La poésie a-t-elle le pouvoir d'être éternelle ?

Bonjour à tous,

Je suis élève en première S et j'ai un problème avec une dissertation que j'ai à rendre.
J’espère que vous pourrez m'aider.
Alors voici le sujet :

Mais les vers souverains
Demeurent
Plus fort que les airains.

Pensez-vous, comme Gautier, que la poésie ait le pouvoir d’être éternelle ? Quelle serait, selon vous, les raisons de sa pérennité ?

Voilà, j'espère vraiment du fond du cœur que vous pourrez m'apporter votre aide.
Merci d'avance...

La poésie a-t-elle le pouvoir d'être éternelle ?

Voici mes pistes :
Poésie pouvoir d'être éternelle ?
* Car elle émeut
* Car elle surprend
* Elle rend sensible à la portée morale (sonorités, connotation des mots à la rime, rythme)
Ceci serait une première partie.

Avec pour transition ceci :
Ainsi la poésie a le pouvoir d'être éternelle grâce à de grands poètes notamment ceux qui manient émotion et morale pour nous surprendre. Il est néanmoins évident que nous sommes encore plus sensibles à certains thèmes particulièrement bien traités (je pense ici à des thèmes tristes comme la maladie, la mort...)

Ensuite je voudrais parler dans une deuxième partie des thèmes et des personnages à travers lesquels sont traités le thème pour dire qu'ils jouent un rôle important dans l'immortalité de la poésie car en frappant le lecteur ils immortalisent le poème.

Voilà je ne sais pas si c'est bien, c'est la première dissertation que je fais de ma vie ! Alors, svp, aidez-moi je n'ai ni plan bien déterminé ni idées de poètes car, étant en S, j'avoue ne pas lire beaucup et ne pas avoir une grande culture générale dans ce domaine. S'il vous plaît, aidez-moi  à continuer pour pouvoir rendre quelque chose de convenable.
Merci.

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La poésie a-t-elle le pouvoir d'être éternelle ?

Bonsoir,

Gautier est le théoricien de l'art pour l'art.
Gautier expose la théorie de l'art pour l'art dans la préface de son roman, Mademoiselle de Maupin (1836). On s'est souvent contenté de souligner l'aspect négatif de cette théorie, ses refus, sans montrer assez ses aspects positifs, les valeurs qu'elle défend.
L'idée fondamentale, c'est que l'art n'a d'autre but que lui-même. La création artistique doit être parfaitement gratuite: « II n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien; tout ce qui est utile est laid.» Un triple refus découle de cette conception:
· refus de la poésie politique à la façon de Hugo (l'art est indifférent au progrès social),
· refus de la poésie philosophique à la manière de Vigny (l'art n'a pas à transmettre des idées ou une morale);
· refus de la poésie sentimentale à la façon de Lamartine, car le lyrisme est trop souvent un laisser-aller dont la forme pâtit.
Tels sont les refus. Quant aux valeurs défendues, elles sont essentiellement la beauté et la liberté. Dans le poème "L'Art", Gautier a exprimé son culte pour la belle forme que seul peut dégager un long et pénible travail. L'artiste est libre de peindre ce qu'il veut. L'accuser d'être immoral ou mensonger, c'est lui faire un faux procès, car son domaine n'est ni le Bon, ni le Vrai, c'est le Beau. Toute censure est donc absurde, et la seule critique admise est celle qui porte sur la qualité artistique de l'œuvre.

Vigny ne s'exprimerait pas autrement dans "La bouteille à la mer" : la poésie confère à la pensée la dureté et l'éclat du diamant. Comment interpréter ces images ? Il faut chercher dans la forme et ses contraintes qui imposent la ciselure et la contraction. La poésie serait donc un art du bien dire, une forme qui viendrait donner un prix supplémentaire à la pensée du poète. Les deux auteurs, malgré leur différend, se rejoignent dans leur culte de la belle forme.

