Éric-Emmanuel Schmitt, Le Visiteur, scène 8

Bonjour tout les monde. J'ai le chapitre 8 pour mon exam final de français 2. On a fait le thème de l'espoir et le thème de la raison. Je trouve ce chapitre trop vaste - il y a n'importe quoi dedans... Le début commence avec l'histoire de Walter Oberstein qui ressemble beaucoup de l'allégorie de la caverne de Platon et de l'histoire de Kaspar Hauser.... et après Dieu, de la psychanalyse, Freud, de la guerre mondiale, d'holocauste....Je me sens un peu perdu. Comment on peut structuré un thème avec deux idées principales et quatre idées secondaires quand on a deux personnages en antithèse?
Merci beaucoup

voici l'extrait:

SCÈNE 8
Freud, effondré, trop déçu d’avoir perdu sa neuve croyance, ne bouge plus. L‘Inconnu se dégage lentement des doubles rideaux et va fermer la fenêtre. Puis il se retourne et s‘incline devant Freud.
L’INCONNU. Walter Oberseit.
FREUD (atone). Pardon ?
L’INCONNU. Walter Oberseit. C’est le nom de l’homme qu’on cherche.
FREUD. C’est-à-dire le vôtre.
L’Inconnu ne dément pas. Un temps.
L’INCONNU. Walter Oberseit. Un pauvre homme que l’on a élevé enfermé dans une cave durant ses douze premières années. Lorsqu’on l’a délivré, il n’avait jamais vu le jour ni entendu une voix, il ne connaissait que les ténèbres. Il est resté prostré pendant des mois: on a dit qu’il était imbécile. Puis, lorsqu’on l’a amené à la parole, il s’est mis à inventer
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des histoires, des récits où il se mettait en scène, comme pour rattraper toute cette vie perdue: on a dit alors qu’il était mythomane. (Freud souffle tellement qu'il voudrait ne plus entendre.) Personne n’avait rêvé sa vie pour lui. Personne ne se pencha sur son berceau en lui prêtant le succès, le brillant ou les plus belles amours. Les fous sont toujours des enfants que personne n’a rêvés. (Un temps.) Je me sens très proche de lui.
FREUD (paisiblement). C’est étrange, vous m’avez roulé, je ne vous en veux même pas. (Freud s’approche de la fenêtre et l’ouvre.) Au contraire, même, je me sens comme débarrassé d’une douleur, comme si l’on m’avait enlevé une épine...
L’INCONNU. C’était le doute.
FREUD (devant la fenêtre ouverte). Le monde a mal, ce soir. (On entend au loin les couplets des soldats nazis.) Il retentit des chants de la haine; on me prend ma fille; et un malheureux entre chez moi que, pour la première fois, je ne veux pas soigner... (Il se retourne vers l’Inconnu.) Car je ne vous soignerai pas. Ni ce soir, ni demain. Je ne crois plus à la psychanalyse. Plus dans ce monde-ci... (Pour lui-même.) Faut-il sauver un canari lorsque toute la ville
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brûle ? Comment croirais-je encore à une cure ? N’est-il pas ridicule de soigner un homme lorsque le monde entier devient fou ?... (Un temps.) Est-il vrai que personne ne vous a aimé ?
L’INCONNU (subitement ému). Aimé vraiment ? Je ne sais pas.
FREUD (sans se retourner). Sans amour, il n’y a que solitude. (L’Inconnu, trop bouleversé ne peut même pas répondre.) Si je n’aimais pas Anna, Martha, mes fils, aurais-je pu continuer à vivre ?
L’INCONNU. Mais dans ce que vous appelez votre amour, il y a le leur, celui qu’ils vous donnent en retour...
FREUD. C’est vrai.
L’INCONNU. ... tandis que lorsque vous êtes seul à aimer, tout à fait seul...
FREUD (se retourne et prend maladroitement la main de l’Inconnu). Je ne vous en veux pas de m’avoir menti. Mais ce soir, je ne peux qu’attendre ma petite Anna, rien d’autre. Venez me voir demain. Nous... nous parlerons. Je... je ne saurai peut-être pas
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vous… aimer... mais je vous soignerai, ce qui est une autre manière d’aimer... (Prenant sa décision.) Je m’occuperai de vous.
L’Inconnu garde la main de Freud dans les siennes et Freud, quoique très pudibond, ne se sent pas la force de lui refuser cela.
