À travers la littérature médiévale

J'adore ce poème.
Je l'ai appris aussi dans le secondaire, et je l'ai souvent fait lire à mes élèves (collège ou lycée, ça marche toujours.)

62 (Modifié par Yvain 13/07/2018 à 20:57)

À travers la littérature médiévale

Comment l'écriture traduit un état d'âme...

A la fin du Roman d'Énéas, dernier en date (1160) des romans dits "antiques" (si l'on excepte les remaniements tardifs du Roman d'Alexandre), Lavine, fille de Latinus promise à Turnus, fait à sa mère l'aveu à la fois pudique et craintif de son amour pour Énéas.
Voici comment l'auteur (anonyme) exprime cet aveu. C'est la reine qui pose la question initiale :

(dialecte francien ; j'ai rétabli quelques accents)

- Donc n'a non Turnus tes amis ? (= ton ami n'a donc pas le nom de Turnus ?)
- Nenil, dame, gel vos plevis. (= je vous l'assure)
- Et comant donc ? - Il a non É
puis sospira, se redist né

d'iluec a piece noma as (piece= après un certain temps)
tot en tranblant lo dist en bas.
La raÿne se porpensa (= réfléchit)
et les sillebes asanbla :
- Tu me dis É et né et as,
ces letres sonent Énéas.
- Voire, dame, par foi, c'est il.
- Se ne t'avra Turnus ? - Nenil,
ja ne avrai lui a seignor,

mais a cestui otroy m'amor.

             v. 8551-8564 (éd. Champion)

Ce procédé vient peut-être des jeux de langage dont les jongleurs étaient coutumiers, mais peu importe. Ce qui compte ici, c'est son rôle signifiant.

La vie d'Alexis

Le poème de la Vie d’Alexis est l’œuvre la plus ancienne qui ait été consacrée à ce saint, et la première œuvre marquante de notre littérature. Elle a été composée vers 1040 en Normandie par un auteur resté anonyme. Elle comporte 125 quintils de décasyllabes assonancés. 

C’est une œuvre d’édification, comme toutes les vies de saints, mais l’espérance de la résurrection n’empêche pas l’expression pathétique du scandale de la mort et de la destruction des corps qu’on a chéris….

Voici un court extrait de la déploration de l’épouse d’Alexis. La langue est encore archaïque : le -t intervocalique s’est sonorisé, mais pas encore amuï ; ce sera le cas au siècle suivant. On a ainsi l’évolution lat. mutata > mudede (le -d- prononcé sans doute comme le th sonore anglais) > muee (muée = changée). Le -t final derrière voyelle se maintient encore partout.   
 

Sire Alexis, tanz jorz t’ai desidret,  (regretté ton absence)
E tantes lairmes por le ton cors ploret,
E tantes feiz por tei en loins guardet, (tei = toi)
Se revenisses ta spouse conforter,
Por felonie neient ne por lastet !

(« pas par mauvaise pensée, ni par faiblesse » : l’épouse souhaitait qu’Alexis revînt auprès d’elle pour de « nobles raisons »).

O chiers amis, de ta jovente bele !   (chiers amis est un cas sujet singulier ; de sert à l’exclamation)
Ço peiset mei que podrirat en terre. (peiset = accable)
E ! gentils om ; com dolente puis estre !
Jo atendeie de tei bones noveles, 
Mais or les vei si dures et si pesmes ! (pesmes = terribles)

O bele boche, bels vis, bele faiture,    (faiture = créature, personne)
Com vei mudede vostre bele figure !  (vei = je vois ; mudede = changée)
Plus vos amai que nule creature.
Si grant dolour ui m’est apareude !  (ui = aujourd’hui)
Miels me venist, amis, que morte fusse.

Vie de saint Alexis, poème du XIème siècle, éd. Champion.

Le soir de ses noces, Alexis décide de rester chaste ; il explique pourquoi à son épouse.


Com vit le lit, esguardat la pulcele,
(il regarda)
Donc li remembret de son seignour céleste, (il lui souvient alors...)
Que plus at chier que tote rien terestre : (qu'il tient pour plus précieux que toute créature terrestre)
"E ! Deus, dist-il, si forz pechiez m'apresset ! (m'accable)
S'or ne m'en fui, molt criem que ne t'en perde." (je crains fort...)

Quant en la chambre furent tuit soul remes (ils furent restés tout seuls)
Damz Alexis la prist ad apeler : (se mit à la sermonner)
La mortel vide li prist molt à blasmer,
De la celeste li mostrat veritet ;
Mais lui ert tart qued il s'en fust tornez. (il lui tardait désormais d'être parti de là)

"Oz mei, pulcele ? Celui tien ad espous (M'entends-tu, jeune fille ? Tiens pour époux celui...)
Qui nos redemst de son sanc precious. (qui nous rachète)
En icest siecle nen at parfite amour (en ce monde, il n'y a pas d'amour accompli)
La vide est fraiele, n'i at durable onor (la vie est précaire, il n'y a pas de profit durable)
Ceste ledece revert a grant tristour (cette laideur conduit à une grande tristesse(1))

                         Id., Champion, v. 56-70

(1) Il s'agit de l'acédie, un des péchés capitaux.

