Comment la présence du narrateur s'exprime-t-elle dans chaque texte ?

Bonjour,

jusqu'à maintenant, je croyais naïvement qu'analyser la présence du narrateur dans un texte revenait à analyser les occurrences de la première personne, et à déduire d'après elles la posture qu'adoptait le narrateur vis-à-vis de son discours.
Je découvre un sujet de bac de français où la question "Comment s'exprime la présence du narrateur dans chaque texte…?" porte notamment sur cet extrait de Voltaire :

VOLTAIRE, Traité sur la tolérance, 1763.

[Le 12 octobre 1761, on découvre Marc-Antoine Calas pendu dans le magasin de son père Jean Calas, un négociant protestant. Ce dernier est accusé d'avoir tué son fils pour l'empêcher de se convertir au catholicisme, seule religion autorisée alors. Jean Calas est condamné à mort et roué. Voltaire entreprend de réhabiliter sa mémoire.]

  Il paraissait impossible que Jean Calas, vieillard de soixante-huit ans, qui avait depuis longtemps les jambes enflées et faibles, eût seul étranglé et pendu un fils âgé de vingt-huit ans, qui était d'une force au-dessus de l'ordinaire ; il fallait absolument qu'il eût été assisté dans cette exécution par sa femme, par son fils Pierre Calas, par Lavaisse1 et par la servante. Ils ne s'étaient pas quittés un seul moment le soir de cette fatale aventure. Mais cette supposition était encore aussi absurde que l'autre : car comment une servante zélée catholique aurait-elle pu souffrir que des huguenots assassinassent un jeune homme élevé par elle pour le punir d'aimer la religion de cette servante ? Comment Lavaisse serait-il venu exprès de Bordeaux pour étrangler son ami dont il ignorait la conversion prétendue ? Comment une mère tendre aurait-elle mis les mains sur son fils ? Comment tous ensemble auraient-ils pu étrangler un jeune homme aussi robuste qu'eux tous, sans un combat long et violent, sans des cris affreux qui auraient appelé tout le voisinage, sans des coups réitérés, sans des meurtrissures, sans des habits déchirés ?
  Il était évident que, si le parricide avait pu être commis, tous les accusés étaient également coupables, parce qu'ils ne s'étaient pas quittés d'un moment ; il était évident qu'ils ne l'étaient pas ; il était évident que le père seul ne pouvait l'être ; et cependant l'arrêt condamna ce père seul à expirer sur la roue.
  Le motif de l'arrêt était aussi inconcevable que tout le reste. Les juges qui étaient décidés pour le supplice de Jean Calas persuadèrent aux autres que ce vieillard faible ne pourrait résister aux tourments, et qu'il avouerait sous les coups des bourreaux son crime et celui de ses complices. Ils furent confondus, quand ce vieillard, en mourant sur la roue, prit Dieu à témoin de son innocence, et le conjura de pardonner à ses juges.
  Ils furent obligés de rendre un second arrêt contradictoire avec le premier, d'élargir2 la mère, son fils Pierre, le jeune Lavaisse, et la servante; mais un des conseillers leur ayant fait sentir que cet arrêt démentait l'autre, qu'ils se condamnaient eux-mêmes, que tous les accusés ayant toujours été ensemble dans le temps qu'on supposait le parricide, l'élargissement de tous les survivants prouvait invinciblement l'innocence du père de famille exécuté, ils prirent alors le parti de bannir Pierre Calas, son fils. Ce bannissement semblait aussi inconséquent, aussi absurde que tout le reste : car Pierre Calas était coupable ou innocent du parricide; s'il était coupable, il fallait le rouer comme son père; s'il était innocent, il ne fallait pas le bannir. Mais les juges, effrayés du supplice du père et de la piété attendrissante avec laquelle il était mort, imaginèrent de sauver leur honneur en laissant croire qu'ils faisaient grâce au fils, comme si ce n'eût pas été une prévarication3 nouvelle de faire grâce; et ils crurent que le bannissement de ce jeune homme pauvre et sans appui, étant sans conséquence, n'était pas une grande injustice, après celle qu'ils avaient eu le malheur de commettre.

Que signifie dès lors analyser la présence du narrateur? Faut-il seulement relever les questions rhétoriques et le vocabulaire évaluatif, qui présupposent la présence d'un narrateur?
…Mais alors, y a-t-il seulement des textes littéraires où le narrateur est absent?

Merci pour votre aide.

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Comment la présence du narrateur s'exprime-t-elle dans chaque texte ?

Bonjour Trialph,

La présence du narrateur s'exprime d'abord par la focalisation.
Dans un deuxième temps on peut analyser la modalisation.

Le texte présenté ici est à focalisation externe.
Il est donc présupposé neutre, impartial.

Pourtant il existe des marques de modalisation derrière cet apparent exercice de logique...

C'est une des caractéristiques de l'ironie voltairienne.

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Comment la présence du narrateur s'exprime-t-elle dans chaque texte ?

Trialph a écrit :

…Mais alors, y a-t-il seulement des textes littéraires où le narrateur est absent?

A ma connaissance, non.
Une réponse naïve serait de répondre Flaubert dans L'Education Sentimentale par exemple, mais effectivement la modélisation, la mise en scène, le ton, tout ça renvoie à une voix de narrateur (et d'auteur?). De toute façon, qui dit récit dit narrateur, donc il y a toujours un narrateur, ce qu'il faut plutôt mesurer, c'est sa position plus ou moins proche avec ce qu'il dit...

Comment la présence du narrateur s'exprime-t-elle dans chaque texte ?

LaNuitRemue a écrit :

la modélisation, la mise en scène, le ton, tout ça renvoie à une voix de narrateur (et d'auteur?).

J'ai toujours eu quelque peine à comprendre pourquoi il était si important de distinguer entre auteur et narrateur, excepté bien sûr dans les textes où le narrateur est un personnage. On parle d'ailleurs aussi bien de l'ironie flaubertienne que de l'ironie du narrateur dans les romans de Flaubert… Il me semble que la notion de narrateur devient intéressante quand celui-ci est explicitement présent dans le récit, et qu'il peut être compris comme une mise en scène de l'auteur (non réductible à lui). Et je n'aurais jamais cru qu'on puisse parler de narrateur pour un texte argumentatif (le Traité sur la tolérance)!

Merci beaucoup pour vos réponses!

Comment la présence du narrateur s'exprime-t-elle dans chaque texte ?

En plus des aspects déjà mentionnés, il serait bien d'analyser la valeur informationnelle des énoncés: Expriment-ils des jugements de fait ou de valeur?
Les jugements de valeur, en effet, sont des marques de la présence du narrateur dans un texte.

Comment la présence du narrateur s'exprime-t-elle dans chaque texte ?

J'ai toujours eu quelque peine à comprendre pourquoi il était si important de distinguer entre auteur et narrateur, excepté bien sûr dans les textes où le narrateur est un personnage. On parle d'ailleurs aussi bien de l'ironie flaubertienne que de l'ironie du narrateur dans les romans de Flaubert…

L'adjectif flaubertien renvoie à la manière de Flaubert, non à Flaubert lui-même.