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Philippe Jaccottet, Intérieur

Bonsoir,
J'ai fait un commentaire linéaire pour le poème de l'Effraie, "Intérieur" et j'aimerais savoir si vous avez des idées Mon texte regorge de "peut-être" parce que je ne suis pas sûre de tout ce que j'ai écrit. Merci pour vos idées !

INTERIEUR


Il y a longtemps que je cherche à vivre ici,
dans cette chambre que je fais semblant d'aimer,
la table, les objets sans soucis, la fenêtre
ouvrant au bout de chaque nuit d'autres verdures,
et le cœur du merle bat dans le lierre sombre,
partout des lueurs achèvent l'ombre vieillie.

J'accepte moi aussi de croire qu'il fait doux,
que je suis chez moi, que la journée sera bonne.
Il y a juste, au pied du lit, cette araignée
(à cause du jardin), je ne l'ai pas assez
piétinée, on dirait qu'elle travaille encore
au piège qui attend mon fragile fantôme...


L'Effraie, premier recueil de Jaccottet aux éditions Gallimard en 1953 est le troisième après Trois poèmes aux démons, Aux portes de France et Requiem que Jaccottet a exclus de son œuvre poétique comme étant trop « agités » et emphatiques. La rédaction de ce recueil s’effectue pendant une période de vie à Paris et un séjour en Italie.
Le poème « Intérieur » est le neuvième du recueil L’Effraie. Le terme « effraie », mot à l’origine obscure vient peut-être de « effraigne » puis de « effraye » qui désigne un oiseau rapace nocturne. On y entend aussi le verbe « effrayer » et le substantif « effroi ». Le poète, dans ce recueil, est en effet en proie à l’angoisse de la mort.
Le titre « Intérieur » peut servir de fil conducteur pour l’analyse du texte ; on peut se demander comment le poète fait correspondre les deux sens du mot : intérieur d’une habitation et intériorité.

