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Fonction de l'infinitif

Jehan a écrit :

Je me demande s'il y a  d'autres cas  de compléments d'agent à l'infinitif introduits par de...

Les infinitifs sujets, d'un transitif direct et supportant d'être mis au passif sont rares !
Etudier intéresse Pierre => Pierre est intéressé de/à étudier ne sonne pas très bien !

Jehan a écrit :

Et puis, si le verbe être n'est vraiment ici qu'un auxiliaire du passif et non un verbe d'état, comment analyser des tournures comme :
Personne ne semble tenté de le faire...
Pierre me paraît tenté de signer...
Il avait l'air tenté de l'acheter...

Exactement comme Pierre semble/parait/a l'air aimé de/par ses parents. Le participe épithète ou attribut conserve sa valeur verbale, donc ses compléments. C'est d'ailleurs l'un des critères pour le distinguer de l'adjectif.

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Fonction de l'infinitif

Jehan a écrit :

Je me demande s'il y a  d'autres cas  de compléments d'agent à l'infinitif introduits par de...

Je suis ennuyé de le dire et tu seras choqué de l'apprendre, mais oui !
Le dire m'ennuie ! L'apprendre te choquera !

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Fonction de l'infinitif

Chers utilisateurs du forum,

Je reviens ce matin sur le point qui a été discuté hier. De toute évidence, je n'ai pas pris assez de temps pour m'expliquer dans mon précédent message.

I. "Peu m'importait de vivre ou de mourir"

L'analyse que propose Jehan de la phrase "peu m'importait de vivre ou de mourir" se fait l'écho de ce que l'on appelle la grammaire traditionnelle ou la grammaire scolaire. Je m'en suis moi-même fait très rapidement l'écho en la présentant comme une première analyse possible.

La seconde analyse que je propose est celle de la grammaire actuellement enseignée à l'université. La grammaire de messieurs Riegel, Pellat et Rioul se situe dans cette perspective. D'ailleurs, leur Grammaire méthodique du français est actuellement très utilisée dans beaucoup d'universités françaises.

Il est manifestement inutile de revenir sur l'analyse qui parle de "sujet réel" et de "sujet grammatical". Elle a ses défenseurs ici et ils ont rappelé son fonctionnement. Cette analyse est notamment née d'une observation liée à la dissociation entre la fonction syntaxique et le rôle sémantique joués par les syntagmes dans les tours impersonnels. Aujourd'hui, cette analyse est souvent délaissée, car elle engage une vision peu satisfaisante de la fonction sujet (notamment la présence simultanée dans la phrase de deux sujets et l'impossible transformation du sujet dit réel par une forme pronominale sujet).

Si la Grammaire méthodique du français parle de suite impersonnelle ou de séquence du verbe impersonnel, c'est précisément pour ne pas parler de sujet ! J'ai parlé de complément. L'appellation n'est peut-être pas la plus adéquate, mais l'idée est la même. Vous me faites un faux procès en disant qu'un verbe intransitif ne peut pas être suivi d'un complément de type COD ou COI. Premièrement, c'est faux, car les verbes intransitifs peuvent être employés de façon transitive dans divers cas de figure. Deuxièmement, je me suis bien gardé de parler de complément d'objet ! Je ne parle que de complément et je n'oublie pas que la fonction de complément est loin de se limiter à celle de complément d'objet.

Jehan, vous citez Riegel, mais vous en faites une lecture très injuste, car dans son ouvrage il expose les ressemblances qui existent entre ce qu'il appelle suite (ou séquence) impersonnelle et la fonction COD. Les auteurs de la Grammaire méthodique du français notent très justement que ladite suite ou séquence impersonnelle possèdent les propriétés syntaxiques d'un COD (sans en être un pour autant, et je n'ai d'ailleurs rien écrit de tel).

En fait, il est assez intéressant que vous citiez le travail de Riegel pour soutenir une analyse traditionnelle alors même que Riegel montre ses limites et en propose une autre qui ne recourt pas au concept de sujet réel.

Je maintiens qu'il existe donc deux analyses de la phrase "peu m'importait de vivre ou de mourir" et que voir dans "vivre ou mourir" un complément du verbe impersonnel (ou une suite ou une séquence, ou ce que vous voulez d'autre du même genre) fait sens et correspond à l'analyse soutenue par les auteurs de la Grammaire méthodique du français et actuellement à la mode dans le milieu universitaire.

J'ai pensé que l'auteur de la question était un étudiant en lettres qui voulait une réflexion grammaticale. Je me suis peut-être trompé. Il s'agit d'un écolier ou simplement d'un esprit curieux, l'analyse traditionnelle (ou scolaire) suffit parfaitement.


II. "Je suis tenté de partir"

L'analyse de la fonction syntaxique du syntagme "de partir" pose peut-être plus de difficultés qu'il n'y paraît et j'ai peut-être sous-estimé ces difficultés.

Je voudrais commencer par rappeler qu'un complément d'agent peut tout à fait être introduit par la préposition "de". Cela était plus courant en français classique, mais cela reste toujours possible aujourd'hui, même si ce n'est pas le cas le plus fréquent. En outre, "je suis tenté de partir" ressemble fort à la passivation d'une phrase active qui serait "partir me tente". Cela plaide en la faveur d'une analyse qui parlerait de complément d'agent.

