11

Baudelaire, Le Joujou du pauvre

Bonsoir Forever-L,

Mais il faut toujours se méfier avec Baudelaire et son goût du bizarre. Avec lui, rien n'est laissé au hasard, tout concourt au projet poétique. Le lecteur doit sans cesse chercher les correspondances, les sens cachés. Ici, les jouets sont de menus objets artificiels, des représentations maladroites de la réalité, des produits manufacturés. Peut-être sont-ils chargés de représenter une perception bourgeoise des aspirations enfantines, de construire un imaginaire normalisé. De là à y voir une métaphore de la poésie convenue... tandis que le joujou du pauvre est vivant, d'une vie horrible mais si captivante par sa nouveauté radicale...

Des questions apparemment creuses peuvent se révéler au final plus fécondes qu'il n'y paraissait de prime abord.

12

Baudelaire, Le Joujou du pauvre

Sur une route, derrière la grille d'un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d'un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie. Le luxe, l'insouciance et le spectacle habituel de la richesse, rendent ces enfants-là si jolis, qu'on les croirait faits d'une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté. A côté de lui, gisait sur l'herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu'il regardait :

De l'autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, pâle, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un œil impartial découvrirait la beauté, si, comme œil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère.

A travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l'enfant pauvre montrait à l'enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c'était un rat vivant! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.

Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement, avec des dents d'une égale blancheur.


         En ce qui me concerne j'ai aussi un commentaire à faire sur ce texte mais bien évidemment, je n'ai ni la problématique, ni le plan --'. Bien que je pensais à celle là aussi : En quoi ce poème en prose est-il un apologue ?
==> Une idée de plan, alors voila:

I- Deux mondes que tout oppose

        A/ La différence entre les deux lieux
        B/ L'enfant riche, et l'enfant pauvre
        C/ Différence entre les deux jouets

II- Un apologue


        A/ Rapprochement entre les deux enfants (la beauté dans la laideur de l'enfant pauvre...)
        B/ Un lien : le rat
        C/ Une morale (à la fin les deux enfants sont égaux...)

A mon tour pour les questions  alors, est-ce que mon plan tient la route ? Je ne vois pas quoi dire sinon... Des idées ? Des remarques ? Des reproches ? D'autres idées de plans ?

Pleeeaaaaase help (A)

13

Baudelaire, Le Joujou du pauvre

Bonjour,

Ce plan peut convenir, mais
- 2 a) n'est pas juste : ce qui rapproche les deux enfants n'est pas la beauté.
- Il est dommage que tu ne dises rien de ce poème en prose comme art poétique ou du moins de ce qu'il révèle de la conception poétique de Baudelaire, car il s'agit fondamentalement d'un poème en prose.

14

Baudelaire, Le Joujou du pauvre

Merci beaucoup déjà d'avoir répondu (je crois que c'est la première fois !!! )

Cependant la réponse apportée m'inquiète fortement... "peut convenir" n'est déjà pas très prometteur, soit, il est vrai que l'analyse et le fait de décortiquer un texte de manière tout à fait impersonnelle et automatique ne m'enchante guère, mais que puis-je donc faire pour améliorer tout ça (ça ne prend pas en compte mon aversion -terme un petit peu fort quand même- pour le français mais mon plan ) ?
Mon II- A) est faux...euh merci, je dois dire quoi à la place :S ?
Et je ne comprends pas le deuxième tiret...

Sinon je voulais savoir aussi comment je pouvais analyser le chiasme Sur une route, derrière la grille (v.1) et De l'autre côté de la grille, sur la route (v.7) à part que c'est le changement de "milieux", là non plus je ne vois pas ?

Merci d'avance

15

Baudelaire, Le Joujou du pauvre

Bonjoour Freeforever,

Je te conseille de lire les messages qui précèdent, ils pourraient t'apporter des réponses.
En outre ne suspecte pas mon appréciation de signifier autre chose que ce qu'elle dit. "Peut convenir" ne dit rien d'autre que "peut convenir".

Le 2e tiret t'invite à considérer un aspect important du poème. Les messages plus haut abordent ce point.

