1 (Modifié par Yvain 01/02/2015 à 18:31)

À travers la littérature médiévale

La rencontre amoureuse de Lancelot et de la reine Guenièvre (Chrétien de Troyes, le Chevalier de la charrete, v. 4651 - 4681, éd. Champion)

et puis vint au lit la reine,
si l'aore et se li ancline,
car an nul cors saint ne croit tant.
Et la reine li estant
ses bras ancontre, si l'anbrace,
estroit près de son piz le lace,
si l'a lez li an son lit tret,
et le plus bel sanblant li fet
que ele onques feire li puet,
que d'Amors vient qu'ele le conjot ;
et s'ele a lui grant amor ot
et il c. mile tanz a li,
car a toz autres cuers failli
Amors avers qu'au suen ne fist ;
mes an son cuer tote reprist
Amors, et fu si anterine
qu'an toz autres cuers fu frarine.
Or a Lanceloz quan qu'il vialt
quant la reine an gré requialt
sa compagnie et son solaz,
quant il la tient antre ses braz
et elle lui antre les suens.
Tant li est ses jeus dolz et buens,
et del beisier, et del santir,
que li lor avint sanz mantir
une joie et une mervoille
tel c'onques ancor sa paroille
ne fur oie ne seue ;
mes toz jorz iert par moi teue,
qu'an conte ne doit estre dite.


J'aime cette ballade de Charles d'Orléans, tout imprégnée déjà du parfum délicat des futures "ruelles" parisiennes...
Charles d'Orléans, Poésies, tome 1 éd. Champion.

Ha ! dieu d'Amour, ou m'avez-vous logié ?
Tout droit ou trait de desir et plaisance
Ou, de legier, je puis estre blecié
Par doulz Regart et plaisant Atraiance
Jusqu'a la mort, dont trop suis en doubtance.
Pour moy couvrir prestez moy ung pavaiz !
Desarmé suis, car pieça mon harnaiz
Je le vendy par le conseil d'Oiseuse,
Comme lassé de la guerre amoureuse.

Vous savez bien que me suis esloingné,
Des long temps a, d'amoureuse vaillance
Ou j'estoye moult fort embesoingné,
Quant m'aviez en vostre gouvernance.
Or en suis hors ; Dieu me doint la puissance
De me garder que je n'y rentre jamais !
Car, quant congneu j'ay les amoureux faiz,
Retrait me suis de vie si peneuse,
Comme lassé de la guerre amoureuse.

Et non pourtant j'ay esté advisé
Que Bel Accueil a fait grant alliance
Encontre moy et qu'il est embuschié
Pour me prendre, s'il peut, par decevance.
Ung de ses gens, appelé Accointance,
M'assault tousjours ; mais souvent je me taiz,
Monstrant semblant que je ne quier que paiz.
Sans me bouter en paine dangereuse,
Comme lassé de la guerre amoureuse.

              L'envoy

Voisent faire jeunes gens leurs essaiz,
Car reposer je me vueil desormais !
Plus cure n'ay de pensee soingneuse,
Comme lassé de la guerre amoureuse.


Christine de Pisan, Ballade (vieille édition Didot).

Quand je voy ces amoreux
Tant de si doulz semblans faire
L'un a l'autre et savoreux
Et doulz regars entretaire,
Liement rire et eulx traire
A part, et les tours qu'il font,
A pou que mon cuer ne font !

Car lors me souvient, pour eulx,
De cil dont ne puis retraire
Mon cuer qui est desireux
Qu'ainsi le peüsse attraire ;
Mais le doulz et debonnaire
Est loings, dont en dueil parfont
A pou que mon cuer ne font !

Ainsi sera langoreux
Mon cuer en ce grief contraire
Plein de sospirs doulereux
Jusques par deça repaire
Cil qu'Amours me fait tant plaire ;
Mais du mal qui me confont
A pou que mon cuer ne font !

             Envoi
Princes, je ne me puis taire
Quant je voy gent paire a paire
Qui en joye se reffont,
A pou que mon cuer ne font !


La Saineresse, in Fabliaux érotiques, Livre de Poche, coll. Lettres gothiques.

Un "médecin" a administré une saignée à une malade. Son mari lui demande comment l'opération s'est déroulée...

la borgoise se rest assise
lez son seignor bien aboufee.
"Dame, mout estes afouee,
et si avez trop demoré.
- Sire, merci por amor Dé,
ja ai je esté trop traveillie
si ne pooie estre sainie !
Et m'a plus de cent cops ferue,
tant que je sui toute molue !
N'onques tant cop n'i sot ferir
c'onques sans en peust issir !
Par trois rebinees me prist,
et a chacune fois m'assist
sor mes rains deux de ses peçons ;
et me feroit uns cops si lons,
toute me sui fet martirier,
et si ne poi onques sainier !
Granz cops me feroit et sovent,
morte fusse mon escient,
s'un trop bon oingnement ne fust :
qui de tel oingnement ne eust
ja ne fust mes de mal grevee.
Et quant m'ot tant demartelee,
si m'a aprés ointes mes plaies,
qui mout par erent granz et laies,
tant que je fui toute guerie.
Tel oingnement ne haz je mie
e il ne fet pas a hair !
Et si ne vous en quier mentir :
l'oingnement issoit d'un tuiel,
et si descendoit d'un forel
d'une pel mout noire et hideuse,
mes mout par estoit savoreuse."
Dist li borgois : "Ma bele amie,
a poi ne fustes mal baillie -
bon oingnement avez eu !"


