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Transformer des phrases en langage soutenu

Puisqu'il arrive qu'on fasse des explications de texte sur ce forum, je me permets d'indiquer que le procédé consiste principalement et presque uniquement dans le choix du premier et du dernier mot: Monsieur et chapeau. Ils sont, l'un comme l'autre, posés en dehors du dialogue qu'ils encadrent, à côté de la relation, pour produire un effet de distance et de rupture.

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Transformer des phrases en langage soutenu

Je ne vois pas en quoi cette transcription vous semble exagérée. maniant moi-même le langage soutenu avec mes élèves de collège ou lycée, j'essaie de leur faire admettre qu'il devient "vieilli" et ridicule parce qu'on l'abandonne. Le soutenu est le courant d'hier, le courant est le familier d'hier, et le familier est le vulgaire de nos jours.
N'entrez pas dans ce jeu-là ! Par ailleurs, langage soutenu et politesse vont souvent ensemble...

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Transformer des phrases en langage soutenu

Il ne faut pas croire que nos ancêtres parlaient comme ils écrivaient. Ni même que la langue d'un courtisan tel que Racine a quelque chose à voir avec celle du bon peuple de Paris. Il ne s’agit pas ici, et loin s’en faut, de rajouter un mot au début et un mot à la fin. Je prends le premier énoncé pour exemple :

T'es dingue,t'as pas le droit d'apporter un portable au bahut .T'as qu'à le planquer dans le fin fond de ton casier,et rapido.

Monsieur, êtes vous sûr d'avoir tous vos esprits ? Savez-vous que l'administration de cet établissement n'autorise pas l'introduction d'un téléphone portable dans ses murs ? Vous auriez intérêt à le dissimuler le plus tôt possible dans votre pupitre.

La chose la plus évidente à remarquer ici, c’est que le découpage des phrases ne correspond pas d’une version à l’autre. Ecrire dans un français soutenu, c’est rechercher une langue grammaticalement pure, sans erreurs : tu es allé bien au-delà en transformant profondément la syntaxe de toutes les phrases. Ecrire dans un français soutenu, cela consiste également, et peut-être avant tout, à troquer des termes « familiers » pour des termes « soutenus » : et cette appellation ne va déjà pas sans ambiguïtés. Si le dictionnaire souligne les mots familiers, il n’oppose pas un lexique courant à un lexique soutenu, tout juste précise-t-il parfois que certains mots sont « vieillis » ou encore « littéraires », ce qui n’est pas exactement la même chose. De là la gêne que tu as pu ressentir, Putakli, en te livrant à cet exercice, de là le besoin que tu as pu ressentir d’outrer le procédé afin de le rendre signifiant. L’apostrophe « Monsieur » est une pure invention qui n’était pas dans le texte d’origine, quand au vouvoiement, il n’a pas grand-chose à voir avec le niveau de langue, il dépend plutôt d’une situation d’énonciation, de la relation qui unit le locuteur et son allocutaire. Pourquoi transformer le « bahut » en « administration » de ce bahut ? La construction prépositionnelle, plus ample, et le substantif en « -ion » faisait peut-être plus sérieux dans ton esprit, mais tout cela n’a pas grand-chose à voir avec une langue soutenue. Idem pour le complément circonstanciel « dans le fin fond de ton casier » : le « casier », parfaitement recevable, se change en « pupitre » qui n’en est pourtant pas synonyme, et la précision spatiale « dans le fin fond » est oblitérée. Tu as bien traduit je trouve les expressions « t’es dingue » et « t’as qu’à ».

Comprends moi bien, Putakli, je ne cherche pas à faire le procès de ta traduction, que je trouve très drôle une fois encore. Mon intention n’est pas non plus de jouer à qui a la plus grosse – je suis assez pudique comme garçon. En revanche ce qui m’intéresse dans l’exercice auquel tu t’es livré, c’est précisément la difficulté que nous pouvons éprouver à concevoir ce qu’est une langue « soutenue ». Il ne me semble pas que cette classification soit toujours pertinente, et que l’on puisse opposer d’une façon aussi systématique et binaire deux niveaux de langue portés chacun par une syntaxe et un vocabulaire qui leur soit propre. Aussi ne t’es-tu pas contenté de transcrire ces énoncés dans une niveau de langue supérieur, tu les as tout bonnement réécrits, tu les as ancrés d’autorité dans une situation d’énonciation précise, et tu as même changé nos clinquants casiers métalliques en antiques et respectables pupitre dix-neuviémistes.

