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Les plus beaux textes de la littérature française

Soyons francs : il vaut mieux relire nos grands anciens que de se taper à longueur de journée à la radio la énième rediffusion du Temps des cathédrales

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Les plus beaux textes de la littérature française

« Ses yeux bleuissaient comme une pervenche impossible à cueillir et que pourtant elle m’eût dédiée ; et le soleil menacé par un nuage mais dardant encore de toute sa force sur la place et dans la sacristie, donnait une carnation de géranium aux tapis rouges qu’on y avait étendus par terre pour la solennité, et sur lesquels s’avançait en souriant Mme de Guermantes, et ajoutait à leur lainage un velouté rose, un épiderme de lumière, cette sorte de tendresse, de sérieuse douceur dans la pompe et dans la joie qui caractérisent certaines pages de Lohengrin, certaines peintures de Carpaccio, et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au son de la trompette l’épithète de délicieux. »

Proust, À la recherche du temps perdu, Pl. (2e éd.) t. I, pp. 175-176.

La fin de ce passage fait d'ailleurs référence à cette strophe de Baudelaire (Les Fleurs du mal, LXXXVIII)

Le son de la trompette est si délicieux,
Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,
Qu’il s’infiltre comme une extase dans tous ceux
Dont elle chante les louanges.

(Quelle belle façon d'évoquer l'Apocalypse )

163 (Modifié par mikomasr 04/08/2019 à 15:52)

Les plus beaux textes de la littérature française

Invité a écrit :

Un de mes poèmes préférés : Parfum exotique de Beaudelaire :

Quand les deux yeux fermés en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux
Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne

Guidé par ton odeur vers de charmants climats
Je vois un port rempli de voiles et de mats
Encore tot fatigués par la vague marine

Pendant que le parfum des verts tamariniers
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine
Se même dans mon âme au chant des mariniers.

C'est drôle, ça m'a immédiatement rappelé un poème que j'aime beaucoup, du même style avec des motifs semblables :

L’île lointaine

Je suis né dans une île amoureuse du vent
Où l'air a des senteurs de sucre et de vanille
Et que bercent au soleil du tropique mouvant
Les flots tièdes et bleus de la mer des Antilles

Sous les brises au chant des arbres familiers
J'ai vu les horizons où planent les frégates
Et respiré l'encens sauvage des halliers
Dans ses forêts pleines de fleurs et d'aromates

Cent fois je suis monté sur ses mornes en feu
Pour voir à l'infini la mer splendide et nue
Ainsi qu'un grand désert mouvant de sable bleu
Border la perspective immense de la vue

A l'heure où sur les pics s'allument les boucans
Un hibou miaulait au cœur de la montagne
Et j'écoutais pensif au pied des noirs volcans
L'oiseau que la chanson de la nuit accompagne

Contre ses souvenirs en vain je me défends
Je me souviens des airs que les femmes créoles
Disent au crépuscule à leurs petits enfants
Car ma mère autrefois m'en appris les paroles

Et c'est pourquoi toujours mes rêves reviendront
Vers ses plages en feu ceintes de coquillages
Vers les arbres heureux qui parfument ses monts
Dans les balancement des fleurs et des feuillages

Et c'est pourquoi du temps des hivers lamentables
Où des orgues jouaient au fond des vieilles cours
Dans les jardins de France où meurent les érables
J’ai chanté ses forêts qui verdissent toujours.

Ô charme d'évoquer sous le ciel de Paris
Le souvenir pieux d'une enfance sereine
Et dans un Luxembourg aux parterres flétris
De respirer l'odeur d'une Antille lointaine

Ô charme d'aborder en rêve au sol natal
Où pleure la chanson des longs filaos tristes
Et de revoir au fond du soir occidental
Flotter la lune rose au faîte des palmistes!

Daniel THALY

Quant à mon texte préféré en prose, il est de Chateaubriand :

Un soir je m'étais égaré dans une grande forêt à quelque distance de la cataracte de Niagara ; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi, et je goûtai dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.

        Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée que cette reine des nuits amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée ; tantôt il reposait sur des groupes de nues, qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écumes, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'oeil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune, descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumières jusques dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à tour se perdait dans les bois, tour à tour reparaissait toute brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein. Dans une vaste prairie, de l'autre côté de cette rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement, sur les gazons. Des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là dans la savane, formaient des îles d'ombres flottantes, sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.

        La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain dans nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre ; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais dans ces pays déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer dans un Océan de forêts, à errer aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre des cataractes, et pour ainsi dire à se trouver seule devant Dieu.
Génie du christianisme, 1802
Première partie, Livre V

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Les plus beaux textes de la littérature française

"Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. Ce n'est pas une raison pour ne pas se consoler, ce soir, dans les bruits finissants de la rue, se consoler, ce soir, avec des mots. Oh, le pauvre perdu qui, devant sa table, se console avec des mots, devant sa table et le téléphone décroché, car il a peur du dehors, et le soir, si le téléphone est décroché, il se sent tout roi et défendu contre les méchants du dehors, si vite méchants, méchants pour rien.

Quel étrange petit bonheur, triste et boitillant mais doux comme un péché ou une boisson clandestine, quel bonheur tout de même d'écrire en ce moment, seul dans mon royaume et loin des salauds. Qui sont les salauds ? Ce n'est pas moi qui vous le dirai. Je ne veux pas d'histoires avec les gens du dehors. Je ne veux pas qu'on vienne troubler ma fausse paix et m'empêcher d'écrire quelques pages par dizaines ou centaines selon que ce coeur de moi qui est mon destin décidera. J'ai résolu notamment de dire à tous les peintres qu'ils ont du génie, sans ça ils vous mordent. Et, d'une manière générale, je dis à chacun que chacun est charmant. Telles sont mes moeurs diurnes. Mais dans mes nuits et mes aubes je n'en pense pas moins.


Albert Cohen Le Livre de ma mère 1954

165 (Modifié par CaesarQuestor 18/08/2019 à 12:32)

Les plus beaux textes de la littérature française

Aube mouillée

Il a plu toute la nuit :
Les moissons penchées
Frémissent à petit bruit
Dans une buée.

L'Orient s'empourpre un peu
Puis s'enflamme, les nuages
Semblent, parmi le ciel bleu,
Des aigles au blanc plumage.

Sous les feuillages luisants,
On entend tinter des gouttes,
Des flaques d'or et d'argent
Parsèment la route.

Les abeilles affairées
Autour des trèfles bourdonnent,
Les gouttières engorgées
Chantent un chant monotone.

Ce gai matin chuchoteur
Me ravit et me pénètre :
Pour en goûter la douceur
Je m'accoude à ma fenêtre.


Adolphe Retté, Lumières tranquilles, j'aime beaucoup.

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Les plus beaux textes de la littérature française

Un voyage permet de se laver aux cascades. De même, on éprouve jouissance à se lustrer dans un poème. Pendant des mois, je respirais au rythme homérique, entendais la scansion des vers, rêvais de batailles et d'embarquements.

Sylvain Tesson Un été  avec Homère Avant-propos