Dans Le Jeu de la Feuillée, Adam de la Halle, poète et musicien arrageois du XIIIème siècle, fait une implacable satire de son milieu et de son époque. Rien ne lui résiste, pas même le pape et son refus d'accepter le remariage des clercs (mineurs). Au cas où on ne le saurait pas encore, on pouvait être très libre et très irrévérencieux au MA. 
Adam a décidé de reprendre ses études à Paris. Il veut donc dire adieu à ses amis, et même à son épouse car :

ADANS

[…]
Qui s'en fust wardés a l'emprendre ?
Amours me prist en itel point
Ou li amans .II. fois se point
S'il se veut contre li deffendre.
Car pris fu ou premier boullon,
Tout droit en le varde saison
Et en l'aspreche de jouvent,
Ou li cose a plus grant saveur,
Car nus n'i cache sen meilleur
Fors chou qui li vient a talent.
Esté faisoit bel et seri,
Douc et vert et cler et joli,
Delitavle en chans d'oiseillons,
En haut bos pres de fontenele
Courans seur maillie gravele.
Adont me vint avisions
De cheli que j'ai a feme ore,
Qui or me sanle pale et sore.
[Adont estoit blanke et vermeille],
Rians, amoureuse et deugie.
Or le voi crasse, mautaillie,
Triste et tenchans.

RIKIERS

                            C'est grans merveille !
Voirement estes vous muavles,
Quant faitures si delitavles
Avés si briement ouvliees.
Bien sai pour coi estes saous.


ADANS

Pour coi ?

RIKIERS

                Elle a fait envers vous
Trop grant marchié de ses denrees.

Adam de la Halle, Le jeu de la feuillée, éd. H. Champion.

Ce petit texte est intéressant pour comprendre, avant Saint-Thomas d'Aquin, les rapports entre la raison et la foi, la philosophie et la théologie. Ce n'est pas pour rien qu'on a parlé de "seconde Renaissance" (après celle de l'époque carolingienne) pour caractériser la pensée et l'enseignement de l'époque.

Texte latin :
Accidit autem michi ut ad ipsum fidei nostre fundamentum humane rationis similitudinibus disserendum primo me applicarem, et quendam theologie tractatum De unitate et Trinitate divina scolaribus nostris componerem, qui humanas et philosophicas rationes requirebant, et plusque intelligi quam que dici possent efflagitabant : dicentes quidem verborum superfluam esse prolationem quam intelligentia non sequeretur, nec credi posse aliquid nisi primitus intellectum, et ridiculosum esse aliquem aliis predicare quod  nec ipse nec illi quos doceret intellectu capere possent, Domino ipso arguente quod ceci essent duces cecorum.

Traduction française :
C'est alors que j'eus l'idée d'aborder méthodiquement, pour la première fois, les bases de notre foi, en m'appuyant sur les analogies qu'on pouvait trouver avec la raison humaine. J'élaborai ainsi à l'usage de mes étudiants un traité de théologie intitulé De l'unité et de la Trinité divine. Ceux-ci, en effet, exigeaient de moi des raisons humaines et philosophiques, et réclamaient des choses intelligibles plutôt que des phrases élégantes. Ils affirmaient qu'il était inutile de formuler en mots des propositions insaisissables pour l'intelligence, qu'il était impossible de croire ce que l'on n'avait pas d'abord compris, et qu'il était ridicule de prêcher à autrui ce qui échappait à sa propre intelligence, aussi bien qu'à ses disciples. Car le Seigneur lui-même a condamné les aveugles qui mènent les aveugles.

    Abélard, Ad amicum suum consolatoria, in Lettres d'Abélard et Héloïse, éd Lettres gothiques (Livre de Poche)

Et vous savez que ces textes sont excellents pour faire du "petit latin" en changeant un peu d'horizon ?


Voici à présent ce que ne craint pas de dire à son époux une moniale qui a prononcé des vœux perpétuels. Le texte n'est pas authentique ? La critique du XIXème siècle a souvent prétendu que non. Dans une large mesure, les modernes croient à l'authenticité de ces lettres, même si le manuscrit qui sert à établir le texte date du premier quart du XIIIème siècle, d'après des expertises récentes, c'est à dire 70 ou 80 ans après l'époque d'Héloïse et d'Abélard. La composition du recueil est sans doute postérieure à ses auteurs ; pour le reste, on ne peut faire que des conjectures, à l'infini.
Le latin utilisé ici est presque du latin classique. C’est la belle langue que l’on entendait résonner du haut des chaires de la montagne Sainte-Geneviève en cet âge d’or de l’époque médiévale...

Premier extrait :

Deus scit ! ad vulcania loca te properantem precedere vel sequi pro jussu tuo minime dubitarem. Non enim mecum animus meus, sed tecum erat. Sed et nunc maxime, si tecum non est, nusquam est : esse vero sine te nequaquam potest.

Dieu m’est témoin que si tu avais voulu te jeter dans les feux de l’enfer, je n’aurais pas hésité un instant à m’y précipiter avant toi. Aujourd’hui, si tu n’en veux plus, il ne sera à personne, puisqu’il ne saurait battre pour aucun autre.