Alors que retenir comme plan ?
Un plan qui réponde aux questions posées par le sujet :
Oui, la poésie peut traverser les époques si les sentiments qu'elle véhicule sont intemporels
Mais il peut y avoir l'obstacle de la langue et des réalités culturelles qui ont disparu
En fait ce qui demeure est ce qui est bien dit, ce qui est fort et beau.

Ta première partie, si tu passes outre aux critiques de Gautier, peut convenir en la modifiant et en la complétant.
Tu pourrais ajouter une sous-partie sur "la poésie enchante". Va voir par exemple "L'Invitation au voyage" de Baudelaire

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté…

ou "La Chevelure" du même.

Je n'ai rien compris à tes intentions dans ta deuxième partie.

Je te proposerais donc d'examiner dans une deuxième partie (si tu ne te sens pas de traiter celle que je te propose) les raisons de cette pérennité.
Les raisons sont à rechercher dans plusieurs directions :
· Dans les rapports de la poésie avec la musique : rythmes, assonances, allitérations, harmonies imitatives…
· Dans les rapports de la poésie avec la langue orale : La poésie favorise la mémorisation par le retour des rimes, ses rythmes verticaux, le retour de refrains, ses formules lapidaires…
· Dans les rapports de la poésie avec les jeux de sens : champs sémantiques, homophonies, connotations…
· Dans l'art de la transposition : tout ce qui tourne autour de l'image, comparaison, métaphore, symbole… jusqu'à faire surgir une surréalité…
· Dans la capacité de la poésie à ordonner le chaos jusque dans sa structure rythmique… à donner un sens nouveau aux êtres et aux choses, à commencer par le vocabulaire (voir chez Mallarmé)…

Tout serait plus simple s'il n'y avait eu les tentatives d'Aloysius Bertrand et de Baudelaire puis de leurs épigones d'inventer une prose poétique plus souple que la poésie traditionnelle. Si bien qu'aujourd'hui, ce n'est plus de la poésie mais plutôt d'un langage poétique dont il faudrait parler.

Malgré tes études en 1re S, je t'invite à prendre le temps d'ouvrir quelques recueils poétiques parce que la poésie a toute la densité de la vie. Tu ne regretteras pas ce temps apparemment perdu.

La poésie a-t-elle le pouvoir d'être éternelle ?

Je vous remercie du fond du cœur : votre aide m'est très précieuse et je vois mieux ce que mon professeur m'a demandé.
En ce qui concerne le poème "L'invitation au voyage", je l'ai étudié cette année même, donc ça tombe bien !
Cependant, j'aurais quelques questions à vous poser car j'ai quelques points qui sont flous.

Tout dabord, je pense faire ceci comme plan :

I- Certes Gautier a raison : la poésie a le pouvoir d'être éternelle
Avec une première partie sur la poésie lyrique et le problème du moi.
Avec des thèmes comme la peur de la mort, la déception amoureuse, l'éloge de la femme, le spleen, l'angoisse. Ces thèmes sont universels, et ils nous parlent encore maintenant.
La poésie peut être éternelle car les sujets qu'elle traite sont imtemporels et inhérents à toutes les époques.

Puis une deuxième partie sur la poésie enchante avec L'invitation au voyage.

Puis un II- Les raisons de cette pérennité
1- Les rapports de la poésie avec la musique (rythme, assonances et allitérations)
2- Les rapports de la poésie avec la langue orale
3- Art de la transposition

Et c'est dans cette deuxième partie que c'est assez flou : je comprends bien pourquoi ceci justifie sa pérennité, cependant je ne vois pas quoi mettre comme arguments et comme exemples pour le prouver. Si vous pouviez m'éclairer, je vous en serais reconnaissante.
Merci.

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La poésie a-t-elle le pouvoir d'être éternelle ?

Bonsoir,

Attention à ton orthographe !

