Baudelaire, L’Examen de minuit

L’EXAMEN DE MINUIT

La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
À nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
— Aujourd’hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d’un hérétique.

Nous avons blasphémé Jésus,
Des Dieux le plus incontestable !
Comme un parasite à la table
De quelque monstrueux Crésus,
Nous avons, pour plaire à la brute,
Digne vassale des Démons,
Insulté ce que nous aimons,
Et flatté ce qui nous rebute ;

Contristé, servile bourreau,
Le faible qu’à tort on méprise ;
Salué l’énorme Bêtise,
La Bêtise au front de taureau ;
Baisé la stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de la putréfaction
Béni la blafarde lumière.

Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L’ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim !…
— Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !

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Baudelaire, L’Examen de minuit

Avant même de réfléchir à un plan et à une problématique, pose toi des questions simples sur le texte: qui parle ? à qui s'adresse le locuteur ? que lui dit-il, ou plus exactement, que lui reproche-t-il ?

Baudelaire, L’Examen de minuit

Justement il n'arrête pas de dire plein de fois "nous" dans le poème mais j'arrive pas à comprendre qui est ce "nous". Et je pense que ce poème s'adresse directement aux lecteurs car il leur montre un aspect de la religion que les gens ignorent.

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Baudelaire, L’Examen de minuit

Si le "nous" n'est pas explicité, il renvoie à l'humanité dans laquelle s'inclut le poète. Il y a tout de même un élément de définition du pronom personnel dans ces vers:

Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L'ivresse des choses funèbres,

L'apposition "prêtre orgueilleux de la Lyre" pose l'équation: nous = prêtre orgueilleux de la Lyre. La lyre est l'attribut symbolique d'Orphée, prince des poètes. Peut-être, je dis bien peut-être, "nous" renvoie-t-il dès lors aux poètes, aux hommes de plumes. La relative qui suit est je trouve très abstraite, pas forcément très éclairante. On peut cependant faire valoir l'étymologie du mot "auteur" (de "auctor", voire "augeo"), qui est celui qui fait fructifier, qui fait grandir: soit autant de termes somme toute assez proches du verbe "déployer". A toi de te faire ta propre opinion, l'essentiel étant de la justifier.

Reste les autres questions: qui parle ? que dit-il ? quel est l'objet de son discours ?

Baudelaire, L’Examen de minuit

Ce poème appartient à la partie "spleen et idéal" du recueil des fleurs du mal. Cette partie est pour Baudelaire une sorte d'exposition : le constat du monde réel tel qu'il le perçoit : les êtres humains sont autant attirés par le Bien que par le Mal.

Donc je pense que les poètes, déçu par le 19ème qui est le siècle de la perte de spiritualité, font l'archétype du mal et pensent donc par là servir le bien puisqu'ils ramènent leur époque matérialiste à des questions spirituelles et religieuses.

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Baudelaire, L’Examen de minuit

Je trouve que tu t'avances un peu vite: certes Baudelaire évoque des questions spirituelles et religieuses, et certes le XIXe porte un regard nouveau sur le divin, mais est-ce vraiment faire le Bien que de chanter Satan et d'inviter le lecteur à la damnation ? Si tu espères faire de Baudelaire un moraliste, tu t'exposes à un contresens monstrueux.

Je te pose des questions simples et tu pars sur de grands développements qui, sans être stupides, ne font pas avancer le commentaire de ce poème. Il faut faire preuve d'un minimum de rigueur.

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Baudelaire, L’Examen de minuit

Salut tout le monde !
Je me permets de rentrer dans le forum aussi.
Goldmund tu m'as l'air vraiment calé dans ce sujet.
Moi je suis à la recherche des figures de style dans ce poème.
Pourriez vous m'aider s'il vous plait ?
Merci d'avance !

Baudelaire, L’Examen de minuit

il y a une comparaison : "comme un parasite à la table"
(c'est déjà un début !)

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Baudelaire, L’Examen de minuit

Là, tu es revenu en plein dans le sujet.

Qui parle ? Grossomodo, Baudelaire, ou du moins l'instance énonciatrice qu'il délègue en son nom.

A qui ? aux poètes peut-être, ou plus généralement, à ses semblables.

Que leur dit-il ? qu'ils ne sont pas maîtres d'eux-même ("servile bourreau"), qu'en voulant servir Dieu, ils ne parviennent qu'à servir le Démon. Tout le poème est construit sur un paradoxe: d'une part, le bon chemin, celui tracé par un dieu "incontestable", celui qui regroupe tout "ce que nous aimons"; d'autre part, le "Démon", l'hérésie, la "brute", ce qui "rebute", la "Bêtise", la "Stupide Matière". Confronté à un tel choix, n'importe quel homme un tant soit peu éveillé opterait pour la voie du Bien, et cependant Baudelaire affirme très clairement que c'est la voie du Mal qui, systématiquement, est choisie. L'homme ne peut même pas se chercher une excuse en disant avoir été trompé: il a fait ce choix en toute connaissance de cause ("malgré tout ce que nous savons").

Quel est l'objet de son message ? instruire le procès de ces hommes perdus, procéder à un "examen", condamner.


Ce premier travail d'explication et de reformulation, s'il n'est pas le plus glorieux, permet néanmoins de démarrer notre commentaire sur des bases plus solides, en sachant dans les grandes lignes de quoi parle ce poème. Maintenant, c'est l'heure de l'interprétation. Interpréter, cela veut dire s'étonner, se poser des questions sur ce que l'on est en train de lire. Par exemple: Baudelaire ne cesse de nous répéter combien l'homme damné est un personnage odieux et méprisable qui ne mérite rien d'autre que de "[se] cacher dans les ténèbres". Et cependant, si on compare le champ lexical de la sainteté à celui de la damnation, on remarque assez vite un déséquilibre flagrant: clairement, Baudelaire est fasciné, obsédé par le Mal. A tel point que l'on peut se demander s'il ne prend pas plaisir, malgré ce qu'il dit, à se débattre dans la fange. N'oublions pas que le recueil dans lequel s'inscrit ce poème est intitulé: Les Fleurs du mal.
Autre question possible: tout au long du poème Baudelaire développe simultanément le thème du choix ("malgré tout ce que nous savons") et celui de la contrainte ("vassale", "servile"). L'homme, selon Baudelaire, a-t-il la liberté de choisir entre le Bien et le Mal ?

Continue à te poser ce genre de questions, elles formeront les principaux axes de ton analyse, et par là-même, les grandes parties de ton plan.

Concernant les figures de style, je ne relève que les plus évidentes, tant il est vrai que n’importe quel énoncé, même le plus anodin, fourmille de procédés divers et variés : je vois  des personnifications « le jour qui s’enfuit », des comparaisons « comme un parasite …», un bon paquet de métaphores « servile bourreau », des allégories « La Bêtise au front de taureau », un travail important sur les parallélismes (la longue énumération de la strophe 3 est peut-être l’exemple le plus flagrant), des anaphores « nous avons », des hyperboles construites sur un recours quasi-systématique à l’adjectif qualificatif « énorme Bêtise », « grande dévotion »... Du point de vue de la versification, on sera attentif aux deux contre-rejets « pour / Noyer le vertige… », « afin / De nous cacher… », et aux effets d'attente (strophe 1 par exemple jusqu'à « Mené le train d’un hérétique »).

Baudelaire, L’Examen de minuit

Ok