Montaigne, Essais, livre III, chapitre 13 - J'ai un dictionnaire tout à part moi...

Bonjour, voilà je prépare mon bac de français (1èreS) et en relisant ce texte de Montaigne, je me suis aperçue qu'il me manquait beaucoup de notions pour le jour de l'oral, pourriez vous m'aider ?
Voilà l'extrait

"J'ai un dictionnaire tout à part moi : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m'y tiens. Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon. Cette phrase ordinaire de passe-temps et de passer le temps représente l'usage de ces prudentes gens, qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et échapper, de la passer, gauchir, et, autant qu'il est en eux, ignorer et fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et dédaignable. Mais je la connais autre, et la trouve, et prisable, et commode, voire en son dernier decours, où je la tiens; et nous la nature mise en mains, garnie de telles circonstances, et si favorable que nous n'avons à nous plaindre qu'à nous si elle nous presse et si elle nous échappe inutilement. "La vie de l'insensé est sans joie, elle est agitée, elle se porte toute entière dans l'avenir." Je me compose pourtant à la perdre sans regrets, mais comme perdable de sa condition, non comme moleste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien de ne déplaire à mourir qu'à ceux qui se plaisent à vivre. Il y a du ménage à la jouir; je la jouis au double des autres, car la mesure en la jouissance dépend du plus ou moins d'application que nous y prêtons. Principalement à cette heure que j'aperçois la mienne si brève en temps, je la veux étendre en poids; je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie, et par la vigueur de l'usage compenser la rapidité de son écoulement; à mesure que la possession de vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine.

(...)

Ce sont gens qui passent vraiment leur temps; ils outrepassent le présent et ce qu'ils possèdent, pour servir à l'espérance et pour des ombrages et vaines images que la fantaisie leur met devant,

Semblables à ces fantômes qui voltigent, dit-on, après la mort
Ou à ces songes qui trompent nos sens endormis,

Lesquelles hâtent et allongent leur fuite à même qu'on les suit. Le fruit et but de leur poursuite, c'est poursuivre, comme Alexandre disait que la fin de son travail, c'était travailler,

Croyant n'avoir rien fait tant que quelque chose restait à faire.

Pour moi donc, j'aime la vie et la cultive telle qu'il a plu à Dieu de nous l'octroyer. Je ne vais pas désirant que soit supprimée la nécessité de boire et de manger, et me semblerait faillir non moins excusablement de désirer qu'elle l'eût double (" Le sage recherche avec beaucoup d'avidité les richesses naturelles"), ni que nous nous sustentissions mettant seulement en la bouche un peu de cette drogue par laquelle Epiménide se privait d'appétit et se maintenait ni qu'on produisît stupidement des enfants par les doigts ou les talons, mais, parlant en révérence, plutôt qu'on les produise encore voluptueusement par les doigts et par les talons, ni que le corps fût sans désir et sans chatouillement. Ce sont plaintes ingrates et iniques. J'accepte de bon cœur et reconnaissant ce que nature a fait pour moi, et m'en agrée et m'en loue. On fait du tort à ce grand tout puissant donneur de refuser ce don, l'annuler et défigurer. Tout bon, il a fait tout bon. « Tout ce qui est selon la nature est digne d'estime.
(...)
Ils veulent se mettre hors d’eux et échapper à l’homme. C’est folie: au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes; au lieu de se hausser, ils s’abattent. Ces humeurs transcendantes m’effraient, comme les lieux hautains et inaccessibles.
(...)
Si, avons nous beau monter sur des échasses, car sur des échasses encore beau faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes assis que sur notre cul."


Donc voilà, je n'ai pas pu mettre le passaage en entier ne le trouvant pas sur internet
J'ai remarqué que les enjeux du texte sont l'introspection de Montaigne (le "je" central") la réflexion sur le temps et le sommeil (je ne sais pas quoi dire dessus), et l'épicurisme et l'hédonisme.

Ce qui donne en plan :

1) l'introspection
a) le je
b) l'analyse du sommeil

2)La réflexion sur le temps
a) philosophie humaniste
b) réflexion sur l'existence humaine

3) Une leçon humaniste
a) la vanité humaine
b) l'épicurisme

le b) du 1) et le 2) me pose problème... avez vous des pistes à ma faire partager ? merci d'avance

Montaigne, Essais, livre III, chapitre 13 - J'ai un dictionnaire tout à part moi...