Pour répondre à ton souci, tes arguments doivent s'appuyer sur des exemples.
Puisque tu connais l'Invitation au voyage, nous allons l'utiliser.
Ce qui suit ne figure qu'à titre d'exemples, il te faudra continuer.
1-Les rapport de la poesie avec la musique
(rythme, assonance, allitération)
Les rythmes
"Mon enfant, ma sœur", est un rythme binaire qui évoque donc l'affectivité, l'ébranlement des sentiments. Il faut relier l'utilisation de ce rythme à l'emploi du vocabulaire : deux mots qui renvoient au champ sémantique de la famille, et qui de plus, attribués à la femme aimée, créent des liens particuliers, ici de domination ou de condescendance ou d'attachement protecteur (à toi de choisir) avant de passer à une relation platonique et affectueuse. Tu peux en déduire un certain trouble de Baudelaire à l'égard de la femme et une attitude ambivalente faite de désir et d'idéalisation. Il faudrait en outre justifier l'emploi des pronoms possessifs… Le rythme est donc bien au service du sens et le renforce.
Plus loin, "Là, tout n'est qu'ordre et beauté,/Luxe, calme et volupté" est un rythme cumulatif qui évoque immanquablement la richesse de l'expérience, la plénitude de l'instant miraculeux. Mais tu peux remarquer qu'il se distribue dans les vers en un premier rythme binaire "ordre et beauté" du côté de l'affectivité, ici peut-être l'étonnement ; et un second rythme ternaire "Luxe, calme et volupté" qui sous-tend la perfection, l'ordre. Si tu ajoutes que ce rythme est croissant 2/2/3, tu as là un renforcement de l'expérience extatique…

Il te faut montrer donc la conjonction des effets au service de l'expression.

Tu ne sembles pas avoir retenu le jeu sur les sens, les connotations, c'est dommage. Là aussi à titre d'exemple, "Les soleils mouillés / De ces ciels brouillés"… Le mot ciels devrait attirer ton attention. En principe le pluriel de ciel est cieux. La forme ciels renvoie à l'art pictural. Baudelaire commence à superposer plusieurs expériences sensibles : celle du tête-à-tête amoureux yeux dans les yeux, et celle de la contemplation d'un tableau (renvoi à la peinture de Van Dyck ?) celle du visage de la femme, de ses yeux humides et de la lumière de son regard, et celle de la femme-paysage à la fois nuées et soleil voilé, celle du bonheur mêlé d'une certaine tristesse…

Là encore, le même principe, montrer la conjonction des effets au service de l'expression et de l'intention : Baudelaire veut rendre compte d'une expérience bouleversante, celle de l'unité et de la beauté. Peu à peu et tout à la fois, la rencontre amoureuse devient expérience esthétique et mystique. Pour une rare fois, ce n'est pas le spleen qui a le dernier mot.

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La poésie a-t-elle le pouvoir d'être éternelle ?

N’oubliez pas de lire aussi ces quelques extraits de textes : Site-magister.com/sujets5.htm#etTS ainsi que ces « arts poétiques ».

La poésie a-t-elle le pouvoir d'être éternelle ?

Je tiens à vous remercier de votre aide  : celle-ci m'a été précieuse et je vous en suis reconnaissante. Merci également pour les extraits de textes que j'ai trouvés très intéressants.
P.S. : j'ai suivi vos conseils Jean-Luc et je viens d'emprunter un recueil de poèmes intitulé Les Fleurs du mal de Baudelaire.
Merci encore et à bientôt.

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La poésie a-t-elle le pouvoir d'être éternelle ?

Bonsoir,

Bravo ! Tu as choisi le prince des poètes. Pour que tu tires profit de cette lecture, quand tu auras fini, fais-moi signe et je te donnerai quelques notes de lecture.

Jean-Luc

La poésie a-t-elle le pouvoir d'être éternelle ?

Bonjour,
Je me permets de vous réécrire cher Jean-Luc car j'achève ma lecture concernant les Fleurs du mal. Je n'ai malheureusement pas compris le sens de tous les poèmes mais certains m'ont fort interessé notamment « Spleen » sur lequel je me suis attardé. Je ne regrette point d'avoir lu ce recueil et bien au contraire il m'a été très instructif je vous remercie donc de m'avoir poussé vers la lecture.