Cela dit, cette analyse n'est pas pleinement satisfaisante pour deux raisons. Premièrement, parce que l'emploi de la préposition "de" est contrainte et ne peut pas être remplacée par la préposition "par". Or, la plupart du temps les compléments d'agent introduits par la préposition "de" en français moderne peuvent très facilement être introduits par la préposition "par". Deuxièmement, je ne suis pas sûr que la phrase "je suis tenté de partir" soit véritablement une phrase à la voix passive. Je suis davantage tenté de voir dans "je suis tenté" un tour attributif qu'un verbe passif. Ici, "tenté" commute aisément avec un adjectif comme "heureux" ou "content". En outre, dans la phrase "je suis tenté de partir", "tenté" n'a pas exactement le même sens que dans une phrase clairement passive du type "je suis tenté par le diable".   

Voilà pourquoi je préfère analyser "de partir" comme un complément de l'adjectif "tenté" au lieu d'y voir un complément d'agent. Cela dit, j'ai eu tort de dire qu'il n'y avait pas de raison d'y voir un complément d'agent, car ces raisons existent.

FC.

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Je lis page 749  :

la séquence du verbe impersonnel est interprétée comme un sujet, mais partage certaines propriétés du complément d'objet, notamment au niveau de la pronominalisation...

.
C'est cela que tu interprètes comme donnant une fonction de complément à la séquence du verbe impersonnel ?
Comment interprètes-tu alors (page 750) : 

le il impersonnel fonctionne comme une forme postiche (un pur régisseur verbal, référentiellement vide) destiner à occuper la place canonique du sujet non pourvue ou devenue vacante.

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Anne345,

Dans la phrase que vous citez, les auteurs de la Grammaire méthodique du français rappellent que le "il" des formes impersonnelles n'est pas un vrai pronom "il", car le pronom de troisième personne a habituellement pour caractéristique d'être un représentant (autrement dit de reprendre un nom ou un groupe nominal). La phrase de la page 750 est une façon de rappeler la dichotomie qui existe dans les tours impersonnels entre la fonction syntaxique et le rôel sémantique. Cela dit, puisque cette "forme postiche" (parce que sémantiquement vide) occupe la fonction sujet (autrement dit celle de régisseur verbal), la place n'est plus à prendre ! Puisque le verbe impersonnel a un sujet qui le précède, ce qui le suit ne saurait être interprété comme un sujet. C'est (me semble-t-il) l'idée des auteurs de la Grammaire méthodique du français, et celle qui est actuellement enseignée dans le supérieur.

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Si la place est devenue vacante, c'est bien parce que le sujet est ailleurs !
Même Wilmet ne remet pas en cause l'analyse traditionnelle :

La topicalisation impersonnelle procure un sujet  grammatical à un énoncé privé de sujet logique ou évince ce sujet logique de la première place.


J'attends toujours une référence donnant explicitement la fonction de complément à ce sujet logique...

Fonction de l'infinitif

Il y  a quelques références dans ce sens, c'est vrai.
Entre autres, la Grammaire Denis-Sancier-Chateau qui, après avoir noté qu'on a interversion du thème (ce dont on parle) et du prédicat (ce qu'on dit du thème), précise :

Le sujet de la construction personnelle devient régime (complément) de la construction impersonnelle. De ce fait, il passe à droite de la forme verbale.
Un accident (thème) est arrivé (prédicat).  --> Il est arrivé (thème) un accident (prédicat).

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Fonction de l'infinitif

Chère Anne345,

J'ai essayé de vous donner la référence que vous dites chercher. Manifestement j'ai échoué. D'autres y arriveront sûrement mieux que moi.

FC.

Fonction de l'infinitif

Ce qui ressort de la page 749 de Riegel, en tout cas, c'est que le "il" ne présente pas toutes les caractéristiques d'un sujet (absence d'un référentiel) et que de son côté la séquence impersonnelle interprétée comme un sujet présente certaines propriétés d'un COD.
Ce n'est donc pas si tranché que ça. Aucun des deux n'est un sujet à part entière.
Et si la séquence n'est pas un sujet à part entière, elle  n'est donc pas non plus  un complément à part entière.

Et page 750, outre ta citation, il est écrit aussi :

Le verbe s'interprète comme introduisant dans l'univers du discours le référent du sujet postposé, en posant son existence ou son inexistence, sa survenance ou son mode de manifestation : Il n'est venu personne.  - Il en sort du pétrole.

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Je suis parfaitement d'accord pour dire que les choses ne sont pas si tranchées que ça. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle dans mes deux premiers messages je rappelle à chaque fois qu'il existe deux interprétations possibles. Certes, je prends parti pour l'une des deux analyses et je développe l'une plus que l'autre. Cela dit, j'ai bien pris soin de poser l'existence des deux lectures, j'ai rappelé succinctement la plus courante de ces lectures, et j'ai essayé d'expliquer la raison d'être de l'analyse la plus surprenante.

Encore une fois, j'ai imaginé que la question venait d'un étudiant en lettres, et c'est la raison pour laquelle j'ai essayé d'exposer les problèmes posés par l'analyse des verbes impersonnels ou des tours impersonnels. Mon idée consistait à problématiser la réflexion sans la limiter à un simple étiquetage du syntagme qui faisait l'objet d'une question. Dans cette optique, j'ai le sentiment d'avoir proposé une lecture juste et honnête.

J'espère ne pas avoir embrouillé l'esprit de notre ami choulie25 (qui n'imaginait peut-être pas que sa question donnerait lieu à autant de messages !)

Au plaisir,
FC.