"On n'est soi-même qu'en imitant"

Bonsoir à tous,

Je suis actuellement en 1re L et j'ai une dissertation à faire qui me pose quelques problèmes.

Voici le sujet :

"On n'est soi-même qu'en imitant". En vous appuyant sur les oeuvres que vous avez lues ou que vous avez étudiées, éclairez cette affirmation paradoxale, puis justifiez-la ou contestez-la à votre gré.

J'ai d'abord essayé de trouver quelques problématiques qui me permettraient de cerner les axes majeurs de ma réflexion et j'ai jeté en vrac toutes les idées qui me venaient sur mon brouillon en rapport avec l'idée d'imitation et d'identité

Pour l'instant, je suis parvenue au plan suivant (je souhaite préciser que mes formulations sont parfois loin d'être exactes, ce n'est qu'une esquisse) :

I Eclaircissements : On acquiert notre identité en tenant compte de notre héritage
  A Que signifie "être soi-même" ?
Ici, dans le contexte qui nous intéresse (une dissert de français), soi-même signifierait "se définir en tant qu'écrivain, auteur, artiste" ou "accepter d'imiter les autres." Mais j'avoue que là, les idées me manquent surtout que la question de l'identité est assez vaste et touche plutôt au domaine de la philosophie (d'ailleurs, je n'ai rien trouvé de concluant sur l'identité dans un bouquin de philo)...
  B Différentes formes d'imitation
→ définition succincte sur le verbe imiter (= prendre pour modèle, s'inspirer de, copier, pasticher, emprunter, reproduire). Bien sûr, je compte amener cette "définition" de manière plus habile et moins lourde
→ les réécritures : "Palimpsestes" de Genette qui définit les 5 types de relations transtextuelles + un exemple pour chacune d'entre elles
→ prendre pour modèle par exemple la Pléiade et le Parnasse pour le modèle antique, le XVIIe pour les règles classiques fixées pendant l'Antiquité et qui concerne surtout la poésie et le théâtre, La Fontaine qui a pris pour modèle les fables d'Esope et de Phèdre. Je pensais aussi parler du cinéma (les remakes de films comme "La Guerre des Mondes" (eux-mêmes inspirés de livres) ou l'art figuratif qui imite le réel). Est-ce possible ?
→ l'imitation peut prendre différents aspects : imitation des formes, reprise des idées...
=> Toutes ces imitations prennent donc appui sur un héritage.
  C Que nous apporte cet héritage ? Que nous lègue-t-il ?
→ des formes, des thèmes, une vision de la société, des hommes etc., un patrimoine
→ il nous invite à le discuter voire le contester
→ il nous apporte une identité
=> on n'est soi-même qu'en imitant car notre passé, nos modes de vie, nos influences culturelles notamment littéraires nous amènent à imiter et nous aide à nous construire identitairement.

II L'héritage est toujours un source de création, on ne rompt pas totalement avec lui et donc nous l'imitons
Là, je pense qu'il va falloir faire appel à l'histoire littéraire pour montrer que les mouvements littéraires (et les écrivains) qui se sont succédé au fil des siècles ont été influencés par les précédents.
  A L'imitation pour revendiquer notre héritage et le retravailler
  B Pour le contester
Je pense ici à M Duraille qui a écrit une parodie de "L'Amant" de Duras : "Virgine Q" pour s'en moquer
  C Pour créer, innover
Pour ces A, B, C, je pense pouvoir trouver des exemples probants (mais si vous avez des suggestions, n'hésitez pas)

Cette dernière sous-partie m'amène à une interrogation. En effet, dans l'intitulé du sujet, il semble que seulement deux parties soient nécessaires (explication de la citation et justification ou contestation). Or, je trouve que les propos doivent être nuancés quelque peu et qu'une troisième partie n'est pas de trop. En effet, je suis plutôt d'accord avec la citation mais je trouve que même si on imite, il y a quand même une part de création PERSONNELLE. L'écriture (et l'art en général) sont des entreprises qui demandent une réflexion et une imagination personnelles (imagination personnelle n'est pas très approprié mais j'espère que vous comprenez ma pensée...). Faut-il donc nuancer et parler dans une 3e partie de l'oeuvre de création personnelle qui suppose une identité propre à chaque individu ? Mais cette partie ne risque-t-elle pas d'être faible par rapport aux autres ?


Alors, que pensez-vous de mon esquisse de plan ? Répond-il au sujet ou ai-je carrément fait un hors-sujet ? Est-ce logique ?

Je vous remercie d'avance.
Polo


Bonjour,

Je me permets de vous relancer craignant que mon message n'ait pas été remarqué au vu des nombreuses discussions qui apparaissent chaque jour.

Personne ne voudrait me donner son avis sur mon plan et répondre à mes interrogations ?

Au fait, pour mon problème quant à la troisième partie qui serait peut-être trop faible, ne peut-on pas plutôt parler de l'oeuvre de création personnelle dans l'élargissement pour ainsi montrer que ma réflexion ne s'arrête pas simplement à un "oui je suis d'accord avec cette citation" ?