Second extrait :

In tantum vero ille quas pariter exercuimus amantium voluptates dulces michi fuerunt, ut nec displicere michi nec vix a memoria labi possint. Quocumque loco me vertam, semper se oculis meis cum suis ingerunt desideriis, nec etiam dormienti suis illusionibus parcunt. Inter ipsa missarum sollempnia, ubi purior esse debet oratio, obscena earum voluptatum phantasmata ita sibi penitus miserrimam captivant animam ut turpitudinibus illis magis ! quam orationi vacem : quem cum ingemiscere debeam de commissiis, suspiro potius de amissis. Nec solum que egimus sed loca pariter et tempora in quibus hec egimus ita tecum nostro infixa sunt animo, ut in ipsis omnia tecum agam, nec dormiens etiam ab his quiescam. Nonumquam etiam ipso motu corporis animi mei cogitationes deprehenduntur, nec a verbis temperant improvisis. O vere me miserrimam et illa conquestione ingemiscentis anime dignissimum : « Infelix ego homo ! quis me liberabit de corpore mortis hujus ? »
Utinam et quod sequitur veraciter addere queam : « Gratia Dei per Jhesum Christum Dominum nostrum ».

Pourtant les plaisirs que nous avons partagés m’ont été si doux que je ne peux pas les regretter, et c’est à peine si je peux les chasser de mon esprit. Où que je me retourne, je les ai toujours devant les yeux et ils me poursuivent de leurs désirs, m’ensorcelant jusque dans mon sommeil. Et même pendant la célébration de la messe, quand les prières devraient être les plus pures, le fantôme de nos ébats obscènes occupe à tel point mon âme malheureuse que je songe plus à nos turpitudes qu’à mes oraisons, et alors que je devrais déplorer tout ce que j’ai fait, je soupire après tout ce que j’ai perdu. Mon cœur est si plein, non seulement de ton image, mais aussi des lieux et des moments de nos plaisirs passés, que je ne puis trouver le répit. Il arrive parfois que les mouvements de mon corps trahissent mes pensées, des paroles inopportunes m’échappent. Ah ! comme je suis malheureuse ! Et comme cette plainte de l’âme désolée pourrait être la mienne : «Malheureuse que je suis ! Qui viendra me délivrer de ce corps de mort1 ? » Et si seulement je pouvais répondre en toute sincérité par les mots qui s’ensuivent : « La grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre Seigneur2. »
1. Rom., VII, 24.
2. Ibid., VII, 25.
                Lettres d’Abélard et Héloïse, coll. Lettres gothiques, Livre de Poche (trad. d’Éric Hicks).

Voici le beau symbole du chèvrefeuille et du coudrier dans la légende de Tristan et Iseut :

D'euls deus fu il tut autresi
Cume del chievrefoil esteit
Ki a la codre se perneit :
Quant il s'i est laciez e pris
E tut entur le fust s'est mis,
Ensemble poent bien durer,
Mes ki puis les voelt desevrer,
Li codres muert hastivement
E li chievrefoilz ensement.
"Bele amie, si e de nus :
Ne vus sanz mei, ne jeo sanz vus."

Les lais de Marie de France, éd. H. Champion.

2

À travers la littérature médiévale

Merci pour ces textes peu connus jacquesvaissier!
et je vais sans doute suivre votre conseil, ça me changera du petit latin sur Cicéron

3 (Modifié par Yvain 22/01/2015 à 17:03)

À travers la littérature médiévale

Le dernier texte est tout de même très connu !
Aucun "message" dans cette ballade de François Villon, si ce n'est celui du refrain, qui est un lieu commun depuis l'Antiquité. Simplement un jeu, lui aussi traditionnel, mais en même temps tellement moderne. Voici en effet un langage préfabriqué (proverbes, maximes ou expressions figées) érigé en langage poétique par la seule mise en évidence du signifiant...

    Ballade dite des menus propos

Je congnois bien mousches en laict,
Je congnois à la robe l'homme,
Je congnois le beau temps du lait,
Je congnois au pommier la pomme,
Je congnois l'arbre à voir la gomme,
Je congnois quant tout est de mesmes,
Je congnois qui besoigne ou chomme :
Je congnois tout, fors que moy mesmes.

Je congnois pourpoint au colet,
Je congnois le moyne a la gonne,
Je congnois le maistre au varlet,
Je congnois au voile la nonne,
Je congnois quant pipeur gergonne,
Je congnois sos nourris de cresmes,
Je congnois le vin à la tonne :
Je congnois tout, fors que moy mesmes.

Je congnois cheval et mulet,
Je congnois leur charge et leur somme,
Je congnois Bietrix et Belet,
Je congnois gect qui nombre assomme,
Je congnois vision et somme,
Je congnois la faulte des Boesmes,
Je congnois le pouoir de Romme :
Je congnois tout, fors que moy mesmes.

Prince, je congnois tout en somme.
Je congnois colorez et blesmes,
Je congnois Mort, qui tout consomme :
Je congnois tout, fors que moy mesmes ! 

François Villon, Œuvres, éd. Champion.

