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Les plus beaux textes de la littérature française

"Lorsqu'un amour est notre vie, quelle différence y a t il entre vivre ensemble ou mourir ensemble ?" R. Radiguet

132 (Modifié par envoleuse 07/08/2018 à 10:28)

Les plus beaux textes de la littérature française

"Quel ordre ? Combien d’autres avant lui nourrirent cette illusion de prendre en défaut une jolie fille de seize ans, tout armée ? Vingt fois vous l’aurez cru piper au plus grossier mensonge, qu’elle ne vous aura pas même entendu, seulement attentive aux mille riens que nous dédaignons, au regard qui l’évite, à telle parole inachevée, à l’accent de votre voix – cette voix de mieux en mieux connue, possédée, – patiente à s’instruire, faussement docile, s’assimilant peu à peu l’expérience dont vous êtes si fier, moins par une lente industrie que par un instinct souverain, tout en éclairs et illuminations soudaines, plus habile à deviner qu’à comprendre, et jamais satisfaite qu’elle n’ait appris à nuire à son tour."

Petit extrait de la première partie de Sous Le Soleil de Satan, de Bernanos, consacrée à Mouchette.
Ces quelques lignes avaient été une petite fessée à l'époque de ma première lecture

J'ajoute :

L'UNIQUE


Elle avait dans la tranquillité de son corps

Une petite boule de neige couleur d’œil

Elle avait sur les épaules

Une tache de silence une tache de rose

Couvercle de son auréole

Ses mains et des arcs souples et chanteurs

Brisaient la lumière


Elle chantait les minutes sans s'endormir.


Paul Eluard

133 (Modifié par CaesarQuestor 09/08/2018 à 12:53)

Les plus beaux textes de la littérature française

Ce passage tout simple au début des Mémoires d'Outre-Tombe m'attendrit énormément. Ce n'est peut-être pas la plus grande plume de Chateaubriand, mais j'y trouve une espèce de tendresse qu'il manifeste rarement.

Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.


Plus classique :

Le passeur d'eau, les mains aux rames,
A contre flot, depuis longtemps,
Luttait, un roseau vert entre les dents.

Mais celle hélas! Qui le hélait
Au delà des vagues, là-bas,
Toujours plus loin, par au delà des vagues,
Parmi les brumes reculait.

Les fenêtres, avec leurs yeux,
Et le cadran des tours, sur le rivage
Le regardaient peiner et s'acharner
De tout son corps ployé en deux
Sur les vagues sauvages.

Une rame soudain cassa
Que le courant chassa,
A flots rapides, vers la mer.

Celle là-bas qui le hélait
Dans les brumes et dans le vent, semblait
Tordre plus follement les bras,
Vers celui qui n'approchait pas.

Le passeur d'eau, avec la rame survivante,
Se prit à travailler si fort
Que tout son corps craqua d'efforts
Et que son coeur trembla de fièvre et d'épouvante.

D'un coup brusque, le gouvernail cassa
Et le courant chassa
Ce haillon morne, vers la mer.

Les fenêtres, sur le rivage,
Comme des yeux grands et fiévreux
Et les cadrans des tours, ces veuves


Droites, de mille en mille, au bord des fleuves,
Suivaient, obstinément,
Cet homme fou, en son entêtement
A prolonger son fol voyage.

Celle là-bas qui le hélait,
Dans les brumes, hurlait, hurlait,
La tête effrayamment tendue
Vers l'inconnu de l'étendue.

Le passeur d'eau, comme quelqu'un d'airain,
Planté dans la tempête blême
Avec l'unique rame, entre ses mains,
Battait les flots, mordait les flots quand même.
Ses vieux regards d'illuminé
Fouillaient l'espace halluciné
D'où lui venait toujours la voix
Lamentable, sous les cieux froids.

La rame dernière cassa,
Que le courant chassa
Comme une paille, vers la mer.

Le passeur d'eau, les bras tombants,
S'affaissa morne sur son banc,
Les reins rompus de vains efforts,
Un choc heurta sa barque à la dérive,
Il regarda, derrière lui, la rive :
Il n'avait pas quitté le bord.

Les fenêtres et les cadrans,
Avec des yeux fixes et grands
Constatèrent la fin de son ardeur ;
Mais le tenace et vieux passeur
Garda quand même encore, pour Dieu sait quand,
Le roseau vert entre ses dents.

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Les plus beaux textes de la littérature française

Pour faire écho à Verhaeren, voici la prose de Hugo, écrite depuis le look out de Hauteville House qu'il faut avoir vu pour apprécier les Travailleurs de la mer.

Les rochers

Qui longe cette côte passe par une série de mirages. À chaque instant le rocher essaie de vous faire sa dupe. Où les illusions vont-elles se nicher ? Dans le granit. Rien de plus étrange. D’énormes crapauds de pierre sont là, sortis de l’eau sans doute pour respirer ; des nonnes géantes se hâtent, penchées sur l’horizon ; les plis pétrifiés de leur voile ont la forme de la fuite du vent ; des rois à couronnes plutoniennes méditent sur de massifs trônes à qui l’écume n’est pas épargnée ; des êtres quelconques enfouis dans la roche dressent leurs bras dehors, on voit les doigts des mains ouvertes. Tout cela c’est la côte informe. Approchez. Il n’y a plus rien. La pierre a de ces évanouissements. Voici une forteresse, voici un temple fruste, voici un chaos de masures et de murs démantelés, tout l’arrachement d’une ville déserte. Il n’existe ni ville, ni temple, ni forteresse ; c’est la falaise, À mesure qu’on s’avance ou qu’on s’éloigne ou qu’on dérive ou qu’on tourne, la rive se défait ; pas de kaléidoscope plus prompt à l’écroulement ; les aspects se désagrègent pour se recomposer ; la perspective fait des siennes. Ce bloc est un trépied, puis c’est un lion, puis c’est un ange et il ouvre les ailes, puis c’est une figure assise qui lit dans un livre. Rien ne change de forme comme les nuages, si ce n’est les rochers.