L'un des premiers chapitres des Essais s'intitule : Que philosopher, c'est apprendre à mourir.
C'est bien ce que fait ici Montaigne : il s'apprivoise à la mort.

Montaigne, Essais, livre III, chapitre 13 - J'ai un dictionnaire tout à part moi...

Non : il nous communique son art de vivre !

Montaigne, Essais, livre III, chapitre 13 - J'ai un dictionnaire tout à part moi...

Les deux, mon cher collègue,  les deux :

Je me compose pourtant à la perdre sans regrets, mais comme perdable de sa condition, non comme moleste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien de ne déplaire à mourir qu'à ceux qui se plaisent à vivre.

Montaigne, Essais, livre III, chapitre 13 - J'ai un dictionnaire tout à part moi...

Certes, réfléchir sur la vie, c'est nécessairement poser le problème de sa fin. Mais ce pourquoi j'ai réagi, c'est qu'on ne saurait rapprocher le Montaigne du livre I, tout imprégné de stoïcisme antique face à l'idée de la mort, et le livre III, spécialement dans l'essai intitulé De l'expérience, dont est tiré l'extrait. Je ne vais pas recommencer une démonstration que j'ai faite par ailleurs ; je me contenterai de ce passage où se trouve résumée toute cette évolution :

"Si nous n'avons sçeu vivre, c'est injustice de nous apprendre à mourir, et de difformer la fin de son tout. Si nous avons sçeu vivre constamment et tranquillement, nous sçaurons mourir de mesme. Ils s'en venteront tant qu'il leur plaira.  Tota philosophorum vita commentatio mortis est. Mais il m'est avis que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie ; c'est sa fin, son extrémité, non pourtant son object." (Essais, III, 12, éd. P. Villey, PUF)
Il faut donc savoir vivre pour savoir mourir. CQFD.

Montaigne, Essais, livre III, chapitre 13 - J'ai un dictionnaire tout à part moi...

Parfaitement.
Il n'y avait pas de quoi se fâcher : nous sommes d'accord.

Montaigne, Essais, livre III, chapitre 13 - J'ai un dictionnaire tout à part moi...

Je ne me suis pas fâché. Mais avec cela, nous n'avons guère répondu à la demande de l'élève...

Montaigne, Essais, livre III, chapitre 13 - J'ai un dictionnaire tout à part moi...

A l'élève, je dirais que c'est mission impossible : certes, Montaigne compose à sauts et à gambades, mais tailler dans son texte en montant bout à bout des paragraphes éloignés les uns des autres ne facilite pas la compréhension. Quant à sucrer les citations latines de Montaigne en insérant à leur place leur traduction, c'est proprement scandaleux. Comment comprendre Montaigne si l'on ne voit pas comment il passe d'une langue à l'autre pour mieux préciser sa pensée ? quitte à traduire en note, bien entendu.

Ce  texte représente les derniers mots du dernier chapitre des Essais. Il faut le lire comme un testament, un bilan fait par un homme au soir de sa vie.
J'ajouterais qu'il est parfaitement vain de vouloir faire un plan cohérent de l'étude d'un texte à ce point massacré.

Montaigne, Essais, livre III, chapitre 13 - J'ai un dictionnaire tout à part moi...

L'étudiant en question travaille sûrement sur une édition de meilleure qualité, et s'est déjà excusé de n'avoir pas trouvé d'autre version sur la Toile...

Montaigne, Essais, livre III, chapitre 13 - J'ai un dictionnaire tout à part moi...

Mais l'élève (car ce n'est pas un étudiant, il est encore en Première ! Etudiant il ne sera que l'an prochain, quand son baccalauréat lui aura ouvert les portes de l'alma mater.) n'est nullement en cause, ici, bien qu'il ne soit pas un champion de débrouillardise : Montaigne est bien sur le net :

C’est une absoluë perfection, et comme divine, de sçavoir jouyr loyallement de son estre : Nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’usage des nostres : et sortons hors de nous, pour ne sçavoir quel il y faict. Si avons nous beau monter sur des eschasses, car sur des eschasses encores faut-il marcher de nos jambes. Et au plus eslevé throne du monde, si ne sommes nous assis, que sus nostre cul.

... dans une édition non modernisée, comme vous voyez.

Les coupes, regrettables, ne sont pas de son fait, mais de son manuel. Il est honnête de le lui dire.