4 (Modifié par Titania91 22/01/2015 à 17:44)

À travers la littérature médiévale

à bien le relire je l'ai eu en effet dans un corpus en seconde...mais en français moderne

5 (Modifié par Yvain 01/02/2015 à 21:08)

À travers la littérature médiévale

Deux énigmes qui divisent encore les médiévistes :

1° Fin de la Chanson de Roland :

"Deus ! dist li reis, si penuse est ma vie !"
Pluret des oilz, sa barbe blanche tiret.

Ci falt la geste que Turoldus declinet.

Mais qui est donc Turold ?

2° Début des Enfances Renart :

Seigneurs, oï avez maint conte
Que maint conteres vos aconte :
Comment Paris ravi Helayne,
Les maux qu'il en ot et la paine,
De Tristram qui La Chievre fist,
Qui assez bellement en dist,
Et fables et chançons de geste ;

Mais qui est donc La Chievre (si l'on corrige le premier qui en que) ?

6 (Modifié par Embu 24/01/2015 à 19:00)

À travers la littérature médiévale

Je ne sais si le texte que je soumets à votre lecture peut être considéré comme l'un des plus beaux textes de la littérature médiévale, mais il a le mérite d'avoir été adapté en chanson, et le rendu est très joli. Il m'arrive de l'écouter souvent.

Douce Dame jolie

Douce dame jolie,
Pour dieu ne pensés mie
Que nulle ait signorie
Seur moy fors vous seulement.

Qu'adès sans tricherie
Chierie
Vous ay et humblement

Tous les jours de ma vie
Servie
Sans villain pensement.

Helas ! et je mendie
D'esperance et d'aïe ;
Dont ma joie est fenie,
Se pité ne vous en prent.

Douce dame jolie,
Pour dieu ne pensés mie
Que nulle ait signorie
Seur moy fors vous seulement.

Mais vo douce maistrie
Maistrie
Mon cuer si durement

Qu'elle le contralie
Et lie
En amour tellement

Qu'il n'a de riens envie
Fors d'estre en vo baillie ;
Et se ne li ottrie
Vos cuers nul aligement.

Douce dame jolie,
Pour dieu ne pensés mie
Que nulle ait signorie
Seur moy fors vous seulement.

Et quant ma maladie
Garie
Ne sera nullement

Sans vous, douce anemie,
Qui lie
Estes de mon tourment,

A jointes mains deprie
Vo cuer, puis qu'il m'oublie,
Que temprement m'ocie,
Car trop langui longuement.

Douce dame jolie,
Pour dieu ne pensés mie
Que nulle ait signorie
Seur moy fors vous seulement.

7 (Modifié par Yvain 15/04/2015 à 13:11)

À travers la littérature médiévale

Merci de votre contribution ! Il s'agit d'un virelai de Guillaume de Machaut.
Quant à sa voir s'il devait figurer ou non, ce n'est pas l'important. On poste ce qu'on aime, ce qu'on trouve d'amusant, d'insolite, d'émouvant dans cette littérature si riche et si méconnue.

La dimension comique n'est nullement absente des chansons de geste du XIIIème siècle, c'est le cas dans le vaste cycle dit de Guillaume d'Orange, dans lequel le moniage Rainouart semble une parodie du moniage Guillaume. Avec son fameux tinel, Rainouart fait en effet plus penser à la caricature d'Hercule qu'à un héros épique.
Rainouart veut se faire moine, mais le portier lui a refusé l'entrée de son monastère. Qu'à cela ne tienne : Rainouart arrache de ses gonds la porte qui, en tombant, écrase le pauvre portier (cf Obélix dans Astérix et Cléopâtre). La voie est libre...
Bien sûr, dans ce monastère, les moines sont aussi bâfreurs que couards...

Roncis ou roncin signifie "roussin", gros cheval de somme.

Quant Rainuars ot le portier ocis,
L'encloistre voit ; cele part est guencis,
Tous li covens ert al mangier assis,
Et Rainuars est en l'encloistre mis.
Tient son baston, si vient tous ademis,
En la caiere seoit l'abes Henris ;
De biaus mengiers devoit etre servis.
Et Rainuars, qui semble malfaitis,
Par un guicet s'est el renfroitoir mis.
Vois le li abes, si fu tous esmaris,
Et li covens fu si espoueris
Que cascuns est de la table sallis.
"Nomeni Dame ! dist li abes Henris,
Li vif diables s'est o nous chiens mis !"
En fuies tourne trestos li plus hardis ;
De cambre en cambre fuient desos ces lis ;
Li autre mucent desous ces covertis.
L'abes meisme est sous un huis quatis.
Et Rainuars ne s'est mie esbahis,
Ne les a gaires caciés ne poursuievis.
Voit le mangier, s'est a la table mis ;
Tant en manjue, gros est comme un roncis.
Dist Rainuars : "De Dieu soit beneis
Qui cest mengier a hui a table mis.
Desque j'essi de la court Loeys,
Ne fui jou mais de mengier si assis
                     Comme j'ai esté ore."

Le moniage Rainouart, laisse XII, éd Champion.

La laisse suivante voit notre anti-héros ne pas (re)connaître le crucifix...

