1 (Modifié par Silouan 02/01/2015 à 19:27)

Que reste-t-il de Raymond Aron ?

Tout est dans le titre.

Venant de lire toute une série d’œuvres de Jean-Paul Sartre et de Raymond Aron. Je ne saisis pas pourquoi le premier est sacralisé, érigé en intellectuelle engagé, immortel et l'autre pas.

La réponse réside peut-être dans les propos de Raymond Aron lui-même : « J'ai été paralysé par la peur de me tromper. Je redoute l'imagination, aussi bien en philosophie qu'en politique. En quoi, d'ailleurs, je suis plutôt un analyste ou un critique. Et les analystes ou les critiques sont des gens qui peuvent avoir une influence de leur vivant, mais dont l'oeuvre, parce qu'elle est terriblement liée à une situation donnée, disparaît plus vite que celle de ceux qui ont eu l'audace de l'imagination.»

J'en appelle à vos lumières. 

2 (Modifié par Anatra 30/01/2015 à 00:56)

Que reste-t-il de Raymond Aron ?

Bonjoir Silouan

Voilà une question tout à fait intéressante. L'oeuvre de Raymond Aron semble parfois être bien méconnue, à part dans certains milieux tels que celui de la sociologie ou de la science politique. Et encore, en sociologie, l'utilisation du savoir de Aron se limite aux Etapes de la pensée sociologique et aux ouvrages qu'il a écrits sur la société industrielle. Pourtant ses domaines sont multiples, et malheureusement ce sont ceux-là que l'on parfois tendance à oublier : pensées sur l'histoire, sur la géopolitique, la typologie des régimes et bien entendu la philosophie politique tournée vers une validation générale du libéralisme et de la démocratie.

Si Aron est moins connu que Sartre, et si sa personne fait moins autorité, cela est dû à deux raisons selon moi. La première est que son oeuvre s'inscrit dans une période historique précise, le XXe siècle et plus particulièrement la Guerre froide. Si l'on y réfléchit bien, tout un pan de l'oeuvre de Aron est liée l'Union soviétique, à ce qu'elle lui a inspiré comme réflexions au sujet de la liberté, du totalitarisme, de l'aveuglement intellectuel et sur les rapports conflictuels entre des Etats. Donc, Aron est un homme des années 1970-1980. Etant donné qu'il n'a pas connu la fin des républiques populaires et le grand basculement géostratégique en faveur des Etats-Unis, une grande partie de ses écrits restent figés dans le passé et font offices de documents historiques et philosophico-politiques utiles à la compréhension de la Guerre froide, mais peut-être peu propice à éclaircir notre siècle. Au contraire, Sartre est un philosophe, et son travail a pour but de toucher une universalité qu'Aron n'atteint pas véritablement, cela pour les raisons évoquées plus haut.

La deuxième raison tient sans nul doute à la personnalité de Aron. Professeur discret, rarement enclin aux emportements émotionnels et penseurs des plus rigoureux, il représente le véritable « mandarin » universitaire dans toute sa splendeur. Malgré ses interventions télévisées, il n'a jamais eu le charisme d'un Sartre acquis aux grandes causes de son temps, ou plutôt à LA grande cause de son temps, le communisme. On n'imagine pas Aron discourant face à des ouvriers et partir à la rencontre du Che Guevara. De plus, Sartre se réclame d'un humanisme philosophique qui l'a conduit a choisir la voie de la gauche, ce que Aron fait également à sa manière, mais en empruntant la droite (gaulliste, puis giscardienne). Il peut ainsi apparaître comme un homme peu sympathique parce que moins engagé dans le chemin du « progrès ».

Finalement, que reste-t-il d'Aron ? De très bonnes réflexions à propos du totalitarisme stalinien, de l'engagement parfois aveugle des intellectuels en faveur du marxisme jusqu'à en faire une sorte de dogme, et des bases intéressantes pour saisir le déroulement de la Guerre froide du point de vue géopolitique (son ouvrage Le grand schisme est particulièrement passionnant). Sa pensée est de nos jours continuée par Nicolas Baverez et la revue Commentaires , où l'on retrouve bien les exigences de Raymond Aron : favoriser la démocratie par l'action citoyenne et le débat sans se laisser emporter par les mythes politiques qu'il a toujours combattus. Ce que je conserve de Raymond Aron est avant tout sa connaissance du marxisme, qu'il déploie et rend accessible dans son livre Le Marxisme de Marx. Ses Mémoires sont également essentielles pour suivre les débats d'idées qui se jouent dans la France du XXe siècle.