre de considérations n'a pas beaucoup de sens - je ne suis pas du tout certain que je le referais si c'était à refaire.

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Je trouve très juste ce qui a été dit, surtout par rapport à la pression que l'on se met à soi-même. Après les témoignages sont forcément hyper variables. J'étais dans une bonne prépa parisienne (pas l'une des meilleures) et la plupart de mes camarades l'ont très bien vécu, et gardent de très bons souvenirs, mais c'est plutôt le cas des moins bons élèves, qui ne se sont pas beaucoup investi. Pour ma part, le fait d'avoir intégré en carré a beaucoup joué je pense, parce qu'une année de cube aurait sûrement été beaucoup plus stressante. Du coup ces deux dernières années je ne voyais que du positif, j'avais beaucoup oublié les moments galère de la prépa. Cette année je suis en agrégation et ça change un peu mes souvenirs justement, parce que j'en ai ras-le-bos de travailler et j'ai l'impression, rétrospectivement, que je ne fais que ça depuis 5 ans. Du coup la prépa s'inscrit un peu dans ce continuum, où l'on oublie un peu pourquoi on travaille, pourquoi on se donne tant de mal finalement alors que la plupart des gens ne s'imposent pas ça et sont très heureux. Mais par contre j'ai vraiment rencontré des amis supers, beaucoup de mes amis sont en couple avec une personne qu'ils ont rencontré en prépa... c'est vraiment un espace où des liens très forts peuvent se créer.

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J'ai quand même moi aussi un doute sur l'influence qu'a la réussite ou non au concours sur la manière dont on voit le truc. J'ai fait une prépa honnête de province, et en ce qui me concerne l'histoire a ressemblé à un conte de fée. Mais je suis assez convaincu que c'est parce que je correspondais au profil pour lequel la méthode khâgne est la plus efficace : barbé par le lycée, incapable de travailler seul. Arriver en n'ayant pas parfaitement enregistré le concept du concours a beaucoup aidé également. J'ai du coup découvert non pas la préparation stricte, mais juste qu'étudier c'est amusant, en fait.

Au total, j'ai donc vraiment le sentiment que ceux que la prépa marque véritablement positivement, ce sont ceux qui, et ils sont assez nombreux, l'ont relativisée dès le début parce que ce qui leur a plu là-bas, c'est l'ouverture intellectuelle. Pour les autres, le plaisir se perd peut-être effectivement rapidement en route. Le concours, les relations qu'on y tisse, c'est évidemment marquant, mais ce n'est pas tant lié que ça à la prépa en tant que tel. Personnellement en venant de terminer ma khâgne, je dirais volontiers que je la regrette un peu ; à voir si reprendre les concours y change quelque-chose.

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Je suis d'accord avec ce qui a été dit plus haut, et j'y rajouterais que la décision de cuber est souvent déterminante : jusqu'à la fin de ma première khâgne, je me voyais volontiers poursuivre de longues études, j'envisageais même sans difficultés de changer de parcours en cours de chemin, de perdre une ou deux années si c'était nécessaire. La troisième année de prépa a constitué un changement radical : même si j'avais tenté de me ménager au début, je me suis laissée entraîner par le rythme que s'imposait le groupe de cubes, soutenu par l'enthousiasme des professeurs (il ne s'agissait en effet pas de pression, mais de désir de nous voir réussir, ce qui est sans doute plus insidieux), et je me suis fatiguée avant même le concours, la préparation intensive des oraux jusqu'à juillet ayant sans doute été la goutte de trop. Depuis, je crois me retrouver exactement dans la même situation que décrit Idea :

Idea a écrit :

Évidemment, tout cela dépend beaucoup des personnes, mais je ressens pour ma part un écœurement qui perdure vis-à-vis de ce que j'ai pu étudier en prépa. Je constate a posteriori que mon intérêt pour la matière dans laquelle je me suis spécialisé s'est très largement émoussé après avoir eu un rapport cumulatif sinon bourratif au savoir.

A laquelle s'ajoute une sorte de lassitude généralisée, de non-envie par rapport à toute sorte de travail trop scolaire ou même intellectuel mais astreignant, et surtout à l'idée de devoir à nouveau me plier à des conventions, de suivre les règles du jeu - car c'est bien ce qu'on nous demande, dans l'optique de la préparation du concours, mais même avant.

Le but que l'on se fixe est en tout cas déterminant, et je pense que paradoxalement, tous ceux qui se sentaient un peu à côté de la plaque dans le système de la prépa ne s'en sont sentis que mieux après, idem pour tous ceux qui avaient un but autre (Sciences Po, écoles de communication, etc) ; ceux qui en ont le plus souffert sont peut-être ceux qui visaient l'ENS, ou ceux qui comme moi, se plaisaient en khâgne mais ne sachant pas trop vers où se diriger, se sont tournés vers l'ENS par défaut, incités par certains professeurs, et se sont laissés prendre dans cette dynamique.

Je ne veux pas non plus trop noircir le tableau : je ne regrette absolument pas ces trois années, et je ne peux que constater tout ce qu'elles m'ont apporté et que je n'aurais jamais trouvé ailleurs, sur le plan intellectuel bien sûr, mais également pour tous les liens durables et forts que j'y ai formés. Qui plus est, je manque encore de recul et d'expérience pour pouvoir en juger de manière plus objective. Je rejoins en tout cas ceux qui attribuent ces ratés à la cruauté du système français, à son attachement maladif pour des concours qui sont censés définir notre valeur.