Quant Rainuars ot beu a plenté
Et ot mangié le mangier dant abé,
Prent son tinel, n'i a plus demoré ;
Cherke les angles environ de tous lés,
Mais il n'i trueve ne moine ne abé,
Car tout estoient muchié et trestorné.
Et Rainuars a tant quis et alé,
Vient au moustier, s'a partout regardé,
Mais n'i trova home de mere né.
Amont esgarde et si a tant visé
Qu'il a veu un crucefis doré ;
Par grant maistrie l'ot on fait et ovré.
Rainuars l'a perchut et ravisé ;
Merveille soi, si l'a araisonné :
"Di va, fait-il, qui t'a si haut levé ?
Descent cha jus tant qu'aie a toi parlé.
A aus me rent par bone volenté.
                  Servirai nostre Sire."

                             Ibid. laisse XIII.

Il y ici l'esprit des fabliaux. Une étude serait très intéressante à mener sur la porosité des frontières entre les "genres".

Même dans le moniage Guillaume (fin du XIIème), le combat final contre le diable bouscule les codes épiques (et bien sûr courtois).
Guillaume en a assez de voir le diable venir saboter ses ouvrages quand il a le dos tourné. Il le défie en combat singulier. Mais point n'est besoin d'armes. Guillaume s'empare de Satan (dont le nom n'est même pas remplacé par un euphémisme, comme c'est l'habitude), le fait tournoyer en l'air et le jette dans le Rhône ; sa chute fait autant de bruit qu'une tour qui s'effondre... Un tourbillon marquera éternellement l'endroit où il s'est abîmé.
On devait bien rire dans l'assistance... Mais quelle assistance au juste ? Cette question est liée à celle que j'ai déjà posée.

La langue est un peu plus difficile, mais le texte est mieux écrit que les précédents, dans cette version tout au moins (il en existe deux). Glos ou glous signifie "brigand, canaille", fiasc = flac ou flat, "bruit d'une chose qui tombe lourdement" (Godefroy)

Li quens se saine tantost con veu l'a,
A lui s'en vint, c'onques n'i arresta ;
Et li diables de lui ne se garda.
Li quens le prent a un poing par le bras :
"Glos, dist li quens, certes mar i entras,
Mout m'a grevé, mais or le conperras !"
Trois tours le tourne, au quart le rue aval,
Si l'a geté en l'aighe trestout plat ;
Au cair ens a rendu mout grant fiasc,
Ce sembla bien c'une tours i versast,
"Va t'ent, dist-il, deables Sathanas !
Diex, dist li quens, qui tout le mont formas,
Ne soufrés, sire, cis glous reviengne cha,
Par vo voloir remaigne tous tens la !"
Et Damedieus sa proiere oi a :
Ainc li diables puis ne s'en remua,
Tous tans i gist et tous tens i girra.
L'aighe i tournoie, ja coie ne sera,
Grans est la fosse et noire contreval.

Moniage Guillaume (version II), laisse CIV, éd. Champion.

Comme il est facile de vaincre le diable ! (Mais les théologiens l'affirment, je crois)

Manque de perspective classique au Moyen-Age : la prise de Troie est celle d'une ville du XIIème siècle...


Quant Menelaus ot Troie assise,
onc n'en torna tresqu'il l'ot prise,
gasta la terre et tout le regne
por la venjance de sa fenne.
La cité prist par traison,
tot cravanta, tors et donjon,
arst le pais, destruist les murs :
nuls ne estoit dedanz seurs.
Tote a la ville cravantee,
a feu, a flame l'a livree.
Li Grieu prenent les citeains,
nus n'eschapot d'entre lor mains
ne l'esteust morir a honte ;
n'esparnoient prince ne conte ;
ne lor avoit mestier parage
ne hardemant ne vaselage.

Début du Roman d'Énéas, éd. Champion.


Chrétien de Troyes est notre premier grand romancier. Son œuvre se place presque dès le début sous le signe de la conjointure, c'est à dire la fusion harmonieuse d'éléments appartenant à des genres différents (chansons de geste, romans antiques, légendes bretonnes), et disparates à l'intérieur d'un même genre. Tous ces éléments, il leur donne une cohérence interne et les magnifie par son génie propre, fournissant à la postérité un matériau inépuisable. C'est ce que montre bien le prologue d'Érec et Énide. Chrétien, conscient de ses talents, y a fait figurer pour la première fois son nom complet.
Sa langue, à peine teintée d'éléments champenois ou picards, sonne comme une langue toute "classique" et aurait pu constituer une "koinè".

On remarquera ici son art de faire rimer des homographes.

[…]
Por ce dit Crestiens de Troies
Que raisons est que totes voies
Doit chascuns penser et entendre
A bien dire et a bien aprendre,
Et trait d'un conte d'aventure
Une mout bele conjunture
Par qu'on puet prover et savoir
Que cil ne fait mie savoir
Qui sa science n'abandone
Tant con Dex la grace l'en done.
D'Erec, le fil Lac, est li contes,
Que devant rois et devant contes
Depecier et corrompre suelent
Cil qui de conter vivre vuelent.
Des or comencerai l'estoire
Que toz jors mais iert en memoire
Tant con durra crestientez
De ce s'est Crestiens ventez.

Chr. de Troyes, Erec et Enide (v. 9 - 26), éd Champion.

Bon, tout cela ne va pas sans un certain orgueil, n'est-ce pas ?

