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Douleur et beauté

Bonsoir à tous et à toutes,

Ma question est simple : pour faire de la beauté, faut-il avoir souffert ? Faut-il avoir affronté une douleur dans la vie ?

Voici quelques éléments qui viennent me perturber...

Oui, on peut dire que Balzac a eu ses désillusions qui ont fait que... Dans Illusions perdues, il disait de la bouche de Lousteau : "Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas."

Mais de l'autre, on ne peut pas dire que Proust ait eu un chemin de croix (pas dans la reconnaissance... qu'il a sûrement vécue comme une douleur...) comme celui d'un Dostoïevski. D'un autre côté, on ne peut pas dire que Rabelais ait souffert dans sa vie...
La joie, l'aisance, peut-elle aveugler ? Empêcher toute lucidité ou discipline pour créer des chefs-d'oeuvre.

Il me semble que c'est une vraie question. Faut-il tuer ou se faire mal pour accoucher du beau ?

Il me semble la discipline n'est pas forcément la souffrance morale ou physique. J'aperçois une vision kafkaïenne dans la vocation de l'écrivain, due aussi, en partie, à celle de Flaubert. Mais est-ce si vrai que cela ?
Hugo a bien écrit Les Misérables dans un luxueux appartement...
Cette question me perturbe.

Votre participation est franchement la bienvenue.

Douleur et beauté

Moi je pense que oui. J'écris quand je vais mal. Quand je vais bien, il n'y a plus rien à dire, je suis tellement emporté par ce sentiment de bien être que je ne pense même pas à écrire. Et souvent mes plus belles phrases sont remplies d'amertume. C'est quand je vais mal que je crée vraiment de belles phrases, remplies de sens.

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Douleur et beauté

Je ne crois pas que l'écriture doive se résoudre à une catharsis personnelle ; on n'écrit pas quand on va mal, sans quoi on ne voit jamais les raisons de ce mal (sauf si on est un grand écrivain, mais le grand écrivain, justement, avant même d'écrire, est dans un état qui s'approche du stoïcisme, il s'est lavé déjà de ses problèmes personnels car il les a compris).
Réduire l'écriture à une simple représentation de nos maux personnels que l'on tourne en universel par une arrogance monstrueuse, ça s'appelle... le romantisme. ►

Douleur et beauté

Oui, c'est justement ça que je voulais dire. Quand je vais mal, je me pose des questions, y répond et c'est dans ce moment de réflexion sur moi même que j'écris. Et c'est ces questions que tout le monde se pose auxquelles je répond. Mais après, tout le monde à "son écriture", son propre style. Moi ça marche comme ça, mais d'autres ne sont pas du même avis. On ne peut répondre à ta question que subjectivement après tout. Il ne faut pas forcément du moche pour créer le beau.

Douleur et beauté

Lier la création à la douleur, c'est précisément une idée romantique. Les exemples que tu cites montrent d'ailleurs que ce lien n'a rien de nécessaire. C'est même plutôt la souffrance qui empêche la lucidité et la discipline. Si j'étais cynique, je regretterais même que la souffrance n'engendre pas la beauté, car il y aurait des chefs-d'œuvre partout  .
À mon sens, c'est une idée dangereuse, qui est surtout un prétexte pour magnifier la souffrance et, finalement, s'y complaire. Quand certaines personnes se sont définies dans la souffrance, il est plus confortable d'y rester vautré plutôt que de remettre en cause la façon dont elles se sont définies.
Par contre, la création a sans doute quelque chose à voir avec une forme d'insatisfaction fondamentale : il faut bien un sentiment d'incomplétude pour vouloir rajouter quelque chose à la création.

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Douleur et beauté

Trialph, je vous envoie mille baisers (sentimentaux (raisonnés), non romantiques ), devant tant de lucidité !   

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Douleur et beauté

de tous les auteurs et autrices que j'ai eu la chance de les lire et de tomber sur leurs biographies. j'ai toujours un fort pressentiment, que tous ont une vie misérable ou ont vécu des expériences insolites qui les poussent a écrire avec affinité leurs textes. mais à notre époque, ce n'est pas la douleur qui est le moteur de l'imagination, mais c'est l'imagination et l'évolution. il reste toujours un des éléments d'une réussite narrative, de pouvoir exprimer ce que les gens ressentent mais n'arrivent pas a exprimer.
ça ne peut être que mon point de vue personnel.

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Douleur et beauté

Le but de la littérature, selon moi, n'est pas de se faire l'avocat lyrique ou pathétique des aspirations ou inclinations de tout être humain ; il est de comprendre et de décrypter le monde dans lequel on vit, la nature de l'être humain, ses ruminations. Comprendre : prendre avec. Plutôt que "louer" ou exprimer des horizons d'attente comme sur un plateau de cuisine.

Douleur et beauté

Avec cette définition, que fait-on d'Homère? Tu as le regard critique du XXème siècle, mais il ne peut pas englober toutes les littératures classiques, qui ne se sont pas définies avec cette esprit de lucidité presque scientifique, et même trop scientifique pour pouvoir se vérifier par l'exemple dans la somme littéraire mondiale.

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Douleur et beauté

Je trouve ta remarque extrêmement judicieuse et je te remercie

Il me semble que le rôle de la critique est de vérifier, par les outils qu'elle a à sa disposition, la richesse d'une oeuvre. Dans le cas de Homère, il me semble qu'on ne peut réduire sa poésie à un simple divertissement. La critique peut révéler, dans cette exaltation mythique, un regard sur le monde, une philosophie, une révélation même sur la nature humaine, et une compréhension d'ensemble sur l'être humain, le symbolisme de ces héros, etc...

Lovecraft me paraît emblématique, aussi, de cette donnée. Son but n'était pas simplement de faire des histoires à faire peur ou de créer des mythes ; il y a une dimension misanthrope chez lui. Tous les dieux sont cruels, il n'y a plus de héros. L'homme est aspiré par des ténèbres. Il y a aussi, dans cette apparente lecture mythique du monde, une donnée scientifique à laquelle l'écrivain aspirait.
Je distingue bien l'art de la science. La science n'a souvent pas la manière pour révéler et, d'ailleurs, elle s'en moque ; mais l'art la dépasse quand il révèle le secret des mythes qui ne sont que l'expression d'une culture, donc une lecture du réel, de la politique, etc. Je pense...

Ce que je veux dire est que je n'imagine pas Homère faire le troubadour (et même les troubadours, certains, critiquaient quelque chose, tentaient de révéler quelque chose) ; il n'était pas dans un état arrêté qui visait à chanter ou louer la grandeur de" ou la complaisance dans une civilisation... Je pense ! Mais ton avis peut m'éclairer aussi