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Sujet du Capes de lettres modernes 2012-2013

Je vous donne le sujet qui nous a été proposé aujourd'hui même en Littérature Française de Lettres Modernes à la session du 8 novembre.

"Un romancier (...) ne peut donc se délivrer du mensonge qu'en exploitant les ressources multiples du mensonge. (De cette origine - accession à la vérité par le détour du mensonge - l'oeuvre tire ses contradictions et ses ambiguïtés.) Quand il donne au mensonge un corps et s'approprie son langage, ce ne peut être qu'à seule fin d'instituer un monde de vérité. Autrement dit encore, le langage romanesque n'assure sa fonction qu'en recourant aux moyens dont se sert le mensonge, et c'est même, paradoxalement, la seule fonction qu'il puisse accomplir en toute vérité. "

Louis-René des FORÊTS, Voies et détours de la fiction, Fata Morgana, 1985.

Vous commenterez et discuterez ces propos à partir d'analyses précises de textes romanesques.


Je vous propose de donner votre avis sur le sujet et sur ses perspectives ; ou vos impressions si vous avez participez à la session.

Valmont.

Sujet du Capes de lettres modernes 2012-2013

Ceci a l'air extrêmement difficile !  Il n'y a aucun contexte, aucune indication et qu'une consigne bateau accompagnant un extrait sur un sujet scientifique et à plusieurs perceptions. Si la certification de lettres modernes est comme-ci, je n'ose imaginer les devoirs universitaires et l'agrégation.

Petite question :a-t-il fallu rédiger une dissertation ou un commentaire composé ?

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Une dissertation. Le sujet n'est pas difficile en lui-même (du moins à comprendre); il s'agit surtout de ne pas se répéter, d'être assez original pour se distinguer un petit peu des autres; les échos que j'ai entendus étaient plutôt positifs: les candidats étaient heureux de ce sujet (tout le monde avait bien entendu travaillé le roman, le genre n'étant pas tombé depuis longtemps).
Le sujet des lettres classiques était plus ardu je trouve (l'art pour l'art).

Sujet du Capes de lettres modernes 2012-2013

Je serais vraiment curieux de savoir comment vous avez traité le sujet. Pour ma part, il ne m'a pas inspiré et j'ai souffert pendant six heures pour pondre un devoir inachevé de quatre pages. Je précise que j'ai préparé le concours seul avec une bibliographie de référence et les documents du CNED. Je connaissais Louis-René des Forêts vaguement de nom et je n'ai pas lu l'ouvrage en question, mais j'ai trouvé que cette citation ne faisais qu'accumuler des expressions très vagues que l'on pouvait interpréter de multiples manières. Le résultat est que j'ai été incapable d'opter pour une interprétation, ni pour deux, ni même pour trois, ce qui aurait pu constituer un plan. La moitié de mon devoir a consisté à décortiquer la citation pour, tout en en démontrant le caractère ambigu, essayer d'en dégager une problématique. En désespoir de cause, j'ai mis en exergue les expressions "donne au mensonge un corps" et "se délivrer du mensonge", ce qui m'a conduit à axer ma réflexion sur le personnage et à discuter le fait que le romancier cherche nécessairement à se délivrer du mensonge : j'ai cité Robbe-Grillet comme contre-exemple et "Mardi" de Melville comme exemple confirmant ce besoin de délivrance. Mais j'aurais aussi bien pu faire l'inverse. Le problème avec des notions aussi floues que la vérité, le mensonge, le réel, ou que sais-je encore, c'est qu'on peut dire à leur sujet à peu près ce qu'on veut. C'est très commode pour celui qui les utilise, mais moi qui n'ai pas lu le livre et qui ai cherché à éclairer la citation par son contenu, cela ne m'a rien appris du tout.

Sujet du Capes de lettres modernes 2012-2013

Je suis entièrement d'accord avec toi Thibaud!
J'étais ravie que le roman tombe mais pas quand j'ai lu le sujet. Celui-ci était moins simple que ce que l'on croit.
Pour ma part, c'est la locution "instituer un monde de vérité" qui m'a bloquée! Quelle est cette "vérité"?
Après chaque sous-partie, j'avais l'impression de faire un hors-sujet.
Je prépare l'agrégation en même temps, et je n'ai pas pu travailler toutes les notions possibles du capes.
Mais en faisant la queue pour entrer dans la salle pour les épreuves de grammaire et d'ancien français le lendemain, il s'est avéré qu'un grand nombre d'étudiants inscrits en master enseignement a aussi eu beaucoup de mal.
Cela m'a réconfortée mais jeudi je suis rentrée véritablement déçue de ma production.
J'ai fait mon job, je suis restée les 6h (argh passer de 7h en agrégation à 6h au capes c'est affreux, j'ai vraiment eu besoin de cette heure en plus), ai rendu un travail complet et relu mais... j'étais "dégoûtée". Peut-être que la prépa agrégation me rend perfectionniste mais tout de même, je ne suis jamais rentrée aussi déçue d'un concours!