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Mon intention n’est pas non plus de jouer à qui à la plus grosse – je suis assez pudique comme garçon.

Bonne illustration des différents niveaux de langage! 

Cela dit, entièrement d'accord avec votre intervention... 

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1 - Racine a eu dans sa vie des comportements de courtisan, mais la langue qu'il emploie dans ses œuvres n'est pas du tout celle d'un courtisan. C'est celle d'un poète.

2 - Si on change les termes sans toucher au reste, on ne produit pas un langage soutenu mais un langage précieux. Cette manière de faire me rappelle un souvenir d'enfance où j'entendais une dame dire à un paysan à propos d'un lapin: "Voudriez-vous l'exécuter afin que nous puissions le consommer". L'équivalent actuel de la péciosité est la contorsion administrative: "Nous nous excusons pour la gêne occasionnée". C'est en parlant ainsi qu'on a un langage de courtisan reconnaissable à l'excuse superflue et la "gêne occasionnée" intempestive.

3 - Le terme "langage soutenu" n'est pas d'une précision telle qu'il désigne une chose parfaitement définie et comprise de la même manière par tout le monde. Comme dans tous les cas où il y a un peu de jeu dans le lien signifiant-signifié, ou bien on va à la nage dans la polysémie, ou bien on prend prend parti après avoir cherché à deviner ce que quelqu'un veut dire derrière ce qu'il dit, afin de répondre à ce qu'il demande réellement, car, aussi adroit qu'il puisse être, il ne peut interroger qu'avec les moyens dont il dispose, la langue qu'il a.

4 - Mais pour prendre parti, il faut déjà avoir pris du recul, en sorte qu'il s'agisse moins de choisir des mots et une syntaxe que de choisir une perspective à partir d'un point de vue qu'on compare à un autre.

5 - Ceci oblige à intégrer de nouvelles relations: la relation de personne à personne interfère avec la relation directe avec les objets, car en prenant du recul, on invite l'interlocuteur à le faire aussi et tente de l'entrainer. C'est alors que les choses se corsent si celui-ci résiste et cherche au contraire à vous entrainer à coller au mot qu'il veut pointer. C'est ce qui se produirait dans cet exemple si on se bloquait sur le mot pupitre, écrit sans intention par maladresse imputable à mon âge, contrairement à Monsieur et chapeau écrits avec intention. Mais c'est surtout ce qui se produit habituellement si on cherche à expliquer ce qu'on ne comprend pas en changeant la signification des mots pour mettre le texte à sa portée: la traduction mot à mot est le pendant de ce que serait le langage soutenu s'il était produit par l'opération inverse. On voit très bien ce que çà donne .

6 - Il est faux de dire  "Ecrire dans un français soutenu, c’est rechercher une langue grammaticalement pure, sans erreurs",  car si c'était cela, le texte initial serait parfait. Il est simplement écrit dans une autre langue, parfaitement respectable, cohérente, et qu'on comprend très bien. Mais si on veut faire du rafistolage en bidouillant la grammaire et le vocabulaire d'une langue avec ceux d'une autre on produit un monstre batard et ridicule.

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Putakli a écrit :
Il est faux de dire  "Ecrire dans un français soutenu, c’est rechercher une langue grammaticalement pure, sans erreurs",  car si c'était cela, le texte initial serait parfait. Il est simplement écrit dans une autre langue, parfaitement respectable, cohérente, et qu'on comprend très bien.

Je suis tout à fait d'accord.
Le langage familier utilise des tournures syntaxiques différentes du langage soutenu, mais cela ne veut nullement dire qu'elles sont incorrectes parce que familières.

Blumroch a écrit :
Si le dictionnaire souligne les mots familiers, il n’oppose pas un lexique courant à un lexique soutenu.

C'est faux. Le Robert, par exemple, ne souligne pas que les mots familiers.
Entre autres abréviations utilisées :
FAM. POP. COUR.  LITTÉR.

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1 - Racine a eu dans sa vie des comportements de courtisan, mais la langue qu'il emploie dans ses œuvres n'est pas du tout celle d'un courtisan. C'est celle d'un poète.

