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Émile Verhaeren, Les Usines

Bonjour, une fois de plus je poste une nouvelle discussion dans le but de comprendre clairement un texte, ici un extrait du poème "Les Usines" d'Émile Verhaeren.


Automatiques et minutieux,
Des ouvriers silencieux
Règlent le mouvement
D'universel tictacquement
Qui fermente de fièvre et de folie
Et déchiquette, avec ses dents d'entêtement,
La parole humaine abolie.

Plus loin, un vacarme tonnant de chocs
Monte de l'ombre et s'érige par blocs ;
Et, tout à coup, cassant l'élan des violences,
Des murs de bruit semblent tomber
Et se taire, dans une mare de silence,
Tandis que les appels exacerbés
Des sifflets crus et des signaux
Hurlent soudain vers les fanaux,
Dressant leurs feux sauvages,
En buissons d'or, vers les nuages.

Et tout autour, ainsi qu'une ceinture,
Là-bas, de nocturnes architectures,
Voici les docks, les ports, les ponts, les phares
Et les gares folles de tintamarres ;
Et plus lointains encor des toits d'autres usines
Et des cuves et des forges et des cuisines
Formidables de naphte et de résines
Dont les meutes de feu et de lueurs grandies
Mordent parfois le ciel, à coups d'abois et d'incendies.

Je dois faire le commentaire composé de cette partie du poème pour Jeudi maximum.
A dire vrai, il y a des passages que je ne trouve pas très clairs... la première strophe, de "Automatiques" à "abolie" : à qui appartiennent les "dents d'entêtement" ? Puisqu'il y a l'adjectif possessif "ses"... à qui ou à quoi sont-elles rattachées ? Le "mouvement" ? En fait je ne comprend pas l'image qu'Émile Verhaeren veut ici donner.
Et un mot me trouble... "titctacquement" (l.4), effectivement, c'est un mot qui n'existe pas, il y a donc néologisme, du moins ça me semble explicite, mais là encore je ne comprend pas l'utilité du néologisme... est-ce un simple jeu de mot ?

Mon professeur nous a donné le plan suivant :

I] La description réaliste d'une ville au XIXème sicèle
II] La transfiguration de la ville
III] La dénonciation de la condition ouvrière

Pour ce qui est de la première partie, je sais qu'Émile Verhaeren a voulu montrer dans Les Villes tentaculaires une ville où règnent détresse, misère et dégradation, qui sont explicitement illustrées dans "Les Usines". Dans ce poème, on peut remarquer un des thèmes essentiels au mouvement symboliste : la création d'un paysage fluide et mystérieux, ainsi que l'utilisation d'un langage énigmatique.
J'ai des éléments, mais j'ai du mal à les regrouper convenablement... pourriez-vous m'apporter vos remarques et suggestions sur le sujet ainsi que sur mes notes ? Je pense être sur la bonne voie, mais je préfère tout de même avoir confirmation.

Pour la deuxième partie, je sais qu'un des buts des poètes symbolistes est de suggérer l'existence d'un univers supérieur et invisible dont le monde réel n'est que le reflet. Dans cette partie des "Usines", Verhaeren laisse suggérer au fil du poème un monde lointain, sa description propose de regarder plus loin au fur et à mesure, cela se voit surtout dans la troisième strophe "Là- bas, (...) Et plus lointains encor (...) Et des cuves et des forges et des cuisines (...) " (l. 19 à 23) Il y a une succession de "et", le rythme s'accélère, Verhaeren va à l'essentiel à la fin de cet extrait, et il parle ensuite du "ciel" (l.26), c'est une description en Crescendo à première vue.
Ici encore j'ai quelques éléments mais ne parvient pas à les regrouper correctement...

Pour la troisième partie, je ne sais pas trop quoi dire... en lisant le texte, on voit que les ouvriers travaillent beaucoup et ne s'arrêtent pas, d'où le rythme rapide du poème qui illustre bien ce point. La présence de mots forts tels que "vacarme", "chocs", "violences", "hurlent", "feux sauvages", "folles", "formidables", "mordent", "abois" et "incendies". A la fin de cet extrait, Verhaeren écrit "Dont les meutes (...) et d'incendies" (l. 25 à 26), ce qui fait penser à la chasse, lorsque les aboiements d'une meute entourent une bête. C'est une métaphore, c'est bien ça ? Il est vrai que la critique de la condition ouvrière est assez explicite, or, je n'arrive pas à trouver plus d'éléments que ça...


Je vous remercie d'avance pour votre aide.
Au plaisir.

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Émile Verhaeren, Les Usines

Bonjour Rufus Shinra,

Les dents sont celles du tictacquement.
L'effet produit est celui d'une triple antithèse entre machine et homme :
bruit <> parole humaine
mécanique <> souplesse humaine
folie <> mesure, raison
La machine introduit un univers inhumain.