FREUD. Voyez, ici, il n’y a que nous, deux hommes, et la souffrance... c’est pour cela que Dieu n’existe pas... Le ciel est un toit vide sur la souffrance des hommes...
L’INCONNU. Vous le pensez ? Vraiment ?
FREUD. La raison a fait fuir les fantômes... Il n’y aura plus de saints désormais, seulement des médecins. C’est l’homme qui a la charge de l’homme. (Un temps.) Je vous soignerai.
L’INCONNU (sur le ton de la confidence). Dites-moi, tout à l’heure, vous avez réellement cru que j’étais... (Montrant le ciel.)... Lui ?
FREUD (honteux). J’ai perdu pied.
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L’INCONNU (amusé). Mais c’est fini ? (Signe affirmatif de Freud.) Au fond, vous croyez plus facilement en Walter Oberseit qu’en Dieu ?
FREUD. Vous savez, monsieur Oberseit, je suis un vieillard. J’ai passé toute ma vie à défendre l’intelligence contre la bêtise, à soigner, à me battre pour les hommes contre les hommes, sans trêve, sans respiration, et à quoi cela me donne-t-il droit ? Certains jours, ma gorge pue tellement que même Toby, mon chien, ne m’approche plus et me regarde, malheureux, du fond de la pièce... J’aurais souhaité une mort sèche, brève: j’ai droit à l’agonie. Alors mille fois j’aurais pu murmurer le nom de Dieu, mille fois j’aurais voulu boire le miel de sa consolation, mille fois j’aurais souhaité que la croyance en un Dieu me donnât du courage pour souffrir et entrer dans la mort. J’ai toujours résisté. C’était trop simple. Tout à l’heure, j’ai failli céder, parce que c’était la peur qui pensait à ma place.
L’INCONNU. Il fallait céder.
FREUD. Je prends assez de drogues, je ne veux pas de celle-ci.
L’INCONNU. Pourquoi pas celle-ci ?
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FREUD. Parce que c’est l’esprit qu’elle anesthésie.
L’INCONNU. Mais si votre esprit en a besoin...
FREUD. C’est la bête en moi qui veut croire, pas l’esprit; c’est le corps qui ne veut plus tremper ses draps d’angoisse; c’est un désir de bête traquée, c’est le regard du chevreuil acculé au rocher par la meute et qui cherche encore une issue... Dieu, c’est un cri, c’est une révolte de la carcasse !
L’INCONNU. Alors vous ne voulez pas croire parce que cela vous ferait du bien ! ?
FREUD (violent). Je ne crois pas en Dieu parce que tout en moi est disposé à croire ! Je ne crois pas en Dieu parce que je voudrais y croire ! Je ne crois pas en Dieu parce que je serais trop heureux d’y croire !
L’INCONNU (toujours un peu badin). Mais enfin, docteur Freud, si cette envie est là, pourquoi la refouler ? Pourquoi vous censurer ? Si je me rapporte à vos travaux...
FREUD. C’est un désir dangereux !
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L’INCONNU. Dangereux pour quoi ? Pour qui ?
FREUD. Pour la vérité... Je ne peux me laisser bluffer par une illusion.
L’INCONNU. La vérité est une maîtresse bien sévère.
FREUD. Et exigeante...
L’INCONNU. Et insatisfaisante !
FREUD. Le contentement n’est pas l’indice du vrai. (Expliquant, les yeux perdus dans son récit.) L’homme est dans un souterrain, monsieur Oberseit. Pour toute lumière, il n’a que la torche qu’il s’est faite avec des lambeaux de tissu, un peu d’huile. Il sait que la flamme ne durera pas toujours. Le croyant avance en pensant qu’il y a une porte au bout du tunnel, qui s’ouvrira sur la lumière... L’athée sait qu’il n’y a pas de porte, qu’il n’y a d’autre lumière que celle-là même que son industrie a allumée, qu’il n’y a d’autre fin au tunnel que sa propre fin, à lui... Alors, nécessairement, ça lui fait plus mal quand il se cogne au mur... ça lui fait plus vide quand il perd un enfant... ça lui est plus dur de se comporter proprement... mais il le fait ! Il trouve la nuit terrible,
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impitoyable... mais il avance. Et la douleur devient plus douloureuse, la peur plus peureuse, la mort définitive... et la vie n’apparaît plus que comme une maladie mortelle…
L’INCONNU. Votre athée n’est qu’un homme désespéré.