Ce n'est pas la beauté qui rapproche les enfants, mais plutôt la curiosité, le désir de ce que possède l'autre.

Le "chiasme" (difficile d'utiliser cette figure compte tenu de l'éloignement des termes) est plutôt un effet de miroir ou un changement de perspective. En tout cas, c'est une bonne observation.

16

Baudelaire, Le Joujou du pauvre

Bonjour (:

J'ai déjà lu 3 fois les messages précédents, ils portent sur une partie du texte que je n'ai pas à étudier hormis en effet celui qui traite des jouets des enfants qui va dans mon II- B) si je récapitule.

I- Deux mondes que tout oppose

        A/ La différence entre les deux lieux
        B/ L'enfant riche, et l'enfant pauvre
        C/ Différence entre les deux jouets

II- Un apologue

        A/ ?
        B/ Un lien : le rat
        C/ Une morale (à la fin les deux enfants sont égaux...)

En tout cas, merci beaucoup d'avoir pris le temps de me répondre ! Dans le A) je peux peut être parler de l'histoire avec la peinture :"un oeil impartial découvrirait la beauté, si, comme oeil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère."

17

Baudelaire, Le Joujou du pauvre

Bonjour,

Je crois que tu devrais parler dans II de l'abolition de la grille, des frontières.
Il te faut expliciter l'implicite et justement l'allusion à la peinture devrait te mettre sur la voie : une définition de l'art, une beauté bizarre qui se révèle sous l'apprêt... L'enfant riche, l'art officiel et artificiel, rejoint la spontanéité et la force de l'art naturel, l'enfant pauvre... encore faut-il qu'il fasse l'effort de dépasser les limites de son environnement culturel...

18

Baudelaire, Le Joujou du pauvre

Merci beaucoup pour toutes les indications apportées !
J'ai rendu mon commentaire, j'espère que j'aurai une bonne note

19

Baudelaire, Le Joujou du pauvre

Qualifié de poète maudit, Charles Baudelaire (XIXème siècle) a mené une vie de bohème au cour de laquelle il a du remplir parfois d'autres fonctions que celle de poète pour subsister: journaliste, traducteur d'Edgar Poe, critique d'art... «Le joujou du pauvre» est le19ème poème en prose du recueil Le Spleen de Paris publié en 1869 et inspiré pour sa forme du travail d'Aloysuis Bertrand comme le revendique  notre poète dans une lettre à A. Housaye. Dans l'extrait que nous allons étudier, deux enfants, un riche et un pauvre, séparés par une grille se rapprochent grâce au jouet du pauvre: un rat vivant. Comment à travers l'anecdote qui joue sur les symboles peut-on lire un message allégorique ? Tout d'abord nous analyserons la figure dominante de l'antithèse puis nous verrons comment à travers un regard neuf sur le monde le poète autorise un rapprochement entre deux sphères opposées.


I- Deux mondes que tout oppose

    Dans son poème, Baudelaire oppose richesse et pauvreté à trois niveaux comme le signale la symétrie rigoureuse de la construction du texte: les lieux, les enfants, les jouets.

        A/ Les lieux

    La description du lieu de vie du premier petit garçon est aux lignes 1 et 2 tandis que celle du garçon pauvre tient uniquement en une seule ligne (l.9), soit une description plus riche pour le premier enfant. Ainsi Baudelaire oppose déjà richesse et pauvreté, où le milieu bas, sans importance est peu évoqué. En effet, dans le premier paragraphe le poète dépeint un espace clos et domestiqué «d'un joli château» qui s'oppose à un espace extérieur et sauvage de la route. Cette description est annoncée par  des marqueurs spatiaux-temporels «Sur une route, derrière la grille»(l.1) et «De l'autre côté de la grille, sur la route»(l.9) formant un chiasme et traduisant une nouvelle opposition, un effet de miroir par un retournement de situation: on passe de l'enfant riche à l'enfant pauvre. Mais aussi par « A travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes» (l.13) insistant sur le clivage entre ces deux mondes. La grille joue donc le rôle du miroir déformant renvoyant non pas à une image exacte mais son inverse, les enfants sont ainsi prisonniers des rapports sociaux. Baudelaire, non seulement d'employer des termes mélioratifs pour décrire l'enfant riche, utilise un rythme ternaire en crescendo donnant un effet d'importance et de solennité. Le champs lexical de la beauté et du luxe du lieu accueillant : «vaste jardin» (l.1), «blancheur», «joli château»(l.2) s'oppose aux «chardons» et aux «orties» du second lieu, environnement hostile et bien moins attrayant.

