Lamartine, La Chute d’un Ange

Bonsoir.

Vous trouverez ci-dessous quelques très beaux vers de Lamartine, extraits de "la Chute d’un Ange" et de "Jocelyn".  Le problème est que la signification de quelques-uns d’entre eux n’est pas claire dans mon esprit.  D’autres intervenants seront sans doute plus inspirés.  Je fais donc appel à votre aide, et je vous en remercie d’avance.

Le Chœur des cèdres du Liban

Oh ! gloire à toi, Père des choses !                     
Dis quel doigt terrible tu poses
Sur le plus faible des ressorts,
Pour que notre fragile pomme,
Qu'écraserait le pied de l'homme,
Renferme en soi nos vastes corps!

Pour que de ce cône fragile,
Végétant dans un peu d'argile,
S'élancent ces hardis piliers
Dont les gigantesques étages
Portent les ombres par nuages,
Et les passereaux par milliers !

[…]


Glissez, brise des nuits, et que de chaque fibre
Un saint tressaillement jaillisse sous vos doigts !
Que vos ailes frôlant les cintres de nos voûtes,
Que des larmes du ciel les résonnantes gouttes,
Que les gazouillements du bulbul dans son nid,
Que les balancements de la mer dans son lit,
L’eau qui filtre, l’herbe qui plie,
La sève qui découle en pluie,
La brute qui hurle ou qui crie,
Tous ces bruits de force et de vie
Que le silence multiplie,
Et ce bruissement du monde végétal
Qui palpite à nos pieds du brin d’herbe au métal,
Que ces voix qu’un grand cœur rassemble
Dans cet air où notre ombre tremble
S’élèvent et chantent ensemble
Celui qui les a faits, celui qui les entend,
Celui dont le regard à leurs besoins s’étend.

(Lamartine, La Chute d’un Ange)


Première question : Qu’entend exactement Lamartine par le mot "ressort" dans "le plus faible des ressorts" ?  S’agit-il des "causes de vie dans la Nature" ?   Bien entendu la "pomme" est "le cône" d’un cèdre, apparenté à la "pomme de pin".

Deuxième question : Lamartine parle de "la sève qui découle en pluie".  Je vois mal de quelle sève il s’agit.  Comment la sève d'un cèdre pourrait-elle "découler en pluie" ?

Troisième question : Lamartine parle de "Ce bruissement du monde végétal Qui palpite à nos pieds du brin d’herbe au métal".   Comment un objet métallique pourrait-il appartenir au monde végétal ?

Dans "Jocelyn" (fin de la septième époque)

Mère, sous ton regard de tendresse interdit,           
Non, tu ne savais pas ! je ne t’ai jamais dit,
Je ne me suis jamais dit peut-être à moi-même
(C’est quand on a perdu qu’on sait comment on aime),
Non, je ne savais pas, je ne dirai jamais
De quelle âme de fils, ô mère, je t’aimais !

Dans le vers "Mère, sous ton regard de tendresse interdit", le mot "interdit" veut-il dire  "fortement troublé" ?  est-ce le regard de sa mère ou l’enfant, qui est "interdit" ?

Dans Jocelyn (fin de la septième époque)

Et plus tard, quand bercé, grandi sur tes genoux,
Mon oreille s’ouvrait à tes accents si doux,
Que du monde et du ciel l’obscure intelligence
À travers ton sourire éclairait mon enfance,
Que tes saintes leçons façonnaient ma raison,
Que le bord de ta robe était mon horizon,             
Et que toute mon âme, attentive à la tienne,
N’était que la lueur d’une autre dans la mienne,
O mère, qui pouvait démêler d’un regard
Cette existence à deux, faire à chacun sa part,
Distinguer toi de moi dans cette âme commune,
Restituer en deux ce qui sentait en une,
Dans nos doubles clartés voir laquelle avait lui,
Et, sans mentir au ciel, dire : "C’est elle ou lui ?"
…Aussi qu’étais-je ici que ta vivante image ?
Ton œil semblait avoir façonné mon visage ;

   


Première question : dans "l’obscure intelligence éclairait mon enfance", je suppose que  "intelligence" veut dire "compréhension", mais est-ce exact ?

Deuxième question : Que veut dire Lamartine par  "Ton œil semblait avoir façonné mon visage" ?    L’idée est-elle que la mère aurait procédé comme un sculpteur et voulu que son fils lui ressemblât ?   

Cordialement et respectueusement.

Lamartine, La Chute d’un Ange

Bonsoir.

Dis quel doigt terrible tu poses
Sur le plus faible des ressorts,

Le ressort est une "cause agissante", ce qui fait agir, ce qui meut...
Et le mot prend presque ici le sens concret usuel : un tout petit élément de mécanisme.

la sève qui découle en pluie

Cette "sève" est la résine qui s'écoule goutte à goutte.
Théophile Gautier emploie lui aussi le mot "sève" dans ce sens :
Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,/ Le pin verse son baume et sa sève qui bout

Ce bruissement du monde végétal
Qui palpite à nos pieds du brin d’herbe au métal

J'avoue que je ne comprends pas bien moi non plus...
Le mot ne semble placé là que pour la rime!

Mère, sous ton regard de tendresse interdit,           
Non, tu ne savais pas ! je ne t’ai jamais dit,

Je pense que ce qui est interdit, "fortement troublé" par la tendresse, c'est "je", c'est-à-dire l'enfant.

Que du monde et du ciel l’obscure intelligence
À travers ton sourire éclairait mon enfance,

Il s'agit bien ici de l'acte de comprendre, de la compréhension.

Ton œil semblait avoir façonné mon visage

Sans réelle volonté consciente de la mère, c'est sa façon de regarder son enfant, de le considérer, qui l'a façonné...

Lamartine, La Chute d’un Ange

Cher Jehan

Je vous remercie pour votre message, tout à fait convaincant.

Toujours dans "le Choeur des cèdres du Liban", on lit:

Si l’on ouvrait nos troncs, plus durs qu’un diamant,
On trouverait des cents et des milliers d’années
Écrites dans le cœur de nos fibres veinées,
Comme aux couches d’un élément !

Je suppose que les "couches" sont les couches géologiques, et qu'un "élément" ne désigne aucun être précis.  Qu'en pensez-vous?

Cordialement et respectueusement.