Un texte archiconnu de Rutebeuf (XIIIème siècle), chanté par Léo Ferré. Il est extrait d'une longue complainte.
Langue du manuscrit principal : francien teinté de picard.
Au dernier vers, ses est la contraction de si et de les : "aussi les emporta-t-il"

[…]
Li mal ne seivent seul venir ;
Tout ce m'estoit a avenir
S'est avenu.
Que sunt mi ami devenu
Que j'avoie si pres tenu
Et tant amei ?
Je cuis qu'il sunt trop cleir semei ;
Il ne furent pas bien femei,
Si sunt failli.
Iteil ami m'ont mal bailli,
C'onques, tant com Diex m'assailli
En maint costei,
N'en vi .I. soul en mon ostei.
Je cui li vens les m'at ostei,
L'amours est morte :
Ce sont ami que vens emporte
Et il ventoit devant ma porte,
Ses emporta […]

Rutebeuf, Œuvres complètes,
éd. Livre de Poche.

Dans les Enfances Renart, première section du volumineux Roman de Renart, l'auteur rapporte ce qu'il a lu dans un livre dont le titre est Aucupre (nom resté mystérieux, sans doute inventé). Dieu, pris de pitié pour Adam et Ève qu'il a chassés du paradis terrestre, leur donne une verge pour frapper la mer et faire ainsi apparaître ce qu'ils désirent.
Adam commence et fait apparaître une brebis. Ève à son tour donne naissance à un loup qui menace de manger la brebis. Adam suscite alors un mâtin qui met le loup en fuite. Une conclusion s'impose alors... (francien légèrement teinté de picard. - Fin du XIIIème)
On remarquera :
- La forme Evain, cas régime de Eve (Les Evain = celles d'Ève).
- Le flottement dans les formes verbales : aprivoient devient ensuite aprivoisoient pour les besoins du vers ! Il y avait donc deux verbes, l'un d'eux relevant peut-être d'un autre dialecte : aprivoier et aprivoisier. 

Adam ot son chien et sa beste,
Si en ot grant joie et grant feste.
Selon la sentence del livre,
Ses .II. bestes ne puent vivre
Ne durer mie longuement,
S'eles n'estoient avec gent.
Ne savez beste porpenser
Miex ne s'en puisse consievrer.
Toutes les foiz c'Adam feri
En la mer, que beste en issi,
Cele beste si retenoient,
Quele que fust, et aprivoient.
Celes que Eve en fist issir,
Ne pot li onques retenir.
Si tost que de la mer issoient,
Après le leu au bois aloient.
Les Evain asauvageoient,
Et les Adam aprivoisoient.

Suit un passage très instructif concernant l'origine du nom Renart ; à en croire l'auteur, Renart aurait été un type humain dont le nom serait passé au goupil en vertu d'une ressemblance de caractère et de manières. Quel était le personnage primitif ainsi nommé ? Dans quelle tradition ? Nous ne le savons pas.

Entre les autres en issi
Le gorpil, si asauvagi.
Rous ot le poil comme Renart,
Mout par fu cointes et guaignart :
Par son sens totes decevoit
Les bestes quanqu'il en trovoit.
Icil gorpil nos senefie
Renrt, qui tant sot de mestrie.
Touz ceus qui sont d'engin et d'art
Sont mes hui apelé Renart,
Por Renart et por le gorpil.
Mout par sorent et cil et cil.
Se Renart set genz conchier,
Le gorpil bestes engingnier,
Mout par furent bien d'un lignage
Et d'unes meurs et d'un corage.

Le Roman de Renard, éd Champion.

Je traduis les quatre derniers vers :
"Si Renard sait couvrir de boue les hommes, le goupil tromper les bêtes, c'est bien qu'ils furent tout à fait de la même race, du même caractère et du même cœur".

Voici à présent les quatre premiers vers du texte littéraire le plus ancien que nous ayons conservé en langue d'oïl. Il s'agit de la séquence de Sainte-Eulalie, pièce de 29 décasyllabes composée dans la région de Saint-Amand-les-Eaux vers 880. Le manuscrit, aisément accessible en ligne, est d'une lisibilité remarquable. Le texte, imité d'une hymne de Prudence, était destiné à être chanté, d'où le nom de cantilène qu'on lui donne quelquefois, mais qui est impropre. Sa langue remonte à une époque où les divers dialectes d'oïl sont en pleine évolution ; on parle à son propos de proto-picard.
On remarquera :
- Les graphies conservatrices : les finales en -a de buona, pulcella, Eulalia et anima sont un calque du latin, mais à l'époque, on les prononçait [e] depuis déjà longtemps.
- Le parfait auret (= avret) issu non du parfait latin, mais du plus-que-parfait habuerat. Ce temps a servi d'étymon à une certaine époque et pour certains verbes. Comme en latin, on utilise le parfait dans les portraits.
- Le comparatif synthétique bellezour "plus belle", qui remonte à *bellatiorem. On ne sait pas exactement quel son la lettre z note ici.
Je respecte scrupuleusement la graphie du manuscrit : le u de auret et de diaule note le son [v]. Ce mot est par ailleurs trisyllabique. õ représente sans doute le groupe eo ou io prononcé en une seule syllabe.


Buona pulcella fut Eulalia
Bel auret corps bellezour anima
Voldrent la veintre li dõ inimi
Voldrent la faire diaule servir.