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La poésie a-t-elle le pouvoir d'être éternelle ?

Bonsoir eleveee,

Chose promise, chose due.

D'abord il faudrait rendre compte du titre.

Les Fleurs du Mal
Ce recueil de poèmes a été publié pour la première fois en juin 1857, puis augmenté de trente-cinq pièces en février 1861 et de vingt-cinq en décembre 1868 (à titre posthume).
Commencés sans doute dès 1843, la plupart des poèmes paraissent d'abord dans des revues. Après avoir pensé intituler le recueil les Lesbiennes puis les Limbes, Baudelaire se décide pour les Fleurs du mal. Ce titre emprunté à une des parties du recueil peut signifier la volonté provocatrice du poète qui entend dénoncer le conformisme bien-pensant et bourgeois. Il peut être aussi interprété comme la valeur rédemptrice de la poésie qui fait œuvre de beauté : « Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or ».  Grâce à l'alchimie poétique, les fleurs naissent du mal, esthétiquement fécond. Ce peut  être enfin une allusion lucide au mal existentiel de Baudelaire : l'impuissance créatrice, la poésie vécue comme une tentative désespérée et pathétique d'échapper au mal de vivre. Ces « fleurs maladives », nées de la souffrance du poète sont dédiées à Théophile Gautier. En août 1857, l'ouvrage est condamné pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs », preuve que la première signification a fait scandale et a occulté les autres.

L'architecture secrète des Fleurs du mal ou la composition d'un enfer.

Il ne faut pas voir dans cet ouvrage une « structure biographique ». Sa composition ne relève pas de l'anecdotique. Plusieurs fois remanié et finalement inachevé, le recueil procède plutôt d'une confession apprêtée, cherchant à rendre compte d'un itinéraire spirituel et esthétique. Baudelaire nous en a prévenus  : «  Le seul éloge que je sollicite pour ce livre est qu'on reconnaisse qu'il n'est pas un pur album, et qu'il a un commencement et une fin ». Cette « architecture secrète », selon les termes de Barbey d'Aurevilly, correspond à une tragédie avec son exposition, ses cinq actes et son dénouement.
L'exposition requiert toute la première partie, la plus longue où Baudelaire va à la découverte de sa dualité, cause de son mal, « Spleen et Idéal ».
1    Dualité de l'expérience de l'artiste (I - XXI) placé entre le ciel qui l'attire et le sol qui le retient, entre les deux sources divine et infernale de la beauté.
2    Dualité de l'amour (XXII - LXIV) charnel et mystique, éros et agapè. Finalement l'amour reste ambigu.
3    Dualité de l'expérience de la solitude (LXV - LXXXV) : emporté par l'Idéal ou accablé par le Spleen, le poète découvre la fêlure de son âme, sa blessure secrète.
Les cinq actes sont les tentatives du poète pour échapper à cet insupportable tête-à-tête avec lui-même.
1    La tentative de la charité romantique : las de l'introspection, le poète se tourne vers les « Tableaux parisiens ». Il a pitié de la mendiante, de la négresse, des vieillards. Cependant ces souffrances le renvoient à sa fatigue et à sa lassitude morale.
2    La tentative des paradis artificiels avec « le vin » : loin de faire naître la poésie, il donne soif.
3    La tentative de la débauche, des fleurs vénéneuses, des « fleurs du mal » : toutes ces curiosités malsaines le détruisent et le conduisent à la mort.
4    La tentative du blasphème : Baudelaire se tourne vers le « plus beau des anges », Satan. Dans un effort de lucidité, il voit son cri de désespoir aller grossir le fleuve de révolte qui ne peut atteindre un Dieu inaccessible.
5    Dernière tentative : la Mort avec ses multiples avatars entre lesquels le poète ne sait choisir celui qui lui serait destiné.
Le dénouement est constitué par CXXVI : « le voyage » qui résume tous les échecs des tentatives précédentes mais qui laisse pressentir que la mort sera elle-même un échec, un « paradis artificiel » de plus.