        B/ Les enfants

    Les deux paragraphes concernant la description des enfants sont disproportionnés, celle de l'enfant riche est plus importante que celle de l'enfant pauvre (l.2 à5 – l.10 à 12) créant une impression de supériorité . De plus cette disposition en paragraphes crée un face à face entre les deux enfants. La grammaire quant à elle apporte un effet d'attente, on ne sait pas de suite que l'on va parler d’enfant, en effet, dans le premier paragraphe, le sujet est inversé et dans le second, le poète emploie un présentatif : « il y avait » (l.9). De nouveau la beauté de l'enfant riche «joli» (l.1), «beau et frais» (l.2) « coquetterie» (l.3) s'oppose aux termes péjoratifs désignant l'enfant pauvre «sale», «marmots-parias» (l.10), «souillon» (l.16). L'emploi du superlatif à la ligne 3 «si pleins de coquetterie» révèle une osmose entre le milieu et son personnage – valable aussi pour l'enfant pauvre-, tout chez l'enfant riche est porteur de noblesse et de beauté, la richesse est jusque dans les vêtements portés. Baudelaire accentue encore cette idée par un autre superlatif : «si jolis» (l.4) tandis que l'enfant pauvre semble malade « sale, chétif...» (l.10)
       
        C/ Les jouets

    La description du jouet du riche de la ligne 5 à 7 est principalement constituée d'une accumulation d'adjectifs «verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries» traduisant encore une fois la beauté de paire avec la richesse -restant cependant en surface- et de termes hyperboliques avec : «joujou splendide» (l.6) et «joujou préféré». Le premier enfant ne se soucie pas de son jouet complétement inanimé «A côté de lui» (l.5) -marqueur spatial-, «ne s'occupait pas» -négation- alors que l'enfant pauvre quant à lui l'«agitait» et le «secouait». La notion de mouvements, marquée par ces verbes, traduit l'intérêt porté au joujou par celui-ci. La personnification  «aussi frais que son maître» est une antithèse à la notion de mort du jouet qui «gisait sur l'herbe» pour l'enfant riche devenant ainsi en quelque sorte son double inanimé. A l'opposé le rat, présenté après une longue attente dans le dernier paragraphe, connote la misère et la maladie mais malgré tout la vie avec une surprise à laquelle ne s'attend pas le lecteur: le jouet est «un rat vivant !»(l.16) provoquant de l'effroi.
    Contre toute attente, par son anecdote, le poète va permettre un rapprochement là où les clivages sociaux l'interdisent.


II- Un rapprochement allégorique

    Le poète dépasse les préjugés sociaux et s'intéresse à une scène qui unit deux enfants en proposant un regard neuf sur le monde. Loin de n'offrir qu'une morale sur la société, Baudelaire propose ici une leçon d'esthétique.