FREUD. Je sais l’autre nom du désespoir: le courage. L’athée n’a plus d’illusions, il les a toutes troquées contre le courage.
L’INCONNU. Qu’est-ce qu’il gagne ?
FREUD. La dignité. Un temps.
L‘Inconnu s’approche de Freud. Il semble doux, sincère,
L’INCONNU. Tu es trop amoureux de ton courage.
FREUD. Ne me tutoyez pas.
Un temps.
L’INCONNU. Vous m’en voulez ?
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FREUD. J’ai trop mal à tout ce qu’il y a de sensible en moi pour éprouver de la haine.
L’Inconnu lui saisit de nouveau les mains…
L’INCONNU. Merci. (Un temps.) Vous m’en voulez de ne venir que maintenant. Mais si je m’étais montré plus tôt à vous, cela n’aurait rien changé. Vous auriez eu la même vie, Freud, digne, belle, généreuse...
FREUD (lassé). Walter Oberseit, cessez de vous prendre pour Dieu. Ce qu’il y a d’intact en vous sait très bien que c’est faux.
Il dégage ses mains.
L’INCONNU (récapitulant avec un sourire). Ainsi vous ne croyez pas en Dieu, mais en Walter Oberseit. (Avec une révérence.) Très flatté pour lui. (Avec amusement.) Mais qui vous prouve que Walter Oberseit existe ?
FREUD (sans sourire). Je suis fatigué.
L’INCONNU. Non, vous n’êtes pas fatigué, vous pensez continuellement à Anna. Ce serait attendrissant si ce n’était un peu vexant...
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FREUD (avec un mouvement de colère). De toute façon, il vaut mieux pour vous, ce soir, que vous soyez qui vous êtes... un imposteur... parce que si vous aviez été Dieu...
L’INCONNU (très intéressé). Oui ?
FREUD (se levant). Si vous aviez été Dieu, vous... auriez choisi un bien vilain soir... oui, si Dieu existait... et se trouvait là, devant moi !...
L’INCONNU. Si Dieu existait ?
FREUD. Pour vous, je n’ai pas de colère, oh non... Mais pour Dieu, s’il sortait de ce néant où je l’ai rangé, je...
L’INCONNU. Si vous aviez Dieu en face de vous ?
FREUD. Si Dieu se montrait en face de moi, je lui demanderais des comptes. Je lui demanderais...
La colère montant, il se lève brusquement.
L’INCONNU (l’encourageant). Vous lui demanderiez ?
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FREUD. Je lui dirais... (La véhémence le gagne.) Que Dieu mette donc le nez à la fenêtre ! Dieu sait-il que le mal court les rues en bottes de cuir et talons ferrés, à Berlin, à Vienne, et bientôt dans toute l’Europe ? Dieu sait-il que la haine a désormais son parti où toutes les haines sont représentées : la haine du juif, la haine du tzigane, la haine de l’efféminé, la haine de l’opposant ?
L’INCONNU (pour lui-même). Peut-il l’ignorer ?
FREUD. Mais il n’était même pas nécessaire que le mal devînt spectaculaire, qu’il prît les armes et se teignît de sang, je l’ai toujours vu partout, le mal, depuis ce jour où, les jambes écartées sur les carreaux de la cuisine, j’appelai dans un monde où personne ne répondait. (S’approchant de l’Inconnu.) Si je l’avais en face de moi, Dieu, c’est de cela que je l’accuserais : de fausse promesse !
L’INCONNU. De fausse promesse ?
