1

Prononciation de la Ballade des pendus de François Villon

Bonjour,

Je m'intéresse à la prononciation originelle du moyen français telle que parlée par François Villon lorsqu'il composa sa ballade Frères humains qui après nous vivez...

Voici cette ballade de Villon dans son texte originel, tel qu'on le retrouve dans la plus ancienne édition de ses œuvres, celle de Pierre Levet, parue en 1489:

Frères humains qui après nous vivez
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz.
Vous nous voyez cy attachez cinq, six
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça devoree et pourrie,
Et nous les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s'en rie :
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir desdain, quoy que fusmes occiz
Par justice. Toutesfois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassiz;
Excusez nous, puis que sommes transis,
Envers le filz de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

La pluye nous a débuez et lavez,
Et le soleil desséchez et noirciz:
Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez
Et arraché la barbe et les sourciz.
Jamais nul temps nous ne sommes assis;
Puis ça, puis la, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d'oiseaulx que dez à couldre.
Ne soyez donc de nostre confrarie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A luy n'avons que faire ne que souldre.
Hommes, icy n'a point de mocquerie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.

Ce poème est ce qu’on appelle une grande ballade, forme poétique tres usitée au Moyen-Âge.

Sur Wikipédia je trouve la définition suivante de la grande ballade:

La grande ballade est composée de trois dizains de décasyllabes et un quintil de décasyllabes, l'envoi ; et utilise quatre rimes A, B, C, D.

Les rimes dans les trois dizains sont disposées ABABBCCDCD, dans l’envoi elles sont CCDCD. Les dizains présentent donc une symétrie axiale de deux strophes disposées 12122 22121.

   
J’ai écouté un certain nombre d’enregistrements que l’on peut trouver sur le web et tous les diseurs de ce poème, sans exceptions, prononcent seulement trois rimes, en plus d’une autre “rime”, sans correspondance.  Si je prends le premier dizain du poème, les rimes sont les suivantes:

A    -ez        prononcé “é”
B    -is        prononcé “i”
A    -ez        prononcé “é”
B    -iz        prononcé “i”
B?    -ix        prononcé “isse” (“rime” surnuméraire, sans correspondance)

C    -ie        prononcé “i” (pareil que la rime B)
C    -ie        prononcé “i” (pareil que la rime B)
D    -ouldre        --
C    -ie        prononcé “i” (pareil que la rime B)
D    -ouldre        --
       
Nous avons donc:

A   --> “é”
B1  --> “i”
B2  --> “isse” (?)
C   --> “i”
D   --> “ouldre”

La prononciation moderne de ce poème n’a donc ni queue ni tête.

C ne peut pas être la même rime que B et les rimes B doivent toutes être prononcées de la même manière.

Si la rime notée B2 du premier dizain est prononcée en "isse" il s'ensuit que les rimes dans cette même position des deux autres dizains doivent aussi être prononcées de la même manière. Or dans les enregistrements que j'ai écoutés, cette rime est toujours prononcée comme B1 ("i") dans les dizains 2 et 3.

Comment prononcait-on les lettres écrites dans la deuxième moitié du XVe siècle? Doit-on prononcer les consonnes finales à la fin de chaque mot? à la fin du vers seulement? La rime finale du premier vers se termine t-elle donc sur la lettre “s” ou “z”(vivezz)? autant que la rime finale du deuxieme vers “endurcis” (endurciss)?

Prononciation de la Ballade des pendus de François Villon

On ne sait évidemment pas comment Villon prononçait le français de son époque... Mais dans l'analyse que vous faites du nombre et de la disposition des rimes de la "grande ballade" dite "carrée" (autant de vers dans la strophe que de syllabes dans les vers), il est évident que l'on distinguait la finale -is (ou -iz) de la finale ie comme le prouve l'exemple d'une autre ballade "carrée", la Ballade à Notre-Dame, dans laquelle on trouve quatre rimes nettement distinctes ([èn], [us], [ès], [rir]. Aux XIIème et XIIIème siècles, on prononçait le -s final, sans doute de façon peu marquée, peut-être davantage en poésie. Chez Chrétien de Troyes, qui évite d'utiliser le même son dans deux couples de rimes plates consécutives, on trouve les rimes vie/amie ; fis/jadis (Lancelot v. 6875 - 6878). Il est vrai qu'il devait aussi y avoir des lettres muettes, comme le prouve les rimes resbaudit/dist (id. 5961-5962). Du temps de Villon, les consonnes finales s'étaient sans doute légèrement amuïes, mais elles devaient rester distinctes.

3

Prononciation de la Ballade des pendus de François Villon

Merci pour ces éclaircissements.

Les rimes de cette ballade sont donc [ez], [is], [.i.] et [uldr]. Savez-vous si l’on prononcait les consonnes finales des mots devant consonne (frères humains qui apres nous vivez…)?

La prononciation moderne ne fait pas non plus justice au rythme originel du poème. En effet dans le deuxième dizain le diseur doit prononcer trois césures lyriques pour conserver la prosodie et la répétition du nombre de syllabes de chaque vers:

    Se frères vous clamons, pas n'en devez
    Avoir desdain, quoy que fusmes occiz
    Par justice. Toutesfois, vous savez
    Que tous hommes n'ont pas bon sens rassiz;
    Excusez nous, puis que sommes transis,
    Envers le filz de la Vierge Marie,
    Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
    Nous préservant de l'infernale fouldre.
    Nous sommes mors, ame ne nous harie;
    Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

Comment concilier correspondance des rimes, respect de la structure métrique du poème, et concordance de la prononciation?

Prononciation de la Ballade des pendus de François Villon

Devant consonne, je pense que le -s ne se prononçait pas ou, dans certains mots, de façon très faible.
Quant à la césure lyrique, il faut la respecter, elle est assez courante au Moyen-Age et à la Renaissance. Elle ne sera proscrite que par Malherbe.
De nos jours, il ne faut pas être trop "maximaliste", trouver une juste mesure (je parle de la prononciation, non de la scansion).

5

Prononciation de la Ballade des pendus de François Villon

Mais si on doit prononcer les consonnes finales des rimes A et B afin de conserver la cohérence de la structure métrique de la ballade nous sommes déjà dans une diction "archaïque" du poème.

Quel est alors le juste milieu?

Prononciation de la Ballade des pendus de François Villon

C'est de prononcer comme aujourd'hui ; quelques rimes en souffriront parfois, mais c'est encore le cas au XVIIe siècle, chez La Fontaine, par exemple :

"Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net."
A ces mots on cria haro sur le baudet.
(Je cite de mémoire)

Par contre, il faut impérativement respecter la métrique.

7 (Modifié par Michele B 18/01/2015 à 21:50)

Prononciation de la Ballade des pendus de François Villon

Il me semble que, le mètre étant le décasyllabe, il convient surtout de distinguer rimes oxytones et rimes avec prolongation (dites "féminines"), même si elles paraissent avoir - aujourd'hui - une prononciation très proche. Il faut, autrement dit, distinguer "assis" (mot oxyton) et "varie" (paroxyton : rime "féminine"). On a donc le schéma suivant, parfaitement régulier :
ABAB (oxytones), B ; C (féminine), CDCD (féminines). L'envoi reprend la seconde moitié (donc les 5 derniers vers), là aussi parfaitement : C, CDCD (à savoir : -trie, -rie, -ouldre, -rie, -ouldre), toutes féminines.
Michele (qui se prononce /mikele/, c'est un mot paroxyton quoique masculin)