Je suis peut-être naïf, mais je trouve ce texte très fort, même si la phraséologie n'est sans doute pas nouvelle.
Mais si ce texte a seul traversé les brumes des origines, n'est-ce pas parce que c'est un chef-d'œuvre ?

63 (Modifié par freddy.lombard 29/10/2018 à 17:52)

À travers la littérature médiévale

Une question pour Jacques (qui d'autre ?) :

À propos de la traduction des Lais de Marie de France en Pléiade, je lis ceci sur un blog :

Voici par exemple […] la surprenante traduction de :
« De bois et de riviere aprist »
qui se métamorphose en le vilain :
« Il apprit la chasse à courre et au vol »
est-ce que le simple et poétique
« Il apprit les bois et les rivières » n’aurait pas suffit ?

Ce à quoi un autre intervenant répond :

« De bois et de rivière aprist » signifie « il gagna la compétence à chasser », car ‘bois et riviere’ ou ‘bois et praerie’ semblent des formules fixes équivalentes désignant des formes de vénerie, le passe-temps aristocratique par excellence, cf. Muriel Ott, « Guibert d’Andrenas », Genève, Champion, 2004, p. 357, qui cite J. Melander : « les deux mots riviere et praerie signifient différentes sortes d’amusements opposés aux exploits belliqueux racontés dans les vers suivants. En effet riviere, proprement ‘rivage’, signifie ici, comme souvent en ancien français, ‘chasse aux oiseaux d’eau’, sens auquel il a passé par l’intermédiaire de ‘terrain où l’on chasse les oiseaux d’eau (…)’. Il me semble que praerie, par une extension analogue du sens primitif de ‘prairie’, est ici employé pour désigner ‘la chasse aux animaux de prairie’, quoiqu’à ma connaissance cette signification ne soit pas relevée ailleurs ». La traduction Pléiade témoigne d’une méconnaissance assez grave de la lexicologie du vieux français.

[…]
Que l’on n’aille pas croire que le traducteur Pléiade a consciencieusement étudié le sens de ce vers. Au contraire : s’agissant d’une formule fixe, il ne convient pas de l’éclater sémantiquement en ses deux composantes, comme il l’a fait, un peu bien loin de l’original d’ailleurs (‘chasse à courre’ en particulier est détestable d’anachronisme) mais d’en cerner la valeur d’ensemble, qui est celle de la maîtrise des formes de vénerie propres à un seigneur de l’époque qu’il convenait d’apprendre.

Jacques, j'aimerais connaître ton opinion à ce sujet : qui a raison, le traducteur Pléiade (« Il apprit la chasse à courre et au vol »), le premier intervenant (qui propose « Il apprit les bois et les rivières »), le second (« il gagna la compétence à chasser ») ou aucun des trois ?

Merci à toi. 

64 (Modifié par Yvain 06/11/2018 à 10:33)

À travers la littérature médiévale

Le traducteur Pléiade est en effet trop loin du sens littéral : il glose plus qu’il ne traduit. Ce n’est pas la première fois que je constate la qualité très moyenne des traductions d’auteurs médiévaux dans cette collection ; les préfaces elles-mêmes sont parfois décevantes.

En revanche, il est évident que « il apprit les bois et les rivières » est à la fois légèrement inexact (on n’a pas « bois et rivieres aprist » et surtout peu clair pour un lecteur non prévenu, que l’originalité de l’expression en français moderne risquera de dérouter quelque peu.
Or le but d’une traduction, quelle que soit la langue source, c’est de donner l’impression que le texte a été rédigé directement dans la langue cible. Si l’auteur du texte original a évoqué naturellement des réalités familières en son temps, il faut que le style du traducteur corresponde à cette « normalité ». S’il a fait un écart, un jeu de langage ou s’il a utilisé une formule « poétique », la traduction doit nous en donner l’équivalent.

Ici, l'expression « bois et riviere », pour tout lecteur du XIIème siècle, et compte tenu du contexte (éducation de Désiré, fils de seigneur tenant ses terres du roi), évoque bien sûr la chasse. Quel type de chasse ? On ne peut guère préciser des techniques, mais on a deux noms de lieu qui, à l'instar de l'universel « pres et bois » pour désigner l'ensemble d'un domaine rural, suffisent à orienter le sens : il s'agit de tout type de chasse.