FREUD. Le mal, c’est la promesse qu’on ne tient pas. (Il pense tout haut.) Qu’est-ce que la mort, sinon la promesse de la vie qui court, là, dans mon sang, sous ma peau, et qui n’est pas tenue ? Car lorsque je me
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tâte, ou lorsque je me livre à cette ivresse mentale, le pur bonheur d’exister, je ne me sens pas mortel: la mort n’est nulle part, ni dans mon ventre ni dans ma tête, je ne la sens pas, la mort, je la sais, d’un savoir appris, par ouï-dire. L’aurais-je su, que je périrais, si on ne m’en avait pas parlé ? Ça frappe par-derrière, la mort. De moi-même, j’étais parti pour un tout autre chemin, je me croyais immortel. Le mal, dans la mort, ce n’est pas le néant, c’est la promesse de la vie qui n’est pas tenue. Faute à Dieu ! Et qu’est-ce que la douleur sinon l’intégrité du corps démentie ? Un corps fait pour courir et jouir, un corps tout un, et le voilà vulnéré, amputé, défait. On l’a floué. Non, la douleur ne se vit pas dans la chair, car toute blessure est une blessure à l’âme; c’est la promesse qui n’est pas tenue. Faute à Dieu ! Et le mal moral, le mal que les hommes se font les uns aux autres, n’est-ce pas la paix rompue ? Car la promesse qu’il y avait dans la chaleur d’une tête blottie entre les deux seins d’une mère, car la tendresse d’une voix douce qui parlait du plus profond de la gorge lors même que nous ne comprenions pas encore les mots, car cette entente avec tout l’univers que nous avons connue d’abord, quand l’univers se résumait à deux mains aimantes qui nous donnaient biberons, sommeil, caresses, où tout cela est-il passé ? Pourquoi cette guerre ? Promesse non tenue ! Re-faute à Dieu. Mais le mal le
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plus grave, oui, la fine pointe du mal, ce dont toute une existence ne console pas, c’est cet esprit, borné, limité, que l’intelligence même a rendu imbécile. Il semblerait que Dieu nous ait donné un esprit uniquement pour que nous touchions ses limites; la soif sans la boisson. On croit que l’on va tout comprendre, tout connaître, on se croit capable des rapprochements les plus inouïs, des échafaudages les plus subtils, et l’esprit nous lâche en route. Nous ne saurons pas tout. Et nous ne comprendrons pas grand-chose. Vivrais-je trois cent mille ans encore que les étoiles, même nombrées, demeureraient indéchiffrables, et que je chercherais toujours ce que je fais sur cette terre, les pieds dans cette boue ! La finitude de notre esprit, voilà la dernière de ses promesses non tenues. Elle serait belle la vie, si ce n’était une traîtrise... Elle serait facile, la vie, si je n’avais pas cru qu’elle dût être longue, et juste, et heureuse...
L’INCONNU. Tu en attendais trop.
FREUD. Il fallait me faire plus bête, que je n’espère rien... Voilà, monsieur Oberseit, si Dieu existait, ce serait un Dieu menteur. Il annoncerait et il lâcherait ! Il ferait mal. Car le mal, c’est la promesse qu’on ne tient pas.
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L’INCONNU. Laissez-moi vous expliquer
FREUD. Expliquer c’est absoudre: je ne veux pas d’explications. Si Dieu était content de ce qu’il a fait, de ce monde-ci, ce serait un drôle de Dieu, un Dieu cruel, un Dieu sournois, un criminel, l’auteur du mal des hommes ! Il vaudrait mieux pour lui-même qu’il n’existe pas. Au fond, s’il y avait un Dieu, ce ne pourrait être que le Diable…
L’Inconnu a un haut-le-corps.
L’INCONNU. Freud !
FREUD. Walter Oberseit, vous êtes un imposteur, un imposteur brillant, mais vous devriez vous reconnaître un maître dans l’imposture: ce serait Dieu lui-même.
L’INCONNU. Vous délirez.
FREUD. Alors si Dieu était en face de moi, ce soir, un soir où le monde pleure et ma fille est prise dans les griffes de la Gestapo, je préférerais lui dire : «Tu n’existes pas ! Si tu es tout-puissant, alors tu es mauvais; mais si tu n’es pas mauvais, tu n’es pas bien
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puissant. Scélérat ou limité, tu n’es pas un Dieu à la hauteur de Dieu. Il n’est pas nécessaire que tu sois. Les atomes, le hasard, les chocs, cela suffit bien pour expliquer un univers aussi injuste. Tu n’es, définitivement, qu’une hypothèse inutile !»
L’INCONNU (doucement). Et Dieu vous répondrait sans doute ceci: «Si tu pouvais voir, comme moi, à l’avance, le ruban des années à venir, tu serais plus virulent encore, mais tu détournerais ton accusation vers le vrai responsable. » (Les yeux plissés.) Si tu voyais plus loin... (Sur un ton de visionnaire songeur.) Ce siècle sera l’un des plus étranges que la terre ait portés. On l’appellera le siècle de l’homme, mais ce sera le siècle de toutes les pestes. II y aura la peste rouge, du côté de l’Orient, et puis ici, en Occident, la peste brune, celle qui commence à se répandre sur les murs de Vienne et dont vous ne voyez que les premiers bubons; bientôt elle couvrira le monde entier et ne rencontrera presque plus de résistance. On vous chasse, docteur Freud ? Estimez-vous heureux ! Les autres, tes amis, tes disciples, tes soeurs, et tous les innocents, on va les tuer... Dizaines par dizaines, milliers par milliers, dans de fausses salles de douches qui libéreront du gaz en place d’eau; et ce seront leurs frères, aux morts, qui déblaieront les corps et les jetteront dans les remblais.