Il serait sans doute plus satisfaisant pour nous modernes de donner une portée psychologique ou même philosophique à ce court fabliau, mais hélas, force est de constater qu'il affirme avant tout l'immutabilité des "classes sociales" ressentie comme nécessaire... Un bon argument pour les tenants de l'origine "bourgeoise" de ces textes.

XIIIème siècle - francien.
La lecture du texte est assez aisée. por du son fait tout de même difficulté ; selon moi, il faut comprendre "contre du sien", c'est à dire "s'il me donne de l'argent". Rien ne se fait sans intérêt !
L'avant-dernier vers manque.

    DU VILAIN ASNIER

   Il avint ja a Monpellier
c'un vilein estoit costumier
de fiens chargier et amasser
a .II. asnes terre fumer.
Un jor ot ses asnes chargiez ;
maintenant ne s'est atargiez,
el borc entra, ses asnes maine,
Devant lui chaçoit a grant paine,
souvent li estuet dire Hez.
Tant a fait que il est entrez
dedenz la rue as espiciers.
Li vallet batent les mortiers.
Et quant il les espices sent,
qui li donast .C. mars d'argent,
ne marchast il avant un pas,
ainz chiet pasmez isnelepas,
autresi com se il fust morz.
Iluec fu granz li desconforz
des gens qui dient Dieu, merci.
Vez de cest home qu'est morz ci.
et ne sevent dire por quoi.
Et li asne esturent tuit quoi
enmi la rue volentiers,
quar l'asne n'est pas costumiers
d'aler, se l'en nel semonoit.
   Un preudome qu'iluec estoit,
qui en la rue avoit esté,
cele part vient, s'a demandé
as genz que entor lui veoit :
Seignor, fait-il, se nul voloit
a faire garir cest preudom,
gel gariroie por du son.
Maintenant li dit un borgois :
Garissiez le tot demenois ;
.XX. sous avrez de mes deniers.
Et cil respont : Mout volantiers.
Donc prant la forche qu'il portoit,
a quoi il ses asnes chaçoit ;
du fiens a pris une palee,
si li a au nes aportee.
Quant cil sent du fiens la flairor
et perdi des herbes l'odor,
les elz oevre, s'est sus sailliz
et dist que il est toz gariz.
Mout en est liez et joie en a
et dit par iluec ne vendra
ja mais, se aillors puet passer.
   Et por ce vos vueil ge monstrer
que cil fait et sens et mesure
qui d'orgueil se desennature
....(lacune d'un vers)....
Ne se doit nus desnaturer.

Fabliaux (tome 1) éd. Droz.

On décèlera sans peine dans ce texte l'influence de l'Art d'aimer ou des Métamorphoses d'Ovide, l'auteur le plus lu au Moyen-Age. Qu'importe : ce n'est pas le sujet qui compte en littérature, mais les mots pour le dire. Quand ceux-ci prennent  vie et qu'ils savent toucher notre cœur, c'est toujours la première fois.
Le texte est extrait d'une œuvre archiconnue : Le roman de la rose, dans la partie écrite par Guillaume de Lorris (1225-1230).

Un "clerc lisant" est un clerc qui donne des lectiones, c'est à dire un professeur ; plus généralement ici : un "savant", un "érudit".

Li tens, qui s'en vet nuit et jor
sans repox prendre et sanz sejor,
et qui de nos se part et emble
si celeement qu'il nos semble
qu'il s'areste adés en un point,
et il ne s'i areste point,
ainz ne fine de trespasser,
que l'en ne puet neis penser
quel tens ce est qui est presenz,
sel demandez a clers lisanz,
qu'ençois que l'en l'eust pensé
seroient ja .III. tens passé :
li tens, qui ne puet sejorner,
ainz vet tozjorz sanz retorner
con l'eve qui s'avale toute
n'il n'en retorne ariere goute ;
li tens, vers qui neant ne dure,
ne fers ne chose tant soit dure,
car tens gaste tot et menjue ;
li tens, qui tote chose mue,
qui tot fet croistre et tot norist
et qui tot use et tot porist ;
li tens, qui envellist noz peres,
qui vellist rois et emperieres
et qui trestoz nos vellira,
ou morz nos devancera...

(v. 361 - 384), éd. Champion.   

Passent les jours et passent les semaines
            Ni temps passé
       Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine.


Guillaume de Dole, au programme de l'agrégation cette année, est un "roman" très riche et surtout très significatif des changements sociaux et littéraires (les deux sont liés) qui s'opèrent au tournant des XIIème et XIIIème siècles.
Voici un extrait qui montre l'empereur d'Allemagne, Conrad, organisant une partie de campagne, loin des soucis de la guerre et des préoccupations spirituelles. Il vient de trouver un moyen adroit d'éloigner les plus frustes de sa compagnie : il leur a donné des cors et des épieux et les a lancés dans une chasse au cerf effrénée !
Le voilà libre de se livrer à des activités nettement plus raffinées :

Et l'empereres, les galos,
ert ja reperiez a sa tente
vers cez qui ont mout autre entente
que cil qu'il a el bois lessiez.
En un tref point toz eslessiez,
criant "Ça, chevalier, as dames !"
Il ne pensent pas a lors ames,
si n'i ont cloches ne moustiers
(qu'il n'en est mie granz mestiers)
ne chapelains, fors les oiseaus.
Mout orent tuit de lor aveaus.
Dex ! tant beaus chans et tant beaus diz,
sor riches coutes, sor beaux liz,
i ot dit, ainçois qu'il fust prime !
Et quant tens de lever aprisme,
lors veissiez genz acesmer :
de samiz, de dras d'outremer,
de baudequins d'or a oiseaus
orent et cotes et manteaus,
a penes fresches bien ovrees,
d'ermine et de gris chevronees
a sables noirs, soef flerans.