Voilà pourquoi je partage entièrement le commentaire du second intervenant, tout en trouvant sa traduction trop synthétique, même s’il a raison sur le fond, autant que je puisse en juger bien sûr.
Je proposerai donc : « il apprit à connaître le gibier de forêt et de rivière ».

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Merci beaucoup Jacques pour cette longue analyse, ces explications et la proposition de traduction (on dit translation plutôt, non ?). 

À travers la littérature médiévale

Peu importe le terme !

Bien sûr, littéralement, la phrase signifie "Il apprit en matière de bois et de rivière". Cela ne peut passer en FM, si ce n'est pour justifier la construction partitive.
Si l'on dit "Il apprit à s'y connaître en matière de bois et de rivière", c'est un peu long, mais beaucoup plus acceptable du point de vue stylistique. Malgré tout, un lecteur non prévenu ne comprendra pas nécessairement qu'il s'agit, non de compétences en "eaux et forêts", mais en vénerie !
L'art de la traduction - ou de la translation - est excessivement difficile. Personnellement, je ne le possède pas bien. Je me contente de traductions scolaires.

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À travers la littérature médiévale

Tu es l'expert, Jacques.
En effet, tout ça semble très difficile et nécessite une grande culture et beaucoup d'expérience.
Merci encore.

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A perluète, la suite promise :

Rappel : Yvain a sauvé un lion attaqué par un serpent cracheur de feu. Le lion lui a aussitôt rendu l’hommage vassalique et s'attache à tous ses pas.
Comme Yvain erre misérablement après avoir été chassé par son épouse pour ne pas être revenu à temps auprès d’elle (il est même un temps devenu fou !), ce lion tombe à pic : il va pouvoir le défendre au besoin et surtout assurer sa subsistance...
Le voilà qui a flairé un chevreuil.

La langue et le style de Chrétien sont parfois difficiles… Je mets quelques notes.

Et li lÿons maintenant mist    (maintenant = « aussitôt »)
le nes au vant qu’il ot santi ;   (vent = « odeur »)
ne ne li ot de rien manti,   (= et celle-ci ne le trompa en rien)
qu’il n’ot pas une archiee alee   (= car il n’avait pas parcouru une portée d’arc)
quand il vit en une valee
tot seul pasturer un chevrel.
Celui panra il ja son vuel,   (= celui-là, il le prendra à sa volonté)
si fist au premier asaut,   (= ainsi fit-il…)
et si an but le sanc tot chaut.
Quant l’ocis ot, si le gita   (gita =  « jeter »)
sor son dos, et si l’en porta
tant que devant son seignor vint,   (tant que = « jusqu’à ce que »)
et puis an grant chierté le tint   (= et(qui) depuis le tint…)
por la grand amor qu’an lui ot.
Ja fu pres de nuit, si li plot   (= … aussi lui plut-il)
qu’ilueques se herbergeroit
et le chevrel escorcheroit
tant com il en voldroit mangier.
Lors le comance a escorchier ;
[…]
Sel rotist tant que il fu cuiz,   (sel rotist = « c’est ainsi qu’il le rôtist »)
mes del mangier ne fu deduiz   (= …  il ne prit pas plaisir)
qu’il n’i ot pein ne vin ne sel,   (qu’il = « car il »)
ne nape, ne coutel, ne el ;   (el = « autre chose »)
que qu’il manja, devant lui jut   (que qu’ = « pendant qu’ »
ses lÿons, c’onques ne se mut ;   (ses = « son » (cas sujet singulier du possessif))
[…]
Et del chevrel le soreplus
manja li lÿons jusqu'as os ;   (as = « aux »)

Chrétien de Troyes, le Chevalier au lion, v. 3440 – 3475, éd Champion.                                           


On remarquera ici les nombreuses fonctions du lion :

- Il tient lieu de chien de chasse (il a du reste été comparé à un brachet (= braque) par le narrateur un peu plus haut) : il flaire sa proie, la rapporte à son maître une fois tuée…

- C’est aussi un bon vassal : Yvain est son seigneur et le lion éprouve de l’amor envers lui. Ce verbe est assez souvent utilisé pour marquer la force du lien affectif qui unit le vassal à son suzerain. Par ailleurs, il respecte strictement la hiérarchie en mangeant les « restes » d’Yvain.

- Mais c’est aussi un compagnon fidèle, substitut de l’être aimé dans la traversée du désert que connaît Yvain.

- Tout cela ne va pas sans humour, toujours latent chez Chrétien qui joue sans cesse avec les codes sociaux et littéraires. Un bel exemple ici : Yvain adopte un mode de vie sauvage, mais regrette tout de même de n’avoir ni condiments ni couvert au moment de manger (jusqu’à la nape !!!). On ne rompt pas si facilement avec la vie de cour !

Vous reverrez bientôt le lion dans une scène où Chrétien utilise très personnellement des souvenirs de lecture…