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Et, savez-vous, les nazis feront même du savon avec leurs graisses ?... étrange, n’est-ce pas, que l’on puisse se laver le cul avec ce que l’on hait ? Et il y aura d’autres pestes, mais à l’origine de toutes ces pestes, le même virus, celui même qui t’empêche de croire en moi: l’orgueil ! Jamais l’orgueil humain n’aura été si loin. Il fut un temps où l’orgueil humain se contentait de défier Dieu; aujourd’hui, il le remplace. Il y a une part divine en l’homme; c’est celle qui lui permet, désormais, de nier Dieu. Vous ne vous contentez pas à moins. Vous avez fait place nette: le monde n’est que le produit du hasard, un entêtement confus des molécules ! Et dans l’absence de tout maître, c’est vous qui désormais légiférez. Être le maître... ! Jamais cette folie ne vous prendra le front comme en ce siècle. Le maître de la nature: et vous souillerez la terre et noircirez les nuages ! Le maître de la matière: et vous ferez trembler le monde ! Le maître de la politique: et vous créerez le totalitarisme ! Le maître de la vie: et vous choisirez vos enfants sur catalogue ! Le maître de votre corps: et vous craindrez tellement la maladie et la mort que vous accepterez de subsister à n’importe quel prix, pas vivre mais survivre, anesthésiés, comme des légumes en serre ! Le maître de la morale: et vous penserez que ce sont les hommes qui inventent les lois, et qu’au fond tout se vaut, donc rien ne vaut !
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Alors le Dieu sera l’argent, le seul qui subsiste, on lui construira des temples de partout dans les villes, et tout le monde pensera creux, désormais, dans l’absence de Dieu. Au début, vous vous féliciterez d’avoir tué Dieu. Car si plus rien n’est dû à Dieu, tout revient donc à l’homme. Au début, la vanité ne connaît pas l’angoisse. Vous vous attribuerez toute l’intelligence. Jamais l’histoire n’aura vu des philosophes plus noirs et cependant plus heureux. Mais, Freud, et cela, tu ne le vois pas encore, le monde entier se sera privé de la lumière. Quand un jeune homme, un soir de doute comme cet âge en connaît tant, demandera aux hommes mûrs autour de lui: « S’il vous plaît, quel est le sens de la vie ?», personne ne pourra lui répondre. Ce sera votre oeuvre. A toi et à d’autres. Voilà ce que vous ferez, les grands de ce siècle: vous expliquerez l’homme par l’homme, et la vie par la vie. Que restera-t-il de l’homme ? Un fou dans sa cellule, jouant une partie d’échecs entre son inconscient et sa conscience ! Après toi, définitivement, l’humanité sera seule dans sa prison. Oh, toi, tu as encore l’ivresse du conquérant, de ceux qui défrichent, de ceux qui fondent... mais pense aux autres, ceux qui naîtront: que leur auras-tu laissé comme monde ? L’athéisme révélé ! une superstition encore plus sotte que toutes celles qui précèdent !
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FREUD (effrayé). Je n’ai pas voulu cela.
Freud se rend alors compte qu’il vient de parler à L‘Inconnu comme s’il était Dieu. Il se prend la tête entre les mains, gémit et tente de se maîtriser.
FREUD. Walter Oberseit, vous êtes un être remarquablement intelligent et sans doute très malheureux. Cependant, je ne suis guère expert en prophétie, j’y ai peu de goût... et je crois qu’il vaudrait mieux, pour nous deux, que vous rentriez chez vous.
L’INCONNU. A l’asile ?
FREUD. Nous nous verrons demain, je vous le promets.
L’INCONNU. Livrez-moi donc à votre ami le nazi: il sera ravi de la prise et vous remonterez dans son estime !
FREUD. Non, vous allez rentrer tout seul dans votre chambre...
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L’INCONNU (corrigeant). ...cellule ! (Un léger temps.) Il est vrai que cela devient presque une protection, aujourd’hui, d’être considéré comme fou.
