À travers la littérature médiévale

Oui, et Horace s'inspire lui-même de Pindare qui trouve dans les hymnes (et pas seulement dans sa propre œuvre, comme Horace !), une façon de rendre éternelle la renommée de l'athlète qu'il célèbre (Pythiques, VI, 14).

52 (Modifié par Yvain 03/06/2017 à 09:49)

À travers la littérature médiévale

Le passage juste avant celui que j'ai posté développe le thème de la vanitas vanitatum, mais sans la dimension religieuse :

Reis fu Nabugodonosor,
Une image fist fere d'or,
Seisante coutes de hautour,  (coutes = coudées)
E sis coutes out de laour.  (laour = largeur)
Ki ores voldreit son cors veir  (ores = à l'heure actuelle)
Ne trovereit, el mien espoir,  (espoir = avis)
Ke monstrer, dont dire seüst,
Rien, ki os e pudre ne fust. (pudre = poussière)
Mez par les bons clers ki l'escritrent
E gestes as livres mistrent,  (gestes = actions illustres)
Savom nos de vieil tems parler,
E des ovres plusors conter (ovres = actions)

              Wace, Roman de Rou.

53 (Modifié par Yvain 09/07/2017 à 12:10)

À travers la littérature médiévale

[Monsieur] se meurt, [monsieur] est mort ! (pas encore tout à fait)

Le roman d'Alexandre, dans la version définitive qu'en a donné Alexandre de Paris, vers 1180, à partir de fragments très anciens, est écrit en duodécasyllabes, un vers long et un tantinet déclamatoire qui ne devait avoir, comme on le sait, aucun avenir dans l'histoire des lettres...

"Alixandres se meurt", es vos le cri levé ;        (es vos = voici)
La noise et le tumulte lieve par la cité.
Par mis ces lis se pasment cil chevalier navré,          (par mi ces lis = dans leur lit)
Et li autre se sont el palais aüné ;           (aüné = rassemblé)
Plus de set cens se sont sor le marbre pasmé.
Et quant il se redrescent, si l'ont bien regreté :         (regreté = pleuré)
"Gentieus rois débonnaires, tant mar i fumes né.          (mar = pour notre malheur)
La vostre grant proëce ne la vostre bonté
Ne porroit mais avoir nus hom de vostre aé.        (aé = âge ; nus hom est le sujet de la phrase)
Quel part porrons fuïr, chaitif, maleüré ?           (chaitif = malheureux)
Ahi ! com remandrons de segnor esgaré."          (esgaré = privés)
Quant l'oï Alixandres, si a le chief levé,
Devant soi fait venir Cliçon et Tolomé :
"Segnor, franc chevalier, qui tant m'avés amé,          (franc = nobles)
A grant duel serons hui en cest jor dessevré.           (dessevré = séparés)
Ce m'ont fait li dui serf qui m'ont enpoisoné.       (serf est ici un terme de mépris = vauriens)

Ce vers bizarre avait une césure à l'hémistiche ; la "coupe" épique est donc possible :

"Gentieus rois débonnair(es), // tant mar i fumes né.

On est du reste ici très proche de l'atmosphère des chansons de geste (grand nombre, évanouissement, déploration...).

54 (Modifié par Yvain 09/07/2017 à 17:18)

À travers la littérature médiévale

Wace, poète normand né à Jersey au début du XIIème siècle, est un de nos plus vieux auteurs. Ses deux œuvres majeures : le roman de Brut (= Brutus) et le roman de Rou (= Rollon) ont exercé une grande influence sur les "romans bretons", ceux en particulier de Chrétien de Troyes.

Il nous donne ici deux étymologies des mots "Normand" et "Normandie", la première est sérieuse, la seconde constitue le premier calembour de notre littérature...

dialecte anglo-normand, milieu du XIIème siècle.

Man en Engleiz et en Noreiz      (Noreiz = norrois)
Senefie hom en Francheiz ;
Justez ensemle North et man,    (justez = joignez)
Ensemle ditez donc Northman,
Ço est hom de North en Romanz ;    (Francheiz, Romanz : le vocabulaire n'est pas encore fixé...)
De ço vint li non az Normanz.
Normanz solent estre apelé,      (solent = ont coutume)
E Normandie k'il ont poplé,
Por ço ke Normanz la poplèrent,
Ki en la tere converserent.      (converserent = séjournèrent)
Francheiz dient ke Normandie,
Ço est la gent de North mendie,
Por ço k'il vindrent d'altre tere,
Por miex aveir, e por conquerre.

               Roman de Rou,
              Vieille édition rouennaise,
              accessible en ligne.

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Très intéressant. Merci Jacques.

À travers la littérature médiévale

Merci de ton merci ! 

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Ce qui prouve que le calembour « francheiz » est aussi vieux que la langue « romanz ». Excellent !

58 (Modifié par Yvain 10/07/2017 à 21:40)

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Les "danses macabres" revisitées par Villon dans sa "Ballade des pendus" (ce n'est pas lui qui lui a donné ce titre, non plus que celui d'Épitaphe).

Peut-être le plus beau poème du Moyen Age.

Milieu du XVème, moyen français.

Freres humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cueurs contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous povres avez,
Dieu en aura plus tost de vous mercis.
Vous nous voiez cy attachez, cinq, six :
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
El est pieçà devorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne se rie    (= que personne ne se rie)
Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre.    (= qu’il nous veuille tous absoudre)

Se freres vous clamons, pas n’en devez  (se = si)
Avoir desdaing, quoy que fusmes occis
Par justice. Touteffois vous sçavez
Que tous hommes n’ont pas le sens rassis.
Excusez nous, puis que sommes transis,   (transis = trépassés)
Envers le fils de la Vierge Marie :
Que sa grace ne soit pour nous tarie,
Nous preservant de l’infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie,   (harir = harceler)
Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre.   

La pluye nous a debuez et lavez  (Il faut dire : la plui - e - nous - a...)
Et le soleil deseichez et noircis.
Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez   (pi – es – cor – beaulx…)
Et arraché la barbe et les sourcilz.
Jamais nul temps nous ne sommes assis :
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d’oiseaulx que dez a coudre.
Ne soiez donc de nostre confrairie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre.   

Prince Jesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
A luy n’ayons que faire ne que souldre.
Humains, icy n’a point de moquerie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre.   
   

Bonnes vacances !

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Tu sais ce qui m'étonne le plus ? C'est que j'ai appris cette ballade à l'école primaire !
Certes, notre maître nous avait bien expliqué toutes les difficultés et nous avions pris le temps de la répéter et de la décortiquer, mais ça me paraît impensable aujourd'hui...

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Je l'ai apprise aussi, mais dans le secondaire (en 3e ?).