135 (Modifié par Jehan 09/08/2018 à 23:12)

Les plus beaux textes de la littérature française

Eh bé...
On ne peut pas non plus apprécier Chateaubriand sans avoir vu l'Amérique et la Bretagne ? Céline, Paris ? Flaubert, la Normandie ? Etc.
Etais-je assez sot pour croire que l'art résidait dans le traitement de la matière ? C'est évidemment le sujet qui compte...

(Je ne critique pas qu'on veuille visiter les lieux qu'ont habité les gens qui ont notre admiration. Ce pays est encore libre. Ce qui m'embête c'est qu'on (ici, toi) veut nous faire croire que c'est indispensable)

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Les plus beaux textes de la littérature française

Ce n’est pas indispensable, mais c’est vraiment intéressant.
La maison de Pablo Neruda à Valparaiso, celle d’Hemingway à Keywest, celle de Guayasamín à Quitó, autant d’expériences passionnantes...
J’ai adoré aussi parcourir les bords du lac Léman à Meillerie sur les traces de Rousseau.

137 (Modifié par floreale 13/08/2018 à 18:20)

Les plus beaux textes de la littérature française

J'ai fait beaucoup de kilomètres pour voir des lieux "habités".

Des avis divergents peuvent se juxtaposer ici. Heureusement ...
Visiter Hauteville House a beaucoup ajouté à mon approche de l'œuvre.
Je peux dire la même chose pour les paysages de Char, de Nerval, de Rimbaud, d'Aragon, de Bosco, de Colette, de Prévert, de Madame de Sévigné, de George Sand, de Camus, de Proust, de Flaubert, de Maupassant, de Zola, de Dumas, de Balzac, de Barbey d'Aurevilly, de Lamartine, de Cadou, de Rousseau, de Corneille, de Vigny, de Chateaubriand, de verne, de La Fontaine, d'Alain-Fournier ...

Pour moi, c'est intéressant. Même si j'étais la seule de cet avis, cela ne me dérangerait pas.
(J'ai lu Contre Sainte-Beuve de Proust ... )

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Les plus beaux textes de la littérature française

Oh, tu n’es pas la seule de cet avis...
« Sur les traces de... » remporte un grand succès, et dans le monde entier.

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Les plus beaux textes de la littérature française

@Laoshi
Intéressant, oui, sûrement.

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Rainer Maria Rilke : Lettres à un jeune poète

Il est bon aussi d’aimer ; car l’amour est difficile. L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c’est le plus haut témoignage de nous-même ; l’œuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. C’est pour cela que les êtres jeunes, neufs en toutes choses, ne savent pas encore aimer ; ils doivent apprendre. De toutes les forces de leur être, concentrées dans leur cœur qui bat anxieux et solitaire, ils apprennent à aimer. (...)

L’amour ce n’est pas dès l’abord se donner, s’unir à un autre. (Que serait l’union de deux êtres encore imprécis, inachevés, dépendants ?) L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. C’est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu’appelle le large.(...)

Là est l’erreur si fréquente et si grave des jeunes. Ils se précipitent l’un vers l’autre, quand l’amour fond sur eux, car il est dans leur nature de ne pas savoir attendre. Ils se déversent, alors que leur âme n’est qu’ébauche, trouble et désordre. Mais quoi ? Que peut faire la vie de cet enchevêtrement de matériaux gâchés qu’ils appellent leur union et qu’ils voudraient même appeler leur bonheur ? – Et quel lendemain ? Chacun se perd lui-même pour l’amour de l’autre, et perd l’autre aussi et tous ceux qui auraient pu venir encore. Et chacun perd le sens du large et les moyens de le gagner, chacun échange les va-et-vient des choses du silence, pleins de promesses, contre un désarroi stérile d’où ne peuvent sortir que dégoût, pauvreté, désillusion. Il ne lui reste plus qu’à trouver un refuge dans une de ces multiples conventions qui s’élèvent partout comme des abris le long d’un chemin périlleux. (...)

Les exigences de cette redoutable entreprise qu’est l’amour traversant notre vie ne sont pas à la mesure de cette vie, et nous ne sommes pas de taille à y répondre dès nos premiers pas. Mais si, à force de constance, nous acceptons de subir l’amour comme un dur apprentissage, au lieu de nous perdre aux jeux faciles et frivoles qui permettent aux hommes de se dérober à la gravité de l’existence, – alors peut-être un insensible progrès, un certain allégement pourra venir à ceux qui nous suivront, et longtemps encore après nous. Et ce serait beaucoup. […]

Un tel progrès transformera la vie amoureuse aujourd’hui si pleine d’erreurs […]. L’amour ne sera plus le commerce d’un homme et d’une femme, mais celui d’une humanité avec une autre. Plus près de l’humain, il sera infiniment délicat et plein d’égards, bon et clair dans toutes les choses qu’il noue ou dénoue. Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre.

Ceci encore : ne croyez pas que l’amour que vous avez connu adolescent soit perdu. N’a-t-il pas fait germer en vous des aspirations riches et fortes, des projets dont vous vivez encore aujourd’hui ? Je crois bien que cet amour ne survit si fort et si puissant dans votre souvenir que parce qu’il a été pour vous la première occasion d’être seul au plus profond de vous- même, le premier effort intérieur que vous ayez tenté dans votre vie.