C’est une très belle affirmation, même si elle ne veut pas dire grand-chose. Villon avait je crois une langue de poète – si l’on entende qu’il pratiquait la poésie avec assez de bonheur - tout comme Ronsard, ou Rimbaud : aucun d’eux n’écrivait comme Racine. Mieux vaut laisser de côté ces terminologies un peu vaseuses. Je ne vais pas répondre point par point, ce serait laborieux et n’intéresserait personne.

Une dernière chose cependant. Le propre de toute langue est d’être normative : de cette norme née une syntaxe, un vocabulaire, une orthographe (littéralement : « l’écriture droite », c’est assez parlant). Ce n’est bien évidemment pas la seule norme que nous connaissons, et vous avez raison de le souligner : l’on peut dire qu’il y autant de langues que d’indentés – et j’entends par identité autant des individus (idiolectes) que des groupes sociaux (sociolectes). Nous nous affirmons au sein du corps social à chaque fois que nous prenons la parole, à chaque fois que nous nous référons, consciemment ou non, à l’une de ces normes. L’usage de la parole revient toujours à une affirmation de soi.
Voilà pour vous répondre, notez bien que nous sommes parfaitement hors sujet, j’en reviens donc à ma langue « pure ». Cet adjectif je ne l’ai pas choisi par hasard : il est celui des grammairiens – ou plus exactement des « remarqueurs » comme on les appelait – du XVIIe siècle. Je ne me risquerai pas à affirmer que cette langue-ci est supérieure au verlan, au wesh, au basque ou à l’occitan – tout cela est somme toute très arbitraire – ; je ne cherche pas à établir quelle est la « meilleure » langue. Je me borne à énoncer ce qui est une évidence banale : nos grammaires véhiculent un certain usage, hérité pour une large part de la norme du XVIIe siècle, qui est un siècle de codification de la langue française. Le propre de cet usage est de décréter - encore une fois arbitrairement, soit - ce qui est juste ou faux, ce qui est correct ou non. L'exercice auquel se livre Gaetan n'a pas d'autre but que de tester l’état de ses connaissances quant à cette norme, en l’invitant à « transcrire » quelques énoncés dans une langue plus conforme au canon actuel.

Putakli répond du tac au tac aux commentaires que je lui fais : dans un premier temps, il se défendait d’avoir outré la transcription en disant qu’il n’avait, somme toute, fait qu’ajouter un ou deux mots en début et en fin de phrase. J'ai simplement comparé son travail à l'énoncé initial, ce qui l'a poussé à changer son angle d'attaque, à inverser purement et simplement sa défense : il lui fallait tout changer aux texte de départ de peur de passer pour précieux. Je me suis exprimé sur ce sujet, lui aussi, je n’insiste pas.

Entre autres abréviations utilisées :
FAM. POP. COUR.  LITTÉR.

En d’autres termes, le Robert lui aussi n’établit pas vraiment de différence entre vocabulaire courant et vocabulaire soutenu, à moins que l’on ne considère qu’il entende par « littéraire » ce que nous appelons « soutenu ». Cela ne va pas de soi.

Transformer des phrases en langage soutenu

Bonsoir Blumroch,

Je pense effectivement que pour Le Robert, littéraire = soutenu.

Muriel

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Transformer des phrases en langage soutenu

Ce qui revient à dire que la langue "soutenue" n'est pas ou plus une langue orale. N'est-ce pas ce que signifie "littéraire" ? C'est une prise de partie ambitieuse de la part du Robert, qui va plutôt dans le sens de ce que je disais : cela ne veut plus dire grand chose pour nous, aujourd'hui, un "registre soutenu".

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Pour moi, litt c'est encore plus que soutenu... C'est rare. Or, le langage soutenu n'est pas particulièrement rare, il est juste très rare de s'en tenir à un seul registre sans jamais varier. Dans la langue quotidienne, nous mélangeons allègrement les registres, non ? Enfin, j'avoue ne pas être très spécialiste en la matière

Une idée me vient : en arrivera-t-on un jour à classifier les différentes orthographes d'un même mot : fam/cour/litt ? Quand je vois les jeunes élèves d'aujourd'hui, j'ai l'impression que c'est la correction orthographique, plus que la grammaire ou le registre, qui est devenue un luxe. (Autant préciser que je ne dis pas cela pour dénigrer les personnes concernées, j'y vois simplement une drôle de perspective linguistique)