Et un mot me trouble... "titctacquement" (l.4), effectivement, c'est un mot qui n'existe pas, il y a donc néologisme, du moins ça me semble explicite, mais là encore je ne comprend pas l'utilité du néologisme... est-ce un simple jeu de mot ?

Ce mot évoque le mécanisme d'une immense horloge qui crée l'asservissement de l'ouvrier. La durée humaine a cédé sa place au temps technologique.

Pour ce qui est de la première partie, je sais qu'Émile Verhaeren a voulu montrer dans Les Villes tentaculaires une ville où règnent détresse, misère et dégradation, qui sont explicitement illustrées dans "Les Usines". Dans ce poème, on peut remarquer un des thèmes essentiels au mouvement symboliste : la création d'un paysage fluide et mystérieux, ainsi que l'utilisation d'un langage énigmatique.
J'ai des éléments, mais j'ai du mal à les regrouper convenablement... pourriez-vous m'apporter vos remarques et suggestions sur le sujet ainsi que sur mes notes ? Je pense être sur la bonne voie, mais je préfère tout de même avoir confirmation.

La description réaliste de la ville réside d'abord dans la manière dont sont nommés les êtres et les choses, puis dans la description de leurs caractéristiques sensibles ; enfin aux harmonies poétiques, Verhaeren substitue un chaos.

Pour la deuxième partie, je sais qu'un des buts des poètes symbolistes est de suggérer l'existence d'un univers supérieur et invisible dont le monde réel n'est que le reflet. Dans cette partie des "Usines", Verhaeren laisse suggérer au fil du poème un monde lointain, sa description propose de regarder plus loin au fur et à mesure, cela se voit surtout dans la troisième strophe "Là- bas, (...) Et plus lointains encor (...) Et des cuves et des forges et des cuisines (...) " (l. 19 à 23) Il y a une succession de "et", le rythme s'accélère, Verhaeren va à l'essentiel à la fin de cet extrait, et il parle ensuite du "ciel" (l.26), c'est une description en Crescendo à première vue.
Ici encore j'ai quelques éléments mais ne parvient pas à les regrouper correctement...

Je crois que Verhaeren veut évoquer l'émergence d'un monde chaotique et primitif, un univers en rupture avec l'ordre du Logos, de l'Esprit qui planait au-dessus des eaux dans la Genèse. Ce qui en résulte est un enfer : regarde les images du feu, du désordre, de la révolte...

Pour la troisième partie, je ne sais pas trop quoi dire... en lisant le texte, on voit que les ouvriers travaillent beaucoup et ne s'arrêtent pas, d'où le rythme rapide du poème qui illustre bien ce point. La présence de mots forts tels que "vacarme", "chocs", "violences", "hurlent", "feux sauvages", "folles", "formidables", "mordent", "abois" et "incendies". A la fin de cet extrait, Verhaeren écrit "Dont les meutes (...) et d'incendies" (l. 25 à 26), ce qui fait penser à la chasse, lorsque les aboiements d'une meute entourent une bête. C'est une métaphore, c'est bien ça ? Il est vrai que la critique de la condition ouvrière est assez explicite, or, je n'arrive pas à trouver plus d'éléments que ça...

Regarde ce que j'ai écrit au début de ce message.

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Émile Verhaeren, Les Usines

Encore une fois merci beaucoup Jean-Luc.

J'aurais une dernière question : la description de la ville est-elle réellement à la fois un microcosme et un macrocosme ? J'ai lu ça quelque part, et ça m'intrigue, car je ne trouve pas d'éléments pouvant venir l'appuyer... est-ce faux ? A première vue, je trouve que Verhearen rend l'homme vraiment petit par rapport à un monde très vaste, mais c'est tout...
Encore désolée, je vous remercie de votre aide précieuse.

Sur ce.

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Émile Verhaeren, Les Usines

Ton impression est la bonne.
Le poème est construit selon des cercles concentriques :
- le premier comprend encore des présences humaines,
- le second englobe l'usine,
- le troisième embrasse l'horizon.

Nous avons donc affaire à une forme d'ascension par laquelle l'homme semble écrasé par un univers technologique effrayant. L'homme paraît perdu dans ce macrocosme.

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Émile Verhaeren, Les Usines

D'accord. Je comprend déjà un peu mieux.
Merci de ton aide à nouveau.

Courage pour la suite, et au plaisir ^_^

Désolée du double post, j'aurais une autre question à poser ><

Donc les sous parties de ma première partie pourraient être

I]
a. Microcosme → L'homme s'effaçant peu à peu en se laissant submerger par l'infiniment grand
b. Macrocosme → Le monde par rapport à l'infiniment petit : les hommes

Mon problème, c'est que ce sont les mêmes sous-parties que sur d'autres sites, et je ne voudrais pas que mon professeur pense que j'ai triché :s c'est pour cela que je voudrais trouver d'autres arguments, mais ce sont les plus clairs, je trouve ' donc j'ignore quoi faire.