Le poème mêle le respect d’un mètre classique, l’alexandrin et une certaine liberté formelle. Il n’y a pas de rimes mais des assonances à l’intérieur des vers. Enfin du point de vue de la calligraphie, il n’y a pas de capitales en tête de phrase. On peut noter la régularité du poème.
Le poème s’ouvre sur un cadre spatio-temporel indéfini et en même temps particulier à travers le déictique « ici ». On ne sait pas à quel endroit le poète fait référence mais on sait qu’il y habite et qu’il lui est familier.
« Il y a longtemps que je cherche à vivre ici, »
Mais aussitôt, cette habitation est remise en cause par le verbe « chercher ». A travers ce verbe qui traduit un effort du poète, une tentative, il apparaît que, paradoxalement, cet endroit d’où il parle, il ne l’habite pas vraiment. Dès lors le sens du mot vivre se trouve questionné. Vivre quelque part ce n’est donc pas y habiter, s’y trouver simplement, c’est autre chose. Le deuxième vers nous donne peut-être la clé de ce que serait vivre quelque part pour le poète :
« dans cette chambre que je fais semblant d’aimer »
Si le « je » n’habite pas pleinement le lieu évoqué c’est qu’il ne l’aime pas. On est ici au cœur de l’intimité du poète, dans la chambre lieu déjà évoqué lors du premier poème où le lit était qualifié d’asile. Le poète révèle ici ses efforts pour se tromper lui-même, puiqu’il cherche à vivre ici, à aimer cette chambre. Des questions s’éveillent naturellement dans l’esprit du lecteur : pourquoi fait-il semblant ? Pourquoi n’aime-t-il pas cette chambre ? Mais le poète ne donne pas de réponse explicite. A la place, il énumère ce qu’il voit dans la chambre, notations brèves : « la table, les objets, la fenêtre » qui font référence à ce qui peut se trouver dans toute chambre. Par une personnification, « les objets sans soucis », le « je » attire l’attention sur le fait que les objets sont en quelque sorte indifférents, contrairement aux humains traversés de tracas. Il y a une sorte de distance des objets ; ils sont loin des hommes et de leurs préoccupations. La mention de la fenêtre permet d’ouvrir le poème sur l’extérieur de la chambre. Ce que voit le poète est donc de la végétation. Le complément circonstanciel de temps « au bout de chaque nuit » donne l’idée d’une répétition. C’est le même paysage observé tous les matins mais, curieusement la végétation est différente : « d’autres verdures ». On peut ainsi y voir une allusion au passage du temps et au changement des saisons. On peut noter que la construction du verbe est directe « ouvrant d’autres verdures ». On s’attendrait à « ouvrant sur d’autres verdures ». Il y a rupture syntaxique avec le vers suivant qui lie par la conjonction de coordination « et » deux syntagmes inégaux, un participe présent, « ouvrant », et un verbe à l’indicatif, « il bat ». Cette anacoluthe met en relief le vers :
« Et le cœur du merle bat dans le lierre sombre »
Cette mention du merle consiste en une plongée dans l’intérieur de l’oiseau ; ce n’est pas son chant qui est évoqué mais son cœur, autrement dit ce qui se trouve à l’intérieur, au cœur de lui-même. Peut-être ce cœur qui bat symbolise-t-il la vie. En tout cas l’oiseau est au cœur de la poésie de Jaccottet. Dans le recueil L’Ignorant, le poème « Le secret » associe aussi l’oiseau et le matin :
« Ce qui change même la mort en ligne blanche
au petit jour, l’oiseau le dit à qui l’écoute.
« Lierre sombre » fait référence à la couleur vert foncé du lierre et au fait que le jardin est encore dans la nuit. Dans le recueil le lierre et l’oiseau symbolisent ce qui est persistant :
« je me retrouve au seuil d’un hiver irréel
où chante le bouvreuil obstiné, seul appel
qui ne cesse pas, comme le lierre »
Mais c’est l’aurore ; l’arrivée du jour est décrite comme la mort de la nuit : c’est une défaite de l’ombre contre la lumière :
« partout des lueurs achèvent l’ombre vieillie »
Une allitération unit achève et vieillie. Le terme de vieillie appliqué à ombre en fait une personnification et rapproche donc l’ombre du poète lui-même. A l’issue de la nuit c’est le poète lui-même qui a vieilli. L’aube, le petit jour coïncide dans le premier poème de L’Effraie avec apparition du thème de la mort :
            « Et déjà notre odeur
est celle de la pourriture au petit jour,
déjà sous notre peau si chaude perce l’os,
tandis que sombrent les étoiles au coin des rues. »
Les compléments circonstanciels de temps indiquent le passage trop rapide du temps. L’aube est le moment où l’on prend conscience de la finitude et du temps écoulé.
La deuxième strophe reprend l’idée de l’auto-illusionnement. Le poète tente d’accepter les promesses de la journée qui commence. A quoi se rapporte « moi aussi » ? Peut-être le poète veut-il faire comme ses semblables et « moi aussi » se rapporte-t-il aux autres hommes. Cette formulation met en évidence le fait que le poète n’est pas persuadé d’être chez lui. L’accumulation des subordonnées  met à distance ces vérités qui n’en sont pas. Le vers suivant révèle l’échec de cette acceptation :
« Il y a juste, au pied du lit, cette araignée. »
Avec l’araignée apparaît l’idée d’un malaise que l’on ressentait dès les premiers vers. Le poète donne une explication raisonnable à sa présence (la chambre ouvre sur un jardin), pourtant le rejet met en relief le mot « piétinée » qui connote un acte violent de la part du poète et qui traduit une sorte de merveilleux. Bien qu’il l’ait piétinée elle vit encore. La toile d’araignée censée être un piège pour les insectes se trouve ici un piège pour le poète lui-même qui se voit en fantôme. L’allusion à la mort du poète est ici explicite.

Ainsi le poète évoque un  lieu où il se sent mal, un lieu censé être chez lui mais est parasité par un intrus qui se trouve lié à l’idée de sa propre mort. Peut-être ce poème décrit-il simplement le malaise du poète dans le monde. Un monde qu’il ne parvient pas à habiter sereinement parce que l’idée de la finitude, en vain combattue, le poursuit.

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Philippe Jaccottet, Intérieur

Bonjour Bathilde,

Les notations sont pertinentes.
Tu n'arrives pas à organiser ton analyse linéaire en commentaire composé faute d'avoir défini préalablement un parcours de lecture.
Que souhaite nous partager Jaccottet ? Ce texte est-il une parabole ?
A partir de cette réponse personnelle, tu pourras présenter tes impressions à partir de l'opposition extérieur / intérieur, chambre / jardin, description / états d'âme...
Le titre du recueil renvoie à un monde nocturne bien présent dans ce poème.
De même pense que l'araignée peut évoquer le monde de la folie.