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La vraie vie, c'est la littérature

Merci pour cet extrait.

Je voudrais poser deux questions ici: 1° qu'est-ce qu'on a perdu chez littérature si la vérité était essentielle? 2° pourquoi on ne la cesse pas d'essayer de constater? c'est pour s'interpréter?

À supposer qu'une vraie vie soit trouvée perdue dans la mémoire, une artiste ou une écrivaine qui concrétiserait une exprérience du passé pouvait la faire originale malgré incomplète, dont on souviendrait pour faire partie d'elle. Peut-être qu'on ne comprend pas complètement que les liens qui relieraient le passé au présent coïncidaient avec notre imagination ou logique. Mais on accumule des témoingnages sans cesse pour révéler des émotions au naturel de l'écrivaine en exprimant son supir, son rire et son gémissement, dans lesquels elle-même est tombée subite de s'incliner plutôt que de se choisir.   


Nénuphar a écrit :

La grandeur de l'art véritable, au contraire de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c'était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d'épaisseur et d'imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie.
La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature. Cette vie qui en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d'innombrables clichés qui restent inutiles parce que l'intelligence ne les a pas «développés». Notre vie ; et aussi la vie des autres car le style pour l'écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients de la différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s'il n'y avait pas l'art, resterait le secret éternel de chacun. Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier et autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini, et bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial.


Proust, Le Temps Retrouvé