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J'ai moi-même trouvé le sujet peu intéressant et stérile dans son excès. Il reprenait pour moi des topoï et encore, pas de très bons. Les pistes m'ont rapidement paru très (trop?) nombreuses, le cadre du sujet n'existant pratiquement pas et tendant à la philosophie.
J'ai décidé d'axer ma dissertation sur le passage par le mensonge pour arriver à une certaine forme de vérité. Mais ça a rapidement été contraignant de savoir ce qu'était ce "mensonge" romanesque et cette "vérité" recherchée.
Pour ce qui est du mensonge je l'ai dans une certaine mesure associé à la fiction, à cet "agréable mensonge" et à l'expression "mentir vrai" d'Aragon.

J'ai dans une première partie expliqué en quoi le "mensonge" pouvait être un accès à "un monde de vérité" en m'appuyant dans un premier temps sur la vision aristotélicienne du discours, sur la façon dont les cadres/personnages peuvent être fictifs ou réels dans le roman et comment se mêle alors mensonge/vérité; pour finir ma première partie sur la difficulté interprétative du "Je" romanesque qui est justement là où se joue vérité et mensonge.

Dans la seconde partie j'ai abordé les limites de cette conception en y opposant des autres doctrines qui prônent la vérité pour la vérité (sublime, sentences); j'ai mis aussi en avant le doute que laissent peser certains auteurs sur la véracité de leurs propos (double préface de Laclos, etc.); pour dans un troisième temps m'extraire du binôme mensonge/vérité en abordant des auteurs qui sont au-delà de cette structures (surréalisme, Breton, Mallarmé).

Ma dernière partie s'appuie principalement sur la réception des textes puisque c'est dans ce troisième temps que se joue finalement le binôme vérité/mensonge: un mensonge qui n'est pas perçu par le lecteur n'en est pas tout à fait un. J'ai mis en avant les conceptions d'intertextualité, d'arbitraire du signe, etc. pour montrer qu'il n'y a jamais tout à fait vérité ou mensonge puisque le signifié est déjà un 'mensonge' dans son association au signifiant; que les textes sont liés entre eux et qu'il leur est difficile de dégager des 'vérités' nouvelles. Je me suis ensuite élevé à un autre niveau avec la compréhension des textes en les creusant: il ne faut pas s'arrêter à ce qu'on a sous les yeux, il faut être capable d'aller au-delà, le lecteur n'est pas passif (Beckett, Rabelais).
Dans un dernier temps et un peu en guise de conclusion j'ai extrapolé avec la conception de "communautés interprétatives" de Fish: il n'y a ni mensonge, ni vérité, tout n'est que le fruit dont ce qu'on est disposé à voir et à comprendre selon nos présupposés (si le sujet du CAPES n'avait pas été littéraire mais législatif ou historien, nous l'aurions traité comme s'il était littéraire; tout n'est que question de point de vue).


Après je ne sais pas vraiment si je ne me suis pas trop éloigné du sujet, mais je le trouvais peu intéressant dans sa bassesse, j'ai essayé de rester accroché à la citation toutefois en la citant tout au long de ma copie. Nous verrons.

Sujet du Capes de lettres modernes 2012-2013

Oui effectivement le sujet était stérile. J'ai entendu dire qu'il était "trop simple", "sans problématique". Il permettait juste de parler du roman en disant un petit peu de tout, finalement. Peut-être que ma promo enseignement était ravie à cause du livre de Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, qu'on avait lu?

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Possible. Mais si c'est pour lancer des sujets bateaux sur le roman, c'est un peu bête...