une rhétorique de la transgression en devenir

Rimbaud, qui salue en Baudelaire le « premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu », déplore son conservatisme : « la forme si vantée en lui est mesquine, les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles ». En effet, près de la moitié des Fleurs du mal sont des sonnets et Baudelaire reste fidèle à l'alexandrin, au quatrain à rimes plates ou aux figures de style usées comme l'allégorie. Cette prudence s'explique par le classicisme de sa formation et de ses goûts personnels; méfiant à l'égard de l'inspiration et des débordements du sentiment, il ne cesse de faire l'apologie des contraintes, du travail et de la rigueur qui imposent une forme et une technique maîtrisée.
L'originalité de Baudelaire est ailleurs, dans le contraste entre cette forme stricte et la modernité de son inspiration : c'est ainsi qu'il s'amuse à faire rimer « rhétorique » avec « hystérique » ! (« Épigraphe pour un livre condamné »). S'il reste fidèle à la traditionnelle comparaison, il y associe des éléments si inattendus que l'image fait explosion : « La jarretière, ainsi qu'un œil secret qui flambe… » (« Une martyre »). Son vocabulaire souvent banal est aussi parfaitement hétéroclite et mêle les mots rares et précieux au lexique de la modernité industrielle et urbaine. « C'est dans la substance des mots que Baudelaire est Baudelaire. Les rapports syllabiques, les sonorités, la tension entre les termes, la tension dans la succession des vers, voilà la "rhétorique profonde" dont il a eu la volonté ».
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, Encyclopédie Microsoft® Encarta® en ligne 2009.

Le dernier des romantiques et le premier des symbolistes : l'initiateur de la poésie moderne

Baudelaire peut être qualifié de « mystique dévoyé ». Poète du masque, aux sincérités successives, Baudelaire mélange satanisme et christianisme. Il révèle une « religion travestie » selon ses propres mots à Ancelle. Sens aigu du péché, prière, sont des expériences omniprésentes chez lui, mais leur destination reste équivoque. Plus claire est sa religion du beau, son désir d'effraction du paradis par la « sorcellerie évocatoire ». Baudelaire utilise la magie de son lyrisme romantique tourné vers l'introspection, coulé dans une poétique classique pour ensorceler femmes, lecteur, diable et Dieu.
Baudelaire est aussi un romantique attardé dans un monde matérialiste et désenchanté. Poète idéaliste, lointain disciple de Platon, il a découvert chez Hoffman l'existence de correspondances entre les sensations, la « ténébreuse et profonde unité » du sensible. Cette trouvaille est confortée par son expérience personnelle des synesthésies. Ainsi la poésie doit traduire les correspondances « horizontales » entre les sensations. Ensuite la poésie doit être en correspondance avec les autres arts : gravure, musique, peinture. Les Fleurs du mal contiennent de nombreuses pièces qui sont des transcriptions d'autres formes artistiques : « l'invitation au voyage » qui évoque la lumineuse peinture hollandaise de Ruysdael ou « Bohémiens en voyage » qui s'inspire d'une gravure de Callot. La poésie enfin est une forme de la connaissance, une tentative de découvrir derrière les formes sensibles les symboles d'une réalité idéale, les correspondances « verticales », le « secret douloureux » dont parle « vie antérieure ». Ce passage du réel au spirituel entrevu dans les « paradis artificiels » s'opère en poésie à la faveur de l'insolite, du bizarre, condition du beau selon l'auteur de Curiosités esthétiques.
Pourtant Baudelaire voit rarement clair dans la « forêt de symboles ». Son œuvre est plutôt la description de sa quête mystique que le compte-rendu de ses résultats : itinéraire hésitant, alourdi par la lassitude, débouchant sur l'échec. Grand déchiffreur de « correspondances », Baudelaire découvre surtout les affinités qui existent entre le monde et lui. Dans ce retour sur lui-même, il s'éloigne du symbolisme intégral et reste un romantique, mais un romantique moderne, précurseur dans les voies empruntées par la poésie moderne.