        A/ Le fin du clivage entre les deux enfants

    La fin du clivage s'opère grâce au rat : les enfants ont le même attrait pour ce jouet vivant. L'intérêt de l'enfant riche vis à vis du rat est très important et crée un paradoxe souligné par «mais» car il délaisse complètement son joujou préféré (« à côté de lui », «gisait», « ne s'occupait pas » l.5-6-7) pour s'intéresser à celui de l'enfant pauvre. Baudelaire souligne ici le triomphe de la vie avec le « rat vivant ! »à la ligne 16 créant un effet de surprise due au suspens maintenu jusque là, en effet, le jouet n'est pas nommé dès le début, on a: «son propre joujou» l.14, «un objet rare et inconnu»l.15 qui attise la curiosité du lecteur puis enfin «ce joujou» à la linge16. Le rat vivant, bien que laid, l'emporte sur l'inerte comme on peut le constater par la série de verbes : «agaçait, agitait et secouait»(l.16). A la fin du texte les deux personnages se rapprochent et il y a une idée de réciprocité avec l'emploi de l'adverbe « fraternellement » (l.17), ainsi que le terme d'« égale blancheur» renvoyant aussi à la pureté, l'innocence et la candeur de l'enfance. Ces deux enfants de milieux sociaux complètement différents sont mis sur le même plan et on ne distingue plus « l'enfant pauvre » de « l'enfant riche » (l.14), mais on a : «les deux enfants» à la ligne 18 ainsi que «l'un à l'autre». Cette phrase, mise en valeur car étant un paragraphe à elle toute seule, souligne une fin heureuse que reprend l'idée d'union et de symétrie de «se riaient».

       
        B/ De l’anecdote à la morale

    Derrière cette anecdote se cache une véritable leçon. En effet, Baudelaire dépasse la description par une lecture allégorique illustrée par «ces barreaux symboliques séparant deux mondes»(l.13) avec d'un côté la société, et de l'autre les exclus. Cet effet de généralisation est repris par l'emploi de termes singuliers au début du texte comme « un enfant pauvre », «l'enfant riche» puis l'emploi de termes au pluriel avec « ces marmots-parias » (l.10), et «ces enfants là» (l.4). De plus l'espace dans lequel évolue cette histoire n'est pas situé précisément, on a « un joli château » à la ligne 2 et de nouveau l'emploi d'un déterminant indéfini pour «un enfant beau et frais» ne cantonnant pas cette anecdote à un lieu et à des personnages précis dans ce même but toujours de généralisation pour pouvoir en tirer une morale. Le poète prône l'égalité sociale et le fait que l'on puisse se contenter de peu, ici le rat vivant l'emporte sur le splendide jouet doré et inanimé. L'abondance matérielle n'assure ni la satisfaction ni le bonheur qui lui peut se retrouver dans la pauvreté et le dénuement.


        C/ Un jugement esthétique

    Dans son poème «Le joujou du pauvre», Baudelaire a un regard sans préjugés sociaux avec un « œil impartial » (l.10). L'artiste propose un regard neuf comme on le constate dans le texte avec une insistance sur la vision notamment dans le second paragraphe avec l' «œil impartial» et l' «œil du connaisseur»(l.11) mais aussi avec le «spectacle» (l.4) et l'emploi du verbe «examinait» à la ligne 15. Tout cela crée un analogie avec la « peinture idéale » (l.11) et ce regard esthétique s'oppose au regard social commun. L'évocation de la « pâte » à la ligne 5 peut faire penser à une matière plastique et rappelle ainsi le travail du peintre. Tout comme les enfants qui sont innocents, purs et non corrompus par les préjugés sociaux, le poète voit la beauté dans la laideur, s'intéresse à la marge et au bizarre : on s'émerveille devant le rat! L'on peut citer ici les propres paroles de Baudelaire : « Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or » illustrant le sujet.



    Les caractéristiques du poème en vers sont abandonnées au profit de l'abondance de symboles du poème en prose plus apte à décrire la vie moderne. Ici le poète associe volontairement les contraires : le monde de la richesse, du luxe et de la beauté s’opposant à celui de la pauvreté, de la misère et de la laideur. Cependant Baudelaire dépasse l'antithèse avec une leçon d'esthétique qui rompt les préjugés sociaux. En effet ces «barreaux symboliques» sont abolis par un rapprochement allégorique, et ces deux enfants issus de mondes opposés deviennent égaux. La beauté que le poète fait apparaître chez l'enfant pauvre grâce à son œil impartial, au dessus des préjugés, relève du même procédé que dans « Une charogne », poème versifié des Fleurs du Mal.


Ceci est la correction du commentaire que j'ai complétée et rédigée -je m'excuse d'ailleurs pour les éventuelles fautes - et j'espère qu'il pourra aider quelques personnes !

FreeForEver