La Bruyère, Onuphre

Voici le texte de La Bruyère, portrait d'Onurphe dans lequel je peine à déterminer la focalisation, je pense que le narrateur est omniscient mais je n'en suis pas sûre : est-il intradiégétique ? Je me mélange et je n'arrive pas à déterminer son statut.

Onurphe n’a pour tout lit qu’une housse de serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet ; de même il est habillé simplement, mais commodément, je veux dire d’une étoffe fort légère en été, et d’une autre fort moelleuse pendant l’hiver ; il porte des chemises très déliées, qu’il a un très grand soin de bien cacher.
Il ne dit point : Ma haire et ma discipline, au contraire ; il passerait pour ce qu’il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu’il n’est pas, pour un homme dévot : il est vrai qu’il fait en sorte que l’on croit, sans qu’il le dise, qu’il porte une haire et qu’il se donne la discipline.
Il y a quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment, ouvrez les : c’est le Combat spirituel, le Chrétien intérieur, et l’Année sainte ; d’autres livres sont sous la clef.
S’il marche par la ville, et qu’il découvre de loin un homme devant qui il est nécessaire qu’il soit dévot, les yeux baissées, la démarche lente et modeste, l’air recueilli lui sont familiers : il joue son rôle.
S’il entre dans une église, il observe d’abord de qui il peut être vu ; et selon la découverte qu’il vient de faire, il se met à genoux et prie, où il ne songe ni à se mettre à genoux, ni à prier.
Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d’autorité qui le verra et qui peut l’entendre, non seulement il prie mais il médite, il pousse des élans et des soupirs ; si l homme de bien se retire, celui-ci, qui le voit partir, s’apaise et ne souffle pas.

Merci pour ce petit coup de pouce !

2

La Bruyère, Onuphre

Bonjour Valoo,

Il s'agit d'Onuphre, l'hypocrite.

Concernant la focalisation ou point de vue, on reconnaît traditionnellement trois niveaux :

  • La focalisation (ou point de vue) externe consiste à raconter les événements par un narrateur qui est témoin. Les informations se limitent donc aux actions, aux gestes, aux paroles... Les pensées et les sentiments des personnages restent inaccessibles et le narrateur ne peut qu'émettre des hypothèses à ce sujet.

  • On parle de focalisation zéro (ou point de vue omniscient) lorsque le narrateur sait tout, voit tout, connaît tout. Tout est raconté, y compris ce qui se passe au même moment dans des endroits différents. On accède à l'intimité des personnages : on connaît leurs sentiments, leurs pensées, leurs souvenirs...

  • La focalisation (ou point de vue) interne consiste à représenter les événements à travers la sensibilité et le regard d'un personnage.

Je pense que c'est le premier qui est appliqué ici. Onuphre est vu de l'extérieur. J'ajouterais que le grand art de La Bruyère (à la différence du Tartuffe de Molière) est de nous maintenir à la surface, au niveau des apparences. Onuphre est un homme dangereux : faux dévot subtil, sans arrêt sur ses gardes, il ne commet aucun faux-pas, il garde un contrôle sur ses pulsions au point d'en paraître inhumain. Jamais une erreur, jamais de spontanéité, tout chez lui est calcul. Onuphre est l'homme des apparences qui deviennent réalité par son habileté : c'est un acteur de premier ordre. La focalisation externe est la seule possible pour réussir cette démonstration.

Le niveau diégétique est une autre notion.
Le narrateur et le narrataire peuvent être totalement effacés : c'est le cas ici : ils sont dits extradiégétiques. Mais même à ce niveau extradiégétique, le narrateur peut intervenir à certains moments dans le récit, pour commenter ou émettre un jugement sur l'objet de sa narration, pour juger son personnage. Dans ce texte, ce sont les choix, les accumulations, la mise en perspective qui indiquent la manière de penser de La Bruyère.
Inversement, le narrateur et le destinataire — qu'il soit lecteur ou auditeur — peuvent être des protagonistes ou des personnages secondaires dans l'intrigue, par exemple, dans les romans épistolaires, dans l'autobiographie, dans le cadre des récits internes au récit (récits faits ou rapportés par des personnages à d'autres) ; ils sont alors dits intradiégétiques, c'est à dire à l'intérieur de l'histoire, de plain-pied avec les personnages.