Un temps. Freud, extrêmement nerveux, allume un cigare malgré sa gorge qui le brûle. L‘Inconnu le regarde faire avec tendresse et vient se rasseoir en face de lui.
L’INCONNU. Mais pourquoi ne vous laissez-vous pas aller ?
FREUD (spontanément). Me laisser aller, jamais ! Aller à quoi, d’ailleurs !
L’INCONNU. Laissez-vous donc aller à croire.
FREUD (presque obsessionnel). A quoi serais-je arrivé si je m’étais laissé aller ? Je serais un petit médecin juif à la retraite; de toute ma vie, je n’aurais soigné que des rhumes et des entorses ! (Il se lève.) Je n’ai pas besoin de foi. Il me faut des certitudes. Des résultats positifs. Et il ne suffit pas qu’un fou, aussi brillant soit-il, tienne un discours qui... (Ayant subitement une idée.) Etes-vous Walter Oberseit, oui ou non ?
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L’INCONNU. A votre avis ?
FREUD. Je vous pose une question. Êtes-vous Walter Oberseit ?
L’INCONNU. J’aurais tendance à vous répondre non. Mais Walter Oberseit vous répondrait non aussi.
FREUD (retrouvant de l’énergie). Très bien: vous prétendez que vous êtes Dieu ? Prouvez-le !
L’INCONNU. Pardon ?
FREUD. Si vous êtes Dieu, prouvez-le ! Je ne crois que ce que je vois.
L’INCONNU. Vous me voyez.
FREUD. Je ne vois qu’un homme.
L’INCONNU. Il a bien fallu que je m’incarne. Si je m’étais manifesté en araignée, ou en pot de chambre, nous ne serions pas sortis de l’auberge.
FREUD. Faites un miracle.
L’INCONNU. Vous plaisantez ?
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FREUD. Faites un miracle !
L’INCONNU (éclatant de rire). Freud, le docteur Freud, un des plus grands esprits du siècle et de l’humanité, le docteur Freud me demande un miracle... Comment voudriez-vous que je me change, cher ami, en chacal, en soleil, en vache, en Zeus sur son fauteuil de nuages, en Christ sanguinolent au bout d’un pieu ou bien en Vierge Marie au fond de la grotte ? Je croyais devoir réserver mes miracles aux imbéciles...
FREUD (furieux). Les imbéciles voient des miracles partout, tandis que l’on n’abuse pas un savant. Il est vraiment dommage que Dieu n’ait jamais opéré un miracle en Sorbonne ou en laboratoire.
L’INCONNU (sarcastique). Le miracle serait que vous me croyiez.
FREUD. Chiche ! (Sèchement.) Un miracle !
L’INCONNU. Ridicule ! (Cédant brusquement.) Eh bien soit ! (Il semble réfléchir.) Vous êtes prêt ? Voulez-vous bien me tenir ma canne ?
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Il tend sa canne à Freud qui, par reflexe, la saisit: à cet instant, la canne se retourne, se transformant en gros bouquet de fleurs. Freud a un moment de surprise, voire d’émerveillement. L'Inconnu éclate de rire devant la mimique de Freud, Freud comprend la supercherie, le ridicule de sa demande, et jette le bouquet à terre.
FREUD. Partez immédiatement ! Non seulement vous êtes un mythomane, mais vous êtes sujet à une névrose sadique. Vous n’êtes qu’un sadique !
L'Inconnu continue à rire, ce qui a le don d’irriter Freud plus encore.
FREUD. Un sadique qui profite d’une nuit de trouble ! Un sadique qui jouit de ma faiblesse !
L'Inconnu cesse brusquement de rire. Il semble presque sévère.
L’INCONNU. S’il n’y avait pas ta faiblesse, par où pourrais-je entrer ?
FREUD. Ça suffit ! Je ne veux plus rien entendre ! Finissons-en une fois pour toutes ! Repassez cette fenêtre et retournez chez vous !
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On entend des coups poliment frappés à la porte.
FREUD (avec humeur). Oui !

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Éric-Emmanuel Schmitt, Le Visiteur, scène 8

Bonjour,

Ce qui me semble structurer ce texte très dense est le scandale du Mal. Il existe un autre fil conducteur qui est celui de la révolte. Finalement, nous avons une réflexion sur ce qu'est l'homme, un être qui souffre de son désir d'absolu, un mal-aimé, une bête qui sommeille, un être écartelé entre espoir et désespoir, raison et folie...