Sinon, ces arguments sont-ils valables ?

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Émile Verhaeren, Les Usines

Ces sous-parties me semblent plaquées.
Pour décrire la réalité de la ville du XIXe siècle j'illustrerais le propos par
a) les zones industrielles
b) mécanique et chimie
c) une débauche d'énergie : bruit, feux...

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Émile Verhaeren, Les Usines

Encore une fois désolée pour la double post, je voulais supprimer mon dernier message, mais la fonction ne m'est pas autorisé, un modérateur pourrait-il le faire pour moi, s'il vous plait ? Car mon précédent message n'a pas grande utilité.

Je voulais te demander, Jean-Luc, ce qui te laissais penser qu'il y avait dans le texte une débauche d'énergie. Je vois où tu veux en venir, mais je ne la vois pas apparaitre dans le texte, le bruit, le feu et ce qui s'y rattache, en quoi est-ce une débauche d'énergie ? Pourrais-tu m'éclairer sur ta remarque ?
Encore merci.

Je pense aussi que les "coups d'abois" (l.26) pourraient être ceux du gardien des Enfers, autrement appelé Cerbère, non ? Ça me parait tout à fait en relation avec les "meutes" (l.25), la présence du feu et cette relation aux Enfers, et aussi le fait que ce chien à trois têtes, ou ces trois chiens, "mordent" (l.26).

En vous remerciant encore beaucoup.


EDIT -

Pour ma deuxième partie, j'ai trouvé les arguments suivants :

II] Transfiguration de la ville
a. Explosion Universelle → L'homme enfermé dans un macrocosme, avec dégradation, et le 3°§ incitant à regarder plus loin.
b. Les images → Allégories parcourant le texte.

Ce n'est peut-être pas assez développé... ? J'attends vos remarques, merci d'avance.

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Émile Verhaeren, Les Usines

Bonjour, je re-double post j'en suis navrée.
C'était pour remercier une fois de plus ceux qui m'ont aidé.
Je m'en suis plutôt bien sorti au final.

merci !

Émile Verhaeren, Les Usines

J'aime bien Vehaeren et me permets d'ajouter quelques précisions:
- les dents d'entêtement sont les dents des engrenages. Le mot engrenage est déjà imagé, mais Vehaeren modifie l'image en grossissant: le grain devient dent, puis tête. Cela fait partie du phénomène de grossissement et d'envahissement qu'il figure.
- le tictaquement est celui de l'usine, mais aussi celui du vers. Vehaeren est un grand poèe, mais il est quand même belge flamand et aime bien répéter pour enfoncer l'idée pour le cas où l'on n'aurait pas compris que "Automatiques et minutieux" fait entendre le tictaquement. Les histoires malveillantes qu'on raconte disent qu'un tuyau est français, qu'en Suisse, c'est un tuyau creux et en Belgique, un tuyau creux à l'intérieur. Ce n'est pas seulement de la malveillance que de raconter cela, c'est aussi signaler des manières différentes, sinon de penser, du moins de dire en usage, et ce n'est pas forcément celui qui croit ridiculiser l'autre qui est le moins ridicule des deux.
C'est pourquoi il ne faut pas tomber dans le piège de voir dans ce poème plus de critique qu'il n'y en a. Vehaeren est à l'aise dans une certaine lourdeur qu'il goûte et fait goûter par ses poèmes à d'autres qui n'en sentent pas la poésie, tout comme fait Rimbaud en faisant du vômi un sujet poétique pour mieux se montrer poète en toutes circonstances.
On retrouve cette lourdeur, non pas comme lourdeur d'expression fautive, mais comme goût de la lourdeur, dans tout le poème ex: "vacarme tonnant", "tout autour ainsi qu'une ceinture".
- Pour la dénonciation de la condition ouvrière, c'est de la broderie. Pas un mot du poème ne s'y rapporte. C'est le lecteur qui peut transformer, interpréter, argumenter. Vehaeren se promène dans les villes tentaculaires, comme Rimbaud dans le vômi, sans se sentir gêné et en poétisant la situation.

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Émile Verhaeren, Les Usines

J'avais aussi pensé à une référence à la Bible, mais ne suis pas sûre que ça se rattache au poème : l'épisode de l'Exode : Le Buisson Ardent, ce lorsqu'il parle de "feux sauvages,
En buissons d'or, vers les nuages" (v.16,17)

Je n'ai pas trouvé grand chose sur la vie de Verhaeren, du coup je ne peux le confirmer... pourriez-vous m'éclairer ?

En vous remerciant.