Hannah Arendt, La Crise de la culture - Il semble qu'on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de la liberté intérieure...

Il semble qu'on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de la liberté intérieure s'il n'avait d'abord expérimenté une liberté qui soit une réalité tangible dans le monde. Nous prenons conscience d'abord de la liberté ou de son contraire dans notre commerce avec d'autres, non dans le commerce avec nous-mêmes. Avant de devenir un attribut de la pensée ou une qualité de la volonté, la liberté a été comprise comme le statut de l'homme libre, qui lui permettrait de se déplacer, de sortir de son foyer, d'aller dans le monde et de rencontrer d'autres gens en actes et en paroles. Il est clair que cette liberté était précédée par la libération : pour être libre, l'homme doit s'être libéré des nécessités de la vie. Mais le statut d'homme libre ne découlait pas automatiquement de l'acte de libération. Être libre exigeait, outre la simple libération, la compagnie d'autres hommes, dont la situation était la même, et demandait un espace public commun où les rencontrer — un homme politiquement organisé, en d'autres termes, où chacun des hommes libres pût s'insérer par la parole et par l'action.

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Hannah Arendt, La Crise de la culture - Il semble qu'on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de la liberté intérieure...

rivers a écrit :

Ma problématique : Ainsi, on peut se demander comment devient-on un homme libre et à quelles conditions ?

Seulement ce n'est pas ici la problématique d'Arendt, son questionnement porte sur la perception et l'idée de liberté.

Sa problématique est : "Avant de devenir un attribut de la pensée ou une qualité de la volonté, la liberté a été comprise comme le statut de l'homme libre"

rivers a écrit :

1ère partie (lignes 1 à 3) : Tout d'abord, on devient un homme libre, on accède au libre-arbitre/à la liberté intérieure dans le rapport et dans les échanges avec autrui.

Ce n'est pas ce que dit le début du texte, le vocabulaire est celui de la connaissance: "ne saurait rien de",  "s'il n'avait d'abord expérimenté", "Nous prenons conscience"... pas celui du devenir concret.

Arendt ne met pas l'accent sur "devenir un homme libre" mais sur l'apparition de l'idée de liberté.

rivers a écrit :

C'est là qu'on prend conscience de la liberté ou de son contraire.

Oui.

rivers a écrit :

2ème partie (lignes 3 à 6) : La libération progressive de l'homme  est une condition nécessaire au statut d'homme libre. J'ai fait référence à l'acquisition de la liberté physique extérieure, à la libération de l'homme, son émancipation (progrès scientifiques, révolutions, droits). Néanmoins, je ne suis pas sûr du tout d'avoir correctement compris cette partie.

Là aussi, vous ne lisez pas assez attentivement. Le mot "libération" est ici lié aux seules "nécessités de la vie" et seulement à elles. C'est pour cela qu'Arendt parle de "simple libération".

rivers a écrit :

3ème partie (lignes 7 à 10) : Néanmoins, la libération de l'homme n'est pas une condition suffisante au statut d'homme libre. Pour devenir un homme libre, l'homme a besoin d'un espace publique et politique.

Oui mais attention, le texte ne décrit pas les étapes d'une "libération" ni d'un "devenir libre". Ce n'est pas une histoire de la libération que fait ici Arendt mais une histoire de l'idée de liberté. Ce qu'elle décrit est l'apparition de cette idée. Il faut être très précis et coller au texte avec rigueur.

Le point qui me semble le plus intéressant est : "Être libre exigeait, outre la simple libération, la compagnie d'autres hommes, dont la situation était la même, et demandait un espace public commun où les rencontrer — un homme politiquement organisé, en d'autres termes"... Arendt semble dire que la liberté précède l'homme libre : Être libre exigeait un homme politiquement organisé... La "libération" des contraintes matérielles apparaît comme très secondaire par rapport à cette antériorité du politique.

Hannah Arendt, La Crise de la culture - Il semble qu'on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de la liberté intérieure...

Je vous remercie infiniment pour la précision de vos indications. Elles m'ont permis de cerner davantage l'enjeu de ce texte que j'ai finalement pu apprécier


Est-il judicieux de dire qu'Arendt, qui considère que (la prise de conscience) de la liberté naît dans les rapports avec autrui, s'oppose à Descartes pour qui le fait que la liberté soit le fruit de l'entendement et de la volonté est aussi évident que le « cogito » ?

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Hannah Arendt, La Crise de la culture - Il semble qu'on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de la liberté intérieure...

Je vous en prie, c'est un plaisir, j'aime beaucoup "La Crise de la culture".

Arendt distingue : libération (des nécessités de la vie), statut de l'homme libre (homme politiquement organisé), liberté intérieure (attribut de la pensée ou qualité de la volonté). Mais ce n'est ni par la "simple libération", ni par la "liberté intérieure" que nous prenons conscience de la liberté, la "réalité tangible dans le monde" qui nous permet d'expérimenter la liberté est politique. C'est le classicisme d'Arendt qui ressort ici. Le passage "Nous prenons conscience d'abord de la liberté (...) dans notre commerce avec d'autres, non dans le commerce avec nous-mêmes." semble être un écho de ce thème qui a donné lieu à un autre énoncé de devoir :

"nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes […] quand nous voulons apprendre à nous connaître, c’est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu’un ami est un autre soi-même. " (https://www.etudes-litteraires.com/foru … temps.html)

L'idée selon laquelle être libre exigeait un homme politiquement organisé est à la fois très classique et toujours fascinante. Et l'accent reste marqué sur la connaissance : "Être libre exigeait la compagnie d'autres hommes, dont la situation était la même, et demandait un espace où les rencontrer". Je sais que je suis libre parce que j'appartiens à une communauté d'hommes libres et cette communauté me précède nécessairement comme elle précède mon expérience de la liberté. Où l'on voit une Arendt anti-existentialiste.

Hannah Arendt, La Crise de la culture - Il semble qu'on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de la liberté intérieure...

Je connaissais Arendt pour ses analyses sur les totalitarismes mais pas sur la liberté. Ca a l'air tout aussi passionnant !

6 (Modifié par webmestre 13/10/2015 à 18:38)

Hannah Arendt, La Crise de la culture - Il semble qu'on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de la liberté intérieure...

Bonjour, j'ai un commentaire à effectuer en Philosophie et j'aimerai vraiment de l'aide pour le plan, ce texte reste assez flou pour moi je n'arrive pas à tirer le plan et les enjeux .. J'aimerai beaucoup recevoir de l'aide !

Voici l'extrait :
[même texte]

Merci beaucoup d'avance       

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