Guillaume de Dole (v. 218-237), éd Champion.

Le prestige de la haute-couture française, déjà !

D'escarlate noir come meure
ot robe fresche a pene hermine ;
mout soef flerant et mout fine
la vesti lués q'en ot mengié
"Ha ! fet Juglés, Dex ! or voi gié
robe de la taille de France."

                  Ibid. v. 1530 - 1535

8 (Modifié par Korax 18/04/2015 à 10:05)

À travers la littérature médiévale

Merci pour ces échantillons Jacques 

Je ne suis pas un grand lecteur de littérature médiévale, car je peine beaucoup à lire l'ancien français, mais voilà une scène - ô combien célèbre - qui m'a beaucoup captivé. Il s'agit de la vision qu'a Perceval d'une oie blessée gisant sur la neige :

Et einz que il venist as tentes,
voloit une rote de gentes
que la nois avoit esbloïes.
Veües les a et oïes,
qu’eles s’an aloient fuiant
por.i. faucon qui vint bruiant
aprés eles de grant randon,
tant c’une an trova a bandon
qu’ert d’antre les altres sevree,
si l’a ferue et si hurtee
qu’ancontre terre l’abati ;
mes trop fu tart, si s’an parti,
il ne la volt lier ne joindre.
Et Percevax comance a poindre
la ou il ot veü le vol.
La gente fu ferue el col,
si seinna.iii. gotes de sanc
qui espandirent sor le blanc,
si sanbla natural color.
La gente n’a mal ne dolor
qu’ancontre terre la tenist
tant que il a tans i venist ;
ele s’an fu ençois volee,
et Percevax vit defolee
la noif qui soz la gente jut,
et le sanc qui ancor parut.
Si s’apoia desor sa lance,
Que la fresche color li sanble
qui est an la face s’amie,
et panse tant que il s’oblie.

Perceval ou le conte du Graal, Chrétien de Troyes, 1182~1190

Je me souviens vaguement d'un magnifique texte qui déclarait que c'est de cette scène que naquit la poésie moderne, mais je ne l'ai pas retrouvé.

9 (Modifié par Yvain 17/05/2015 à 14:31)

À travers la littérature médiévale

Je lis un peu tard votre réponse.
Oui, bien sûr, acte de naissance de la poésie moderne par la vigueur d'un image qui allie les contraires d'une manière totalement insolite :
- le blanc et le rouge
- le chaud et le froid
- le vivant et l'inerte
- le mobile et l'immobile
- le défini et l'indéfini
- la présence et l'absence (ici)
etc...
A part cela, je ne sais pas qui a écrit cela, mais j'aimerais bien le connaître.
Giono s'est peut-être souvenu de cette image dans un Roi sans divertissement.

Voici un charmant rondeau d'Adam de la Halle, où le réalisme se fait jour (vers 9 et 10), mais c'est finalement la cortoisie qui gagne ! On remarquera aussi que la Moyen-Age savait enrichir la langue en créant des diminutifs bien avant les sept étoiles de la Pléiade et leur
Amelette Ronsardelette,
Mignonnelette doucelette...

Savez-vous que la Renaissance n'a pas tout inventé ?

Dialecte picard, 2ème moitié du XIIIème.


Fines amouretes ai,           Dieus !
Si ne sai quant les verrai.

Or manderai m'amiete
Qui est cointe et joliete
Et s'est si saverousete
C'astenir ne m'en porrai.
Fines amouretes ai            Dieus !
Si ne sai quant les verrai.

Et s'ele est de moi enchainte,
Tost devenra paile et tainte :
S'il en est esclandle et pliante,
Deshonneree l'arai.
Fines amouretes ai,           Dieus !
Si ne sai quant les verrai.

Miex vaut que je m'en astiengne
Et pour li joli me tiengne
Et que de li me souviegne,
Car s'onnour li garderai.
Fines amouretes ai,           Dieus !
Si ne si quant les verrai.

Adam de la Halle, Œuvres compètes,
   éd Lettres gothiques (Livre de Poche).

10 (Modifié par Korax 27/06/2015 à 13:56)

À travers la littérature médiévale

J'ai retrouvé tout à fait par hasard le texte dont je vous parlais Jacques, j'avais pris le soin de le noter dans un de mes carnets:

« Trois gouttes de sang. Trois paroles rouges sur la vie blanche […] La poésie commence là, dans ce chapitre, vers cette fin du douzième siècle, sur cinquante centimètres de neige, quatre phrases, trois gouttes de sang. La poésie, la fin de toutes fatigues, la rose d’amour dans les neiges de la langue, la fleur de l’âme au fil des lèvres. »
Christian Bobin, Une petite robe de fête.