Merci d'avance

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"On n'est soi-même qu'en imitant"

Bonjour Polo,

Ton message n'est pas passé à la trappe, mais les demandes sont nombreuses et les conseilleurs sont en congé…

Dans cette affirmation, ce qui me gêne est le verbe être (avec ses relents d'obligation), avec devenir il y aurait eu moins de difficulté.

Il est évident que ce sujet te renvoie à l'objet d'étude "réécriture".
Quelques pistes complémentaires aux tiennes qui ne sont pas si mal venues.
Pour les anciens, la réécriture, c'est faire la preuve de son excellence, l'originalité ne résidant pas dans le sujet mais dans son traitement. L'écrivain vit comme dans un concours permanent sur des figures imposées. Sa plus ou moins grande maîtrise apparaît justement dans la possibilité d'être comparé à d'autres...
Peu de textes sont des nouveautés totales, la plupart reprennent des œuvres, des histoires, des situations antérieures. Note que la littérature se réfère souvent à des traditions ou des mythes communs : Dom Juan, Faust, Antigone, Oedipe…

"L'analyse et la pratique des formes de réécriture par amplification, par réduction et par transposition (y compris par changements de style) font apparaître le rôle des réécritures comme adaptation à des situations, des destinataires et des buts différents. Tu découvres l'usuel et l'original". Ces propos sont dans les instructions officielles.

Pour ce qui concerne l'identité, l'auteur prend conscience de ce qu'il est en retraitant un sujet convenu, donc en apportant son analyse, sa personnalité qui le différencient d'un concurrent ou d'un aîné.
La réinterprétation ou appropriation ou personnalisation ou adaptation, l'écart, la satire sont toujours possibles. Pour cette dernière en particulier, il faut bien retrouver l'original pour apprécier les effets de détournement.
Un exemple célèbre de réécriture à des fins de trouvailles nouvelles : Baudelaire qui reprend certaines pièces des Fleurs du Mal dans les petits poèmes en prose ; il s'agit pour lui d'explorer les possibilités d'une prose poétique.
D'autres ont recommencé inlassablement pour tenter d'améliorer la forme ou de saisir l'essence sous les apparences. Monet est le peintre des variations atmosphériques : série des meules, des nymphéas, de la cathédrale de Rouen… pour saisir les mystères de la lumière… Flaubert qui au travers de ses Trois contes recherche un éventuel sens au sacré comme manifestation d'une beauté enfuie derrière les apparences de l'imagination et des mythes. Les Châtiments d'Hugo sont une immense redite (sur sept livres) du même thème de l'indignation et de l'opprobre face à la fête obscène du dictateur Napoléon le petit.
D'autres réécrivent leur propre version de la scène à faire : par ex. dans l'Éducation sentimentale, Flaubert nous montre Frédéric sous les fenêtres de Madame Arnoux qui contemple longuement l'ombre bien-aimée avant de s'apercevoir que ce n'est pas son ange. Il refait à la manière réaliste une scène romantique du roman Volupté de Sainte-Beuve et entend dénoncer à sa manière les illusions de l'imagination. Les contemporains ont en principe bien compris ses intentions.

De toute façon, que l'auteur conteste ou qu'il continue, il utilise le même matériau, la langue,  la même réalité culturelle qui l'unit au groupe pour lequel il écrit.
Enfin la réécriture peut se comprendre comme le travail (qui, pour le peintre, consiste d'abord à imiter les grands maîtres et à apprendre ainsi son métier en se constituant ses propres tours de main). Voir les Exercices de style (1947) de Queneau avec ses nuances d'entraînement comme pour l'étude du piano.

Tu perçois bien que la littérature ne se définit ni par son objet ni par son sujet (ce qui autorise toutes les copies, emprunts, références…) mais par sa mise en forme. On pourrait affirmer que la réécriture est une vraie création si elle révèle le génie de son auteur, en effet comme l'affirmait Buffon "Le style est l'homme même".

"On n'est soi-même qu'en imitant"

Bonjour,

Je souhaitais d'abord remercier chaleureusement Jean-Luc pour son aide qui m'a été très précieuse et enrichissante. Vos réflexions m'ont fait apparaître d'autres aspects de la réécriture et du travail d'écrivain.

Cependant, une réponse reste en suspens : mon plan tient-il la route (en incluant bien sûr les nombreuses précisions que vous m'avez données) ?

En espérant ne pas trop vous importuner, merci d'avance

Polo

"On n'est soi-même qu'en imitant"

Paul Valéry, dans Tel quel, écrivit :
"Rien de plus original, rien de plus soi que de se nourrir des autres. Le lion est fait de moutons assimilés."
Ça peut toujours servir !
Bonne chance et surtout bon courage.

"On n'est soi-même qu'en imitant"

Merci Marcesso ! Cette citation résume décidément bien ma réflexion !

Je retire finalement ma dernière question quant au plan, je pense que je saurai me débrouiller.

Encore merci

Polo