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Selon moi, Des Forêts évoque en fait le roman réaliste et ses dérivés, qui sont des mensonges au service de la vérité, mensonge = fiction; des fictions qui peignent le monde réel, avec ses qualités et ses défauts. (prendre en compte le titre de l'oeuvre, Voies et détours DE LA FICTION!). Un détour, songez à vos trajets en voiture, sert à contourner une route, pour la reprendre un peu plus loin. Il en est de même pour le roman: je détourne la réalité par le mensonge, par des ornements littéraires, pour finalement la peindre, mais différement, à ma manière, avec la palette de couleurs que je souhaite, en contant telle histoire, telles péripéties, avec tels personnages. La beauté romanesque! Pour Des Forêts, un roman est donc automatiquement le reflet du monde réel, mais quelque peu modifié, déformé. Le romancier contrôle tout. J'espère être assez clair.
A opposer avec des romans qui se moquent totalement de la vérité, et qui se jouent des conventions. De nombreux auteurs insistent sur le rêve, l'invraisemblable, la forme plutôt que le fond. Il suffit de lire les chiffres des ventes actuelles: c'est le fantastique qui attire, Harry Potter, Twilight et compagnie, et qui tient donc une place primordiale dans la production romanesque. Je précise qu'il ne faut surtout pas citer ces oeuvres dans une copie... Mais cela donne des exemples.
Dans cette même logique du "mentir-vrai" (si l'on pense au titre de l'autobiographie d'Aragon), l'auteur insiste sur le langage romanesque, outil qui permet de mentir. Il fallait insister la-dessus à mon avis, puisque le substantif "langage" apparaît 2 fois: "langage" + "langage romanesque". Cependant, n'y a t-il que le langage qui permette à un roman de "faire vrai" (discours indirect, descriptions, absence de ponctuation parfois)? Non, il fallait ajouter le contenu, le fond.
Au final, Des Forêts a tout de même raison: un roman est forcément une fiction (oui, forcément, puisque c'est toujours une invention, même lorsqu'on essaye d'être le plus juste possible. Hors-sujet: songeons aux autobiographies qui sont automatiquement déformées, car défaillances de la mémoire, oublis, souvenirs souvent idéalisés, choix de conter tels fragments de notre vie), mais qui associe langage et fond, et qui n'est pas toujours au service de la vérité, bien que, regardons la date de publication de Voies et détours de la fiction: 1984 = retour d'un certain réalisme, avec quelques auteurs clés, et des procédés techniques réutilisés.
Voici je pense, les grandes lignes pour décortiquer ce sujet. Je regrette de ne pas avoir passé l'écrit cette année!

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RicaValjean, je trouve ta réflexion très intéressante et celle-ci me rassure car je retrouve des points que j'ai développés.
De mon côté, en première partie je me suis intéressée aux "ressources multiples du mensonge" qui permettent d'"instituer un monde de vérité", en citant notamment Voltaire et Rabelais > qui instituent dans une œuvre purement fictionnelle une institution comme le jardin ou l'abbaye de Thélème qui renvoient le lecteur à une vérité philosophique, humaniste etc. J'ai essayé de travailler sur ces fameuses "contradictions et ambiguïtés" à partir des romans historiques où se rencontrent la fiction historique et la réalité d'une époque dans laquelle un auteur écrit: La Princesse de Clèves, fin règne de Henri II vs cours de Louis XIV > contradictions. Je me suis également appuyée sur les doubles lectures: les oeuvres rabelaisiennes proposent une lecture fictionnelle dans le rocambolesque et le lecteur qui le désire peut suivre le romancier qui sort du mensonger, s'en délivre, pour instituer une moelle cachée.
En deuxième partie, j'ai travaillé sur les auteurs qui se servent de ressources différentes aux mensonges: les ressources du réel (romans réalistes), les ressources de la biographie (romans autobiographiques en opposant le souci de véracité de Rousseau, et les mensonges assumés par Chateaubriand). Puis je me suis intéressée aux oeuvres qui paraissent ne s'être pas "délivr[ées] du mensonge" comme en témoignent certains lecteurs > Emma Bovary, Bouvard et Pécuchet, Don Quichotte. Mauvaises lectures de Walter Scott, d'Alexandre Dumas, des romans chevaleresques > cela signifie peut-être que l'auteur n'est pas sorti du mensonge pour instituer autre chose. L'auteur aurait seulement proposé un roman d'aventure, un roman pur.
Puis en troisième partie, j'ai développé une réflexion sur la "seule fin", la "seule finalité" pour la contredire. La recherche d'une vérité est parfois illusoire: Le Roman de la Rose jour sur le songe/mensonge que l'auteur justifie en annonçant une vérité que le lecteur n'aura jamais (certes, texte inachevé mais aurait-on eu une vérité dans un texte aussi romanesque? un songe allégorique?); le roman devient également un support sans fin, sans projet d'institution, mais un laboratoire d'écriture: le Nouveau Roman, la prose romanesque etc., et j'ai terminé sur la finalité première du roman: produire du plaisir avant tout. Un plaisir pour l'auteur qui écrit et pour le lecteur qui lit. Ce plaisir étant la première finalité et l'institution d' "un monde de